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La méthode Qwant est-elle crédible ?
©ERIC PIERMONT / AFP

French tech ?

La méthode Qwant est-elle crédible ?

Depuis son lancement en 2013, Qwant n'a cessé de menacer les "big tech", notamment Google, en faisant valoir l'originalité de son modèle et la nécessité d'un "moteur de recherche qui respecte votre vie privée". L'Etat seul semble avoir mordu à l'hameçon. Et la Cour des comptes ne voit pas ça d'un bon œil.

Fabrice Epelboin

Fabrice Epelboin

Fabrice Epelboin est enseignant à Sciences Po et cofondateur de Yogosha, une startup à la croisée de la sécurité informatique et de l'économie collaborative.

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Atlantico : Six ans après son lancement, le moteur de recherche français Qwant a-t-il tenu ses promesses ? Constitue-t-il une alternative crédible à Google ?

Fabrice Epelboin : Pour être tout à fait honnête, avant de s'afficher comme un concurrent de Google (à peu près vers 2016-2017), dans les débuts, Qwant ne se présentait pas comme un concurrent de Google.  

Concurrencer Google, c'est de l'ordre de la mégalomanie : c'est une des plus grosses sociétés du monde, ne serait-ce qu'en termes de puissance machine. Il y a des effets d'échelle qui sont juste impossibles à concurrencer. Google a maintenant près de 20 ans, au cœur de l'écosystème financier américain qui lui a beaucoup donné. C'est un monstre. Cela ne peut pas décemment se concurrencer.

Pour concurrencer les GAFA de manière générale, il faut savoir prendre un cran d'avance sur quelque chose de précis : par exemple sur les cryptomonnaies. Google lui-même a évolué : ce n'est plus un moteur de recherche, c'est un moteur de réponse ; ce n'est pas un gimmick marketing, c'est une vraie révolution. Ils sont accusés de toute part d'aller piller du contenu pour le refourguer eux directement sur la page de Google. Si vous regarder le taux de transformation de Google : le nombre de gens qui passent sur un lien, il s'est effondré ces dernières années, parce que vous n'avez plus besoin d'aller sur le site pour trouver la réponse à votre question. On n'est donc plus dans un moteur de recherche, on est dans un moteur de réponse. Ce moteur demande une quantité de technologies de plus absolument spectaculaire. Donc première réponse : avec Qwant, on essaie de concurrencer le Google d'il y a quatre ans… De toute façon, on part quinze ans après pour faire une course à un moment où l'entreprise en face est passée à un moment différent.

Quand on parle de "Google français", c'est de la communication. La plupart des gens qui écrivent sur la technologie dans la presse française, malheureusement, n'y comprennent pas grand-chose. Du coup, une punchline, c'est facile à reprendre. Cela surfe aussi sur la volonté de nationalisme et le sentiment légitime que les GAFA nous ont dépecés (voir la tribune de Tariq Krim dans le Point qui montre comment les GAFA ont mangé l'économie numérique française).

Le modèle Qwant consiste à exploiter, en plus de leur propre moteur, Bing de Microsoft et rajouter une couche destinée à garantir la confidentialité. Qwant ne dépend-il pas encore des géants du web qu'il entend concurrencer ? Un acteur sans technologie propre peut-il devenir un géant du web ?

Un acteur sans technologie propre peut devenir un géant du web, mais dans ce cas de figure, non. Yahoo n'avait pas vraiment de technologie propre pour être honnête. Il y a d'autres approches de l'économie numérique : Wikipedia ne possède pas sa technologie, c'est un bien commun, et c'est un acteur du numérique essentiel. Cela dit, si demain, par l'effet du Saint Esprit, Microsoft disparaît de la planète, Qwant disparaît avec. Il y a plein d'entreprises qui disparaitraient cela étant. Mais Qwant ne peut pas prétendre à la souveraineté, dans la mesure où il y a Microsoft derrière. Microsoft est pris de manière annuelle en train de pénétrer le marché de l'armée, de l'information, de l'éducation, etc. On a quand même fourgué des pans entiers de notre souveraineté à Microsoft. La France n'a donc plus les moyens d'être souveraine.

Même s'il a su optimiser ses connexions politiques et vendre l'idée d'une souveraineté numérique française, Qwant rencontre aujourd'hui des difficultés économiques et financières. Entre une initiative purement privée et un soutien public sur le modèle des projets nationaux tels que le Concorde ou Ariane, y a-t-il une place l'émergence d'un nouvel acteur sur un marché monopolisé par les "big tech" ?

Qwant sans l'Etat français, cela n'existerait plus depuis longtemps. C'est un programme certes privé mais très très lourdement soutenu par l'Etat, comme, à ma connaissance, aucune startup. Et il y a un problème essentiel : la gestion de l'innovation en logiciel, cela ne fonctionne pas du tout comme la gestion de projets comme Ariane ou des projets de ce genre. Le plan calcul est là pour nous le rappeler. Autant on a fait des miracles sur l'aéronautique ou l'industrie militaire, autant en matière de logiciels, c'est un fiasco total et systématique. Cela tient au modèle d'innovation. Le modèle ultra-libéral sur cette question a fait ses preuves. Le moteur de recherche souverain, ce n'est pas la première fois qu'on a fait l'erreur : Quaero, c'était la même histoire. On a évaporé deux cent millions en tout. Cela a fait un gros scandale et comme d'habitude, il n'y a pas vraiment de mémoire médiatique sur les technologies. Autant vous vous souvenez de l'élection de Lionel Jospin et des configurations de l'époque, autant vous ne vous souvenez pas de Quaero, et vous n'avez pas replacé cela dans l'histoire globale. On est au cœur d'une opération de communication de l'Etat qui n'a pas marché. Dire que c'est un faux-nef de Microsoft, c'est excessif, mais c'est ce qui restera dans l'opinion.

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