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François Hollande et Fidel Castro
François Hollande et Fidel Castro
©Reuters

Géopolitique variable

La Havane-Riyad-Doha oui, Moscou-Damas non : diplomatie française recherche cohérence désespérément

Alors que la visite de François Hollande à l'ex-leader cubain Fidel Castro crée la polémique, la question de la cohérence de la diplomatie française se pose. Entre la vente d'avions Rafale au Qatar et le refus d'assister aux commémorations du 9 mai en Russie, François Hollande est tiraillé entre intérêts économiques et respect des droits de l'homme.

Xavier Panon

Xavier Panon

Xavier Panon est journaliste, ancien rédacteur en chef à RMC et BFM, et éditorialiste au quotidien La Montagne. Il est l’auteur, entre autres, d'un livre d’entretiens avec Michel Sapin et Jean Arthuis (La France peut s’en sortir, L’Archipel, 2012) et de Chirac, les 5 visages d'un président (L'Archipel, 2012). En mai 2015, il publie Dans les coulisses de la diplomatie française, de Sarkozy à Hollande (L'Archipel).

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Cyrille Bret

Cyrille Bret

Cyrille Bret enseigne à Sciences Po Paris.

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Atlantico : Alors que la France a refusé l'invitation de la Russie pour les commémorations du 9 mai 1945 et refuse toute relation diplomatique avec la Syrie car le pays ne respecte pas les droits de l'homme, François Hollande s'est pourtant rendu à La Havane et entretien des relations avec le Qatar et l'Arabie Saoudite. Faut-il y voir une forme de contradiction dans la façon dont la France mène sa diplomatie ?

Cyrille Bret : Les quatre positions diplomatiques que vous mentionnez ne sont contradictoires qu’en apparence. Elles sont en réalité fortement cohérentes avec les objectifs de la France sur le moyen terme dans chaque région concernée. Chacune doit être appréciée pour elle-même. La position extérieure de la France est pragmatique au sens où elle varie selon les régions du monde. Je les passerai rapidement en revue.

Les relations avec le Qatar et l’Arabie Saoudite sont structurantes depuis plusieurs décennies maintenant pour la position, la visibilité et l’action de la France dans le Golfe. C’est une région essentielle pour la sécurité collective en raison de son triple rôle pour les approvisionnements en hydrocarbures, pour l’endiguement des programmes nucléaires iraniens et pour la détection des menaces terroristes. Entretenir des relations régulières et approfondies avec ces puissances du Moyen-Orient – qui plus est rivales l’une de l’autre – est à la fois nécessaire et habile pour la France. Quand à la question des droits de l’homme, elle est en retrait dans cette région dans la mesure où elle passe au second plan derrière le traitement des questions de sécurité.

Concernant la Syrie, la France reste cohérente avec sa position traditionnelle dans ce pays : sans intérêt économique direct et massif dans la région, et dans une situation de guerre civile caractérisée – deux différences notables avec les cas saoudiens et qatari - la France peut mettre l’accent sur le respect non pas des droits de l’homme mais sur celui du droit humanitaire. A ses yeux, les modes d’action du gouvernement Al Assad sont en rupture avec le principe de discrimination entre civils et combattants. Elle est cohérente avec sa position depuis le début du conflit et insiste sur la nécessité de trouver une solution politique aux affrontements meurtriers.

Concernant la tension dans les relations avec la Fédération de Russie, que j’ai abondamment commenté dans vos colonnes, le refus de l’invitation est cohérent avec le langage de fermeté tenu à Moscou. Il est dans doute contreproductif car il alimente la rhétorique du double standard (deux poids deux mesures au détriment de la Russie) déployée par la Russie.

A Cuba, les intérêts et les objectifs français sont plus flous : il s’agit d’une visite d’exploration immédiatement après le début de l’ouverture de l’île. Dans le sillage de la normalisation engagée par l’administration Obama, la France explore les possibilités de relance des relations structurellement limitées avec Cuba.

La cohérence des positions internationales françaises ne doit pas s’apprécier dans leur totalité – comme si la France n’avait que des valeurs et pas d’intérêt. Elle se mesure à la constance dans les alliances et dans les intérêts de la France dans chaque région. En d’autres termes, la position extérieure de la France est pragmatique, régionalisée et relativement constante.

Xavier Panon : Ce sont des problèmes de natures différentes. Dans le cas de la Russie, vu le problème de stabilité de l’Europe, il était très compliqué pour François Hollande d’aller assister à un défilé militaire. En revanche, cela ne l’empêche pas d’avoir de longues discussions avec Vladimir Poutine, comme Angela Merkel d’ailleurs, depuis des mois. Pour l’Arabie Saoudite et le Qatar, la diplomatie économique prime. L’intérêt commercial de la France passe avant tout. Cela n’a pas empêché le Président de pointer du doigt des pratiques telles que le financement indirect, par des fondations privées, de Daesh par le Qatar. Ces pays ne sont pas des références en matière de Droits de l’Homme donc François Hollande est obligé d’assumer cette "realpolitik".

Il y a différents niveaux de lecture et différentes pratiques selon les pays. En ce qui concerne Cuba, par exemple, le Président n’a jamais caché son aversion pour la dictature de Fidel Castro, qu’il avait dénoncée dans une tribune en 2003. L’ouverture commence : Barack Obama a ouvert le bal et Laurent Fabius y était déjà allé l’an dernier. François Hollande a fait un geste historique mais de manière peu ostentatoire. Il n’a pas fait de discours enflammé car il sait que la réalité de la démocratie cubaine n’est pas encore parfaite.

En ce qui concerne la Syrie, Nicolas Sarkozy avait renoué avec Bachar el-Assad avant de rompre et de fermer l’ambassade à Damas. François Hollande est arrivé là-dessus, face au leader syrien qui a depuis refusé la formule de transition de Genève 1, notamment.

Si les relations avec le Qatar et l'Arabie saoudite peuvent se justifier de par l'intérêt économique que représentent ces puissances, pourquoi s'être rendu à La Havane dont l'intérêt commercial pour la France peut être questionné ? Pourquoi être allé à Cuba s’il n’y a aucun contrat en jeu ?

Cyrille Bret : Vous avez raison de souligner les poids respectifs des Etats de la péninsule arabique pour l’économie française. Clientes fortement solvables des industries de sécurité et de défense françaises face aux menaces notamment iraniennes, ces économies sont des sources d’activité et d’emploi pour notre BITD (base industrielle et technologique de défense) depuis plusieurs décennies.

L’intérêt de Cuba est bien moindre pour l’économie française : la France est dans les limbes des classements des partenaires commerciaux pour Cuba, elle a peu de chances de trouver des débouchés sur l’île en raison de la puissance américaine toute proche. Toutefois, Cuba a un intérêt stratégique diffus : la France est présente dans l’arc caraïbe à travers la Martinique et l’archipel de Guadeloupe ; elle contribue à la stabilité de cette région notamment en termes de trafics de drogue, d’êtres humains, etc. ; Cuba peut constituer, sur certains dossiers, un allié occasionnel et non aligné sur les Etats-Unis dans les relations internationales… Bref, l’intérêt commercial de Cuba est secondaire. Son intérêt politique est évident.

Xavier Panon : C’est la France latino-américaine que revendique là François Hollande. On retrouve le caractère de puissance moyenne à influence mondiale qu’a toujours revendiqué la France. Le Président était depuis plusieurs mois dans la posture du chef de guerre anti-djihad, il veut maintenant jouer un rôle géopolitique.

Dans ce cas, n'y aurait-il pas aussi un intérêt économique à améliorer nos relations avec la Russie ?

Cyrille Bret : C’est l’évidence : la France et la Fédération de Russie auraient tout intérêt, l’une et l’autre, à trouver les moyens d’apaiser leurs tensions, de résoudre leurs différents et de faire jouer leurs complémentarités, technologiques, économiques, culturelles, financières, etc. De ce point de vue, la position actuelle de la France – plus dure que d’ordinaire – vis-à-vis de la Russie est en inflexion avec la posture pro-russe de la veine gaullienne.

Avec la Russie, la France fait passer ses intérêts stratégiques – stopper le supposé come back de l’empire russes – devant ses intérêts économiques. L’annulation de la livraison des BPC (bâtiments de projection et de commandement) de classe Mistral à la Fédération de Russie en atteste.

Xavier Panon : La France a un intérêt économique important en Russie mais elle ne peut pas passer outre les sanctions européennes. Il y a de plus en plus l’idée que la France doit avoir son intérêt propre et donc prendre en compte l’importance de la Russie. Cependant, Poutine a dernièrement remis en cause la stabilité de l’Europe. Nicolas Sarkozy avait pour idée au début de son quinquennat que l’on arriverait, par l’évolution économique des pays ex-satellites notamment, à juguler la Russie, voire à la "dépouiller" de ses possessions, comme cela a été dit parfois. Mais Poutine a redonné à la Russie son statut de grande puissance et il va bien falloir trouver un arrangement avec lui. Les intérêts économiques de la Russie, même s’ils sont actuellement un peu gelés, sont importants. Quand le chef d’Etat Russie aura engrangé certains buts de guerre, comme la Crimée, un nouveau dialogue pourra s’instaurer. C’est pour l’instant très difficile.

Jusqu’à quel point la France organise-t-elle ses relations internationales selon les Droits de l’Homme et selon les intérêts économiques ? Quelle est la part de chaque ? Y-a-t-il d'autres indicateurs qui entrent en ligne de compte ? Comment les choix de la diplomatie française sont-ils tranchés ?

Cyrille Bret : La diplomatique française porte traditionnellement haut et fort les messages concernant les droits de l’homme et le droit humanitaire. Toutefois, elle veille constamment à ce que ces messages ne brouillent pas les intérêts des exportateurs, des industriels et des commerciaux français. L’équilibre est difficile à trouver mais il est constamment recherché. D’une certaine façon, cette position est doublement insatisfaisante : d’une part, il s’agit d’une compromission inacceptable avec les grands principes français pour les droits-de-l’hommiste ; d’autre part, il s’agit d’un handicap insurmontable pour les pragmatiques épris des intérêts nationaux. Mais c’est la situation paradoxale de la France depuis plusieurs siècle : elle est messianique dans sa rhétorique et ses valeurs et pragmatique dans la défense de ses intérêts. Cela fait partie de sa singularité.

Bien d’autres facteurs influent sur les modalités de cet équilibre : le passé colonial de la France, les alliances nouées pendant la guerre froide, la solidarité avec l’Allemagne et, plus largement le souci de cohérence avec les partenaires européens. La position internationale de la France – les positions internationales de la France sur chaque dossier – est non pas le fruit d’une doctrine chimiquement pure mais la résultante de multiples objectifs.

N’oublions pas non plus les contraintes qui pèsent sur un appareil diplomatique, une structure d’exportation et un outil militaire sur le recul. C’est un indicateur très fort : la France a les positions internationales qu’elle peut tenir, compte-tenu de l’atonie de son économie. En faisant tourner ses capacités militaires à plein régime sur plusieurs théâtres d’opération (Mali, Moyen-Orient, etc.) elle peut provisoirement faire illusion mais elle se heurte à des limites structurelles.

Xavier Panon : Il y a de grands invariants dans la diplomatie française : la paix, la stabilité, la gouvernance mondiale, la Justice et les Droits de l’Homme, qui ne sont pas l’alpha et l’oméga d’une politique étrangère. Les héritiers du gaullo-miterrandisme militent pour la défense des intérêts du pays avant les grands discours sur le respect des Droits de l’Homme. Défendre des valeurs telles que la liberté, l’égalité, la fraternité et, surtout depuis janvier, la laïcité, c’est bien, mais les proclamer à tort et à travers et prétendre les propager dans le monde n’est pas forcément efficace, d’autant que la France n’est elle-même pas toujours irréprochable. Et tout le monde ne partage pas forcément les mêmes valeurs. Comme le disait récemment le ministre des Affaires étrangères marocain, Salaheddine Mezouar, "la France n’est pas la conscience du monde", malgré sa prétention à l’universalité.

Il n’y a pas de code de conduite prédéterminé qui  subordonnerait tous les choix diplomatiques au respect des Droits de l’Homme, sinon nous ne ferions plus affaire avec personne. La diplomatie n’oublie pas forcément les Droits de l’Homme au profit du tiroir-caisse mais elle les affiche davantage à certains moments qu’à d’autres. C’est une sorte d’opportunisme.

Y-a-t-il une rupture entre Nicolas Sarkozy et François Hollande dans la façon de gérer les  affaires diplomatiques ?

Cyrille Bret : Les présidences françaises sont traditionnellement soucieuses de la continuité des engagements de la France et de la cohérence régionale des positions de notre pays. Ainsi, le choix de la dissuasion nucléaire, le non alignement sur les Etats-Unis, le messianisme des droits de l’homme, l’investissement dans les structures de sécurité collectives, le maintien d’une tradition militaire forte et spécifique, la souveraineté technologique et industrielle, l’universalité du positionnement, la lutte contre toutes les formes de terrorisme, etc. tous ces points font l’objet d’un consensus si ce n’est national du moins présidentiel. La grandeur de la France tient à la fidélité de ses présidents successifs. Il est en conséquence inexact de diagnostiquer une rupture entre les deux présidences. La continuité entre les deux livres blancs de la défense et de la sécurité est évidente.

On observe néanmoins des inflexions de style et des modulations de priorités. Le style sarkozyste était volontiers provocateur en apparence : les liens affichés avec le président russe, la complicité soulignée avec le président du conseil italien, l’américanophilie revendiquée du début du quinquennat sont propres à la présidence Sarkozy et ont disparu de la présidence Hollande. Dans ses priorités, le président de la République actuel a fait entendre une voix légèrement différente : la France a pour priorité de veiller à ce que la voix de la France soit associée à celle de ses partenaires européens. Mais il s’agit là de deux façons d’interpréter la même partition.

Xavier Panon : Il y a une continuité sur les fondamentaux : la paix, la sécurité, la gouvernance mondiale, la Justice, le dialogue et le respect de l’environnement.

Les différences se situent notamment sur la manière de gérer la diplomatie. Nicolas Sarkozy, au nom de l’efficacité, a marginalisé le fonctionnement institutionnel au profit d’actions personnelles avec Claude Guéant. François Hollande a remis en place une méthode plus collective, un fonctionnement plus classique des institutions avec l’aide des diplomates et du Quai d’Orsay, qui a repris toute son importance. Le Président s’est lancé dans une sorte de "calinothérapie" diplomatique avec beaucoup plus de calme et d’écoute des autres, il a joué la prévisibilité et la transparence, notamment avec Angela Merkel. L’ex-Président revendiquait quant à lui un atlantisme exacerbé, c’est-à-dire un rapprochement avec les Etats-Unis et une vraie amitié avec George Bush, la défense d’Israël et des valeurs occidentales.

François Hollande n’a pas élaboré une théorie diplomatique nette. C’est la conjoncture qui a fait sa stature. Il a une sorte de pragmatisme proche de la SFIO, en friction avec les Américains, avec l’usage de la force.

Tous deux ont malgré tout toujours cherché à marquer leur indépendance, même si cette revendication est de plus en plus forte chez François Hollande. On retrouve là une tradition bien française qui vise à la fois à entretenir des alliances mais aussi à marquer l’autonomie de la France.

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