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La liberté de l’Europe se joue au Parlement britannique
©Tolga AKMEN / AFP

Disraeli Scanner

La liberté de l’Europe se joue au Parlement britannique

Lettre de Londres mise en forme par Edouard Husson. Nous recevons régulièrement des textes rédigés par un certain Benjamin Disraeli, homonyme du grand homme politique britannique du XIXè siècle.

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Benjamin Disraeli (1804-1881), fondateur du parti conservateur britannique moderne, a été Premier Ministre de Sa Majesté en 1868 puis entre 1874 et 1880.  Aussi avons-nous été quelque peu surpris de recevoir, depuis quelques semaines, des "lettres de Londres" signées par un homonyme du grand homme d'Etat.  L'intérêt des informations et des analyses a néanmoins convaincus  l'historien Edouard Husson de publier les textes reçus au moment où se dessine, en France et dans le monde, un nouveau clivage politique, entre "conservateurs" et "libéraux". Peut être suivi aussi sur @Disraeli1874

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Londres, 
Le 31 mars 2019
 
Mon cher ami, 
 
Theresa est incroyable ! A peine avait-elle perdu pour une troisième fois un vote sur l’accord Robbins-Barnier, qu’elle parlait d’un quatrième vote. Et puis elle a déployé un volet politique du Project Fear: désormais elle menace les parlementaires conservateurs d’une nouvelle élection générale - sachant parfaitement que ce serait une défaite cinglante et l’arrivée de Jeremy Corbyn à Downing Street. Avant le troisième vote, elle menaçait de ce que le Brexit n’ait pas lieu. Il y a bien eu quelques Brexiteers intransigeants pour voter, finalement, la mort dans l’âme. Mais cela n’a pas suffi. 
 
En fait, on aura rarement vu de façon aussi évidente que les intentions des acteurs peuvent arriver à un résultat opposé à leurs attentes. John Bercow, le Speaker, a bloqué pendant plusieurs jours un troisième vote. il est connu pour son europhilie; mais en acceptant que l’Accord de Retrait passe finalement devant les députés, il a renforcé la méfiance d’un certain nombre de Brexiteers, qui ont d’autant moins voté. Le Labour a voté contre l’Accord pour mettre en difficulté les conservateurs et provoquer une élection générale; ce faisant, il a servi son pays bien que n’ayant que des intentions partisanes. Je vois bien comme mes amis Brexiteers que la Chambre compte un nombre important de Remainers prêts à s’asseoir sur le mandat qu’ils ont reçu du peuple à la dernière élection générale (« Réaliser le Brexit »); cependant, le fait de ne pas voter l’Accord défendu par Theresa May constitue en soi un refus du diktat de Bruxelles et de l’autoritarisme du 10 Downing Street. Je veux bien que l’accord d’Oliver Robbins et Michel Barnier ait été un moyen d’annuler le Brexit sans le dire. Cependant, si c’était complètement le cas, les Remainers, masqués ou non, l’auraient voté comme un seul homme. 
 
Non, il se joue quelque chose de beaucoup plus profond. L’Accord n’avait de sens que s’il était voté rapidement et constituait la base d’une négociation rapide de l’accord de libre-échange ultérieur entre la Grande-Bretagne et l’Union Européenne. Même un troisième vote positif - sur lequel j’avais parié - n’aurait pu passer que dans la foulée du dernier Conseil Européen. 
 
En fait, mon cher ami, je crois que j’avais moi-même sous-estimé - bien que l’ayant souvent dénoncé - l’effet contreproductif du comportement de l’UE sur les parlementaires britanniques. Et je crois qu’il faut d’ailleurs remettre la palme du champion toutes catégories, de ce point de vue, à votre président, Emmanuel Macron. En insistant pour qu’on ne laisse qu’un délai très court aux Britanniques, il a contribué à tuer l’effet d’un débat serein avant un troisième vote. On en vient à se demander ce que veulent donc les Remainers et leurs alliés européistes sur le Continent. Pousser le débat à bout en espérant que la menace d’un No Deal enclenche, par une dialectique pas très subtile, un second référendum? Et montrer l’inutilité, dans tous les cas, d’un No Deal puisqu’ Emmanuel Macron et Angela Merkel vont rencontrer Leo Varadkar ce mardi 2 avril afin de préparer une “absence de frontière dure” en cas de rupture sans accord? La réalité est sans aucun doute plus complexe. Il y a l’impatience allemande face aux atermoiements de la Chambre des Communes. Il y a aussi l’illusion macronienne de “prendre la place de la Grande-Bretagne”. Et puis, c’est bien de la gestion d’une frontière et pas d’une “non-frontière” que vont parler les trois interlocuteurs le 2 avril. 
 
Que va-t-il se passer? Il y a deux groupes décisifs à la Chambre des Communes, bien identifiables. Le premier est celui, très déterminé, des Brexiteers intransigeants. Ils ont fait le choix de pousser à l’échec du plan d’Accord Robbins-Barnier. Et le soutien envers leur position va monter dans l’opinion. C’est un groupe dont il n’existe aucun équivalent en France ou en Allemagne: ni la CDU ni Les Républicains ne seraient capables, sur quelque sujet que ce soit, de faire preuve d’un tel courage politique. Le second groupe est celui des Remainers masqués; ils avancent en crabe et sont assez timorés. Ils n’osent pas pousser à fond le thème d’un second référendum. Ce qu’on essaie de nous faire passer, c’est un “soft Brexit” qui n’en serait pas un: l’union douanière. En pratique, les objections faites à l’accord de retrait s’appliquent encore plus: le Royaume-Uni n’aurait aucune liberté pour signer des accords de libre-échange; au nom de l’amalgame croissant entre l’industrie et les services, la nasse se refermerait sur notre pays. Je m’attends à ce que, ce lundi 1er avril, la solution “union douanière” soit très poussée à la Chambre des Communes lors d’une nouvelle série de votes indicatifs. 
 
Est-il possible un projet de “soft Brexit” est adopté par la Chambre des Communes cet après-midi? Je ne pense pas en effet que le “second référendum” sera voté. Les Remainers masqués ne seront pas assez courageux pour pousser le second référendum. Chacun sait bien que la réaction de l’opinion sera très dure. Mais on pourrait essayer de faire passer en contrebande un projet qui serait emballé dans un paquet “Brexit”, en espérant que le Premier Ministre soit si affaibli qu’elle ne puisse pas s’opposer à un coup de force parlementaire.  Il ne s’agirait, bien entendu, que d’un vote indicatif. Mais une vague n’est-elle pas en train de monter qui va balayer l’illusion de la sortie pure et simple de l’UE? Pour ma part, je ne le crois pas car c’est le même parlement qui a voté, très largement, qu’il ne puisse pas y avoir de levée de l’article 50. Surtout, le No Deal continue à monter dans l’opinion - c’est la vague de fond qui est en train de monter. 
 
En fait, je continue à recommander à mes amis Brexiteers de garder leur sang froid. Chaque jour qui passe nous rapproche du No Deal. C’est là que l’on peut remercier votre président de nous avoir ainsi mis sous pression ! Il me paraît impossible, pour la Chambre des Communes, de voter la tenue d’élections européennes en Grande-Bretagne: elles ne peuvent pas être improvisées. Et, si elles avaient lieu, elles enverraient sans doute un groupe extrêmement nombreux de députés UKIP. Comme Madame May est incapable de représenter son projet d’Accord, le compte-à-rebours pour la sortie est engagé. 
 
Mon cher ami, je reviens à ce que je vous disais en commençant: quelles que soient les intentions de certains, ce qui s’impose à la Chambre des Communes, c’est une immense poussée de liberté. On n’y veut ni du diktat de Bruxelles ni des manipulations du 10 Downing Street. En fait, ce qui se joue à Westminster, c’est la liberté politique en Europe.   
 
Bien fidèlement
 
Benjamin Disraëli 

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