La génération Y est-elle la moins bien lotie de l'histoire ? | Atlantico.fr
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"La génération Y" est souvent décrite comme une génération unique dans l'histoire.
"La génération Y" est souvent décrite comme une génération unique dans l'histoire.
©Reuters

C'est ton destin !

La génération Y est-elle la moins bien lotie de l'histoire ?

La génération Y n'est pas la première de l'histoire à voir son destin modifié par un contexte économique de crise. Au 19e siècle déjà, la précarité touchait et angoissait une bonne partie de la jeunesse qui se posait des questions étrangement similaires à celles qui taraudent la génération Y. A la différence qu'aujourd'hui, il revient à chacun d'inventer son propre chemin.

Michel Fize

Michel Fize

Michel Fize est un sociologue, ancien chercheur au CNRS, écrivain, ancien conseiller régional d'Ile de France, ardent défenseur de la cause animale.

Il est l'auteur d'une quarantaine d'ouvrages dont La Démocratie familiale (Presses de la Renaissance, 1990), Le Livre noir de la jeunesse (Presses de la Renaissance, 2007), L'Individualisme démocratique (L'Oeuvre, 2010), Jeunesses à l'abandon (Mimésis, 2016), La Crise morale de la France et des Français (Mimésis, 2017). Son dernier livre : De l'abîme à l'espoir (Mimésis, 2021)

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Atlantico : La génération Y est souvent décrite comme une génération unique dans l'histoire. Pourtant, un article publié dans le New York Times (lire ici) estime que la génération née après la révolution industrielle aux Etats-Unis vivait une situation similaire. La génération Y est-elle réellement une anomalie de l'histoire ?

Michel Fize : La comparaison me paraît tout à fait pertinente et elle pourrait être étendue à tous les pays marqués par la révolution industrielle au 19e siècle. La situation de l'emploi à l'époque avait fait naître dans toute une partie de la jeunesse des inquiétudes que l'on constate également actuellement. Sans doute aujourd'hui ses inquiétudes touchent aujourd'hui davantage de personnes.

Malgré ces similitudes, nous sommes dans une situation incomparable. Les crises du 19e siècle ont été introduites par les mutations industrielles, elles ont réussi à se stopper et pour laisser place à des périodes de croissance, caractéristiques de "l'économie yo-yo" du capitalisme. La différence est que cette génération Y se trouve dans une situation de crise ininterrompue depuis 40 ans. La jeunesse française actuelle est née avec la crise. La crise majeure de l'emploi date de 1973, s'en est suivie la crise du système monétaire international dont nous ne sommes jamais sortis. La crise des subprimes de 2008 n'aura qu'aggravé cette situation. La situation de la génération Y n'a pas de comparaison aussi brutale dans l'histoire.

En quoi ces situations sont-elles différentes ? Quelles sont les caractéristiques de cette situation propre à la génération Y ?

Évidemment, tout ce qui est similaire est de l'ordre économique et financier : le chômage, la précarité, les difficultés d'accès au logement, d'accès à la santé et sans oublier une modestie de revenus. Peu d'argent, parfois pas suffisamment pour se nourrir ou la prolongation de la vie. Mais aujourd'hui les vies sont menacées par d'autres menaces. Je pense en particulier au Sida. Bien sûr, au 19e siècle, les jeunes étaient confrontés à des maladies sexuelles mais elles n'étaient pas épidémiques.

Aujourd'hui, on peut également parler de génération numérique, née avec les nouvelles technologies. Les nouvelles technologies représentent à la fois l'ouverture sur le monde et la fermeture sur soi. Finalement, plus on communique, moins on communique. Pour reprendre une formule célèbre : trop de communication tue la communication. La génération Y est plus refermée sur elle-même. A la différence de la société du 19e siècle qui était une société de classes sociales où chaque jeunesse était quand même dans son univers culturel avec des repères, des traditions, des transmissions qui opéraient convenablement. Bien sûr, on restait enfermé dans sa classe sociale mais elle vous apportait une certaine sécurité, à la fois matérielle et affective. Le suicide, témoin d'un grand désarroi, est aussi un phénomène relativement nouveau. Nos sociétés ne sont plus collectives et sont devenues très individualistes. Chacun doit se fabriquer son propre avenir. Il n'y a plus de règles collectives vous indiquant le chemin à suivre. Le chemin de vie de la génération actuelle n'est plus balisé comme pouvaient l'être les chemins de vie de toutes les jeunesses autrefois. Les générations précédentes étaient peut-être enfermées dans des trajectoires mais elles avaient un destin.

La génération post-révolution industrielle, semblait ne pas toujours bien vivre la précarité économique, ses membres se plaignant de ne pas être mariés avant 30 ans, se sentant humiliés de devoir vivre longtemps chez leurs parents. Les jeunes aujourd'hui portent-ils un autre regard sur leur situation ?

Difficile de répondre simplement par oui ou par non. Il y a à la fois dans cette génération de vrais "Tanguy", c'est-à-dire des jeunes qui n'ont pas du tout envie de quitter leur famille alors qu'ils le pourraient ; et d'autres jeunes qui aimeraient bien s'en aller mais ne le peuvent pas. Comme je l'ai écrit dans le Livre noir de la jeunesse (2007 : Presses de la Renaissance, 2007), des jeunes en âge de quitter leur famille sont obligés de demeurer sous le toit familial. Sans compter une troisième formule intermédiaire qui est une formule que l'on peut qualifier de "semi-liberté" ou de "semi-dépendance". Des jeunes qui partent de chez eux mais qui ont besoin de soutien familial sous la forme d'un logement pour pouvoir vivre décemment. La grande différence entre aujourd'hui et hier, c'est la globalisation de la précarité. Toutes les études sur le niveau de vie des étudiants le montrent. Les difficultés n'épargnent aucune catégorie de la jeunesse, définitivement.

Cette génération Y est imprégnée de l'idée de la normalité de ce qu'elle vit. C'est désagréable mais cela ne les choque pas, ils sont nés avec la crise, ils grandissent avec elle, ils savent que leur destin sera fait de difficultés. Il y a une sorte de fatalisme. Paradoxalement, elle est quand même très courageuse. On lui demande de passer des diplômes, elle passe des diplômes, de travailler dur, elle travaille dur et d'ailleurs plus qu'on ne le croit. Un certain nombre de clichés a toujours plané au-dessus des jeunes : ils sont paresseux, ils ne font que la fête, etc. Mais ils ne sont pas plus paresseux ou fêtards que l'étaient leurs aînés.

Si au 19e siècle, la jeune génération était principalement préoccupée par sa vie amoureuse, la génération Y connaît-elle les mêmes inquiétudes ?

La sexualité est une question extrêmement compliquée parce qu'imprégnée de préjugés. On peut à la fois dire que les choses sont plus faciles, après tout le sexe est partout. Paradoxalement, la sexualité est plus difficile à mettre en œuvre. Notamment chez les très jeunes. Car il n'y a plus comme autrefois une sexualité organisée  par des rites qui permettaient à chacun de savoir que le temps du flirt était suivi du temps des fiançailles, lequel était suivi du temps du mariage et des enfants. Chacun était assuré de trouver sa promise ou son promis. Aujourd'hui, les classes sociales ont éclaté et avec elles les rites et les événements marquants. Je reviens donc à mon idée de "société-individu" où chacun doit fabriquer son propre parcours amoureux. En se nourrissant de ce que l'on voit, de ce que l'on entend, de ce que l'on estime devoir faire. Dans un monde atomisé, il peut être très difficile de faire des rencontres et certains jeunes connaissent une réelle misère sexuelle.

Propos recueillis par Carole Dieterich

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