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La médecine bientôt sans médecin ? L'émergence du malade sans symptôme
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Bonnes feuilles

La médecine bientôt sans médecin ? L'émergence du malade sans symptôme

L’évolution accélérée des technologies bouleverse la médecine et notre système sanitaire. Extrait de "La médecine sans médecin ?", de Guy Vallancien, publié aux éditions Gallimard (1/2).

Guy Vallancien

Guy Vallancien

Guy Vallancien est un chirurgien français, professeur d'urologie à l’université Paris Descartes, membre de l'Académie nationale de médecine et de l'Académie nationale de chirurgie. Il a fondé et préside la Convention on health analysis and management (CHAM) et l'École européenne de chirurgie.

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La Nouvelle Médecine bouleverse tout autant le vécu du malade que la pratique du médecin : en apprenant qu’il est atteint d’un cancer sans en souffrir, information d’autant plus violente qu’il n’y a pas de signes annonciateurs, l’homme qui se croyait sain bascule d’un coup dans l’angoisse de la fi nitude personnelle accélérée. Il plonge dans la dysharmonie de son propre corps sans pouvoir localiser le mal ! Comment serais-je malade si je ne souffre pas ? Et si je suis atteint, montrez-moi au moins les stigmates biologiques ou les anomalies de la radio qui objectiveront mon état. La main qui palpait le corps à la recherche d’un trouble clinique ne sert plus à rien, elle ne fait au mieux qu’estimer une situation, alors que les chiffres et les images rendent le mal concret en le quantifi ant. De la clinique, reine du savoir médical, ne reste dans bien des cas que l’interrogatoire du patient, sauf dans certaines spécialités comme la dermatologie.

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Grâce à l’histoire qu’il vous raconte, le malade vous donne souvent la clé du diagnostic. S’exprimer, dire son vécu apprend énormément au médecin. L’interrogatoire reste l’élément structurant du diagnostic qui guide tout le reste de la démarche. Le vécu exprimé par le patient ressemble aux cailloux semés par le Petit Poucet pour retrouver son chemin. L’interrompre peut coûter cher, en nous entraînant vers un diagnostic erroné, faute de patience et de temps.

Que fait le neurologue ? Il vous interroge d’abord avec précision, puis passe immédiatement à l’analyse des plan - ches anatomiques que lui fournit la résonance magnétique nucléaire pour localiser la lésion cérébrale. La fi nesse clinique qui faisait sa qualité, repérant le moindre détail traduisant l’atteinte de tel ou tel nerf crânien, s’efface au profi t du CDrom de votre cerveau reconstruit par les ondulations des ions hydrogènes ! Par habitude, et pour conserver son ascendant sur le malade, il vous tapote les rotules avec son petit marteau, dont l’utilité est au mieux celle d’une relique.

Que fait l’urologue ? Comme je l’ai déjà évoqué dans le prologue, et j’insiste sur l’exemple, il analyse le dosage du PSA et confronte son taux au volume de la prostate calculé par l’échographie ou l’IRM. Diagnostic précoce, effectué grâce à la biologie et à l’imagerie, avant même que le moindre symptôme n’ait donné l’alerte. En détrônant l’examen clinique, les instruments de diagnostic nouveaux ouvrent la voie à des thérapies ciblées non invasives, alors qu’il y a à peine trente ans nous ne voyions en consultation que des malades au stade métastatique avancé, incurables.

Lorsque j’étais interne, nous palpions les gros cancers du rein en mettant une main sur le ventre et l’autre dans le dos pour faire ballotter la masse entre nos mains. Nous appelions ce geste le « contact lombaire ». Lorsqu’on opérait, il n’était pas rare de refermer le malade sans enlever le cancer tant le mal était déjà disséminé. Le scanner n’existait pas, nous nous fi ions alors à des examens grossiers. C’est en Afrique que l’on retrouve ce genre de situation inconfortable.

En 2015, le malade consulte échographie en main. Il me montre la tumeur de vingt millimètres, en la pointant du doigt, penché sur le bureau : « Vous voyez, elle est là, docteur », alors qu’il ne ressent rien. Je l’opère en enlevant juste le cancer, laissant intact le rein restant. Retirer le mal tout en préservant la fonction noble de l’organe.

Que fait le chirurgien digestif devant une douleur abdominale chez l’enfant ou le vieillard ? Un scanner, à la recherche de signes radiologiques de péritonite, alors que la palpation du ventre ne s’avère pas inquiétante. C’est l’imagerie moderne qui a permis de réduire le nombre d’appendicectomies e$ ectuées dans le seul but de lever le doute sur l’infl ammation de ce petit bout d’intestin.

Ainsi va la clinique qui, née au début du %&%e siècle, propulsa la médecine au fi rmament, pour aujourd’hui lentement agoniser sous les coups de boutoir de la biologie et de l’imagerie. Michel Foucault n’avait pas prévu une telle mise à mort 1 !

La Nouvelle Médecine s’engou$ re aussi dans le monde virtuel de la Toile et de la connaissance partagée : l’ordinateur libère notre mémoire et, médecin comme malade, nous avons accès aux mêmes données scientifi ques contenues dans les mêmes serveurs. D’où vient alors la di$ érence ? Dans un cas, je suis celui qui non seulement a la connaissance, mais qui acquiert l’expérience au fur et à mesure des maladies qu’il traite. Dans l’autre, je suis celui qui, atteint au plus profond de lui-même, peut savoir mais s’en remet au premier pour décider.

De la formation des carabins jusqu’à la mort choisie, en passant par le partage des tâches, les modes de fi nancement des professionnels de santé, leurs responsabilités et leur organisation sur le terrain, tant à l’hôpital qu’en médecine de ville, nous devrons modifi er l’intégralité de nos modes de pensée et d’agir à l’aune de la média-médecine naissante. La question du fi nancement des prestations ne devrait être abordée qu’après avoir posé les fondements d’un système sanitaire structurellement rénové.

Extrait de "La médecine sans médecin ? - le numérique au service du malade ", de Guy Vallancien, publié aux éditions Gallimard, 2015. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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