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Lagardère, Bouygues, Pinault, Bolloré fascinent quand Gérard Depardieu et les autres exilés fiscaux sont détestés : ce paradoxe français
©Reuters

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Lagardère, Bouygues, Pinault, Bolloré fascinent quand Gérard Depardieu et les autres exilés fiscaux sont détestés : ce paradoxe français

Les Français semblaient réconciliés ou du moins apaisés dans leur relation à l’argent. Mais, selon Bruckner, il n’en est rien : le tabou reste intact. Extrait de "La sagesse de l'argent", de Pascal Bruckner, aux éditions Grasset 1/2

Pascal Bruckner

Pascal Bruckner

Pascal Bruckner est un romancier et essayiste. Il est l’auteur, entre autres, de La tentation de l’innocence (prix Médicis de l’essai, 1995), Les voleurs de beauté (prix Renaudot, 1997), Misère de la prospérité (prix du Meilleur livre d’économie, prix Aujourd’hui, 2002), Le fanatisme de l’Apocalypse (prix Risques, 2011) et Un bon fils. Son œuvre est traduite dans une trentaine de pays.

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Les diatribes contre le numéraire font partie du trésor culturel et transcendent la division droite/gauche : « Mon seul adversaire, celui de la France, n’a en aucune façon cessé d’être l’argent », dira le général de Gaulle en 1969. François Mitterrand lui-même dénoncera en 1971, au congrès d’Epinay l’« argent-roi » : « Le véritable ennemi, j’allais dire le seul puisque tout passe par lui, le véritable ennemi, c’est le Monopole, terme extensif pour désigner les puissances de l’argent, l’argent qui corrompt, l’argent qui achète, l’argent qui tue, l’argent qui ruine et l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes. » L’instinct pécuniaire est toujours frappé d’indignité, même pour la haute bourgeoisie. Il doit donc s’avancer masqué : en ce domaine, comme pour les signes religieux, les Français choisissent la discrétion. Françoise Bettencourt-Meyers, au procès concernant l’éventuelle spoliation de sa mère, milliardaire, par des aigrefins, n’a-t-elle pas fait cet aveu incroyable ? « En famille, nous ne parlions pas d’argent. Jamais » (29 janvier 2015).

Ce que les Français récusent, c’est d’abord l’inégale répartition des revenus. Mais ils se méfient également du succès, toujours suspect et résultat, selon eux, d’une connivence. L’impôt, surtout l’impôt sur la fortune, devient dans cette optique une amende que les privilégiés doivent verser pour s’excuser d’avoir triomphé dans un domaine. Quiconque réussit dans l’Hexagone a bénéficié de complicités haut placées, ou a triché.

Partout une haine envieuse accompagne les carrières les plus spectaculaires. On s’étonne chez nous quand une personne « issue de la diversité » cumule les diplômes, arrive aux plus hautes positions. Comme si elle avait vaincu un double obstacle : les préjugés qui s’attachent aux enfants d’immigrés, la difficulté à entreprendre sans tomber sous les coups d’une bureaucratie asphyxiante. Alors qu’aux Etats-Unis, c’est précisément la réussite qui fait de vous un Américain hyperbolique (et pareillement en Chine ou en Inde). La crise financière de 2008 n’a fait qu’exacerber cette colère.

Un adepte de la décroissance n’a-t-il pas proposé en France de refuser la citoyenneté à ceux qui gagnent trop ? Prônant, avec d’autres, un Revenu Maximal Autorisé, il propose d’ostraciser et de déchoir de leur nationalité les millionnaires et autres milliardaires qui cèdent à l’hubris et ne peuvent plus être des compatriotes comme les autres. Un autre philosophe, récusant pourtant toute approche morale de l’argent, regrette qu’on n’ait pas pendu à des crocs de bouchers un certain nombre de traders et d’agents de notation après la crise des subprimes en 2007-2008, tout en doutant de l’efficacité de la mesure. « Toute proportion gardée (le meurtre en moins) les traders fous sont aussi dangereux que les djihadistes », expliquera, avec un sens aigu de la nuance, un journaliste de gauche.

Jean-Luc Mélenchon, dans son ouvrage Qu’ils s’en aillent tous ! (2010), propose ni plus ni moins de bouter les riches hors de l’Hexagone. La quatrième de couverture est à cet égard éloquente : « Demain, des millions de gens iront prendre aux cheveux les puissants, excédés de les voir saccager notre pays et condamner la population de la cinquième puissance économique du monde au recul de tous ses acquis sociaux. Ils le feront, révulsés par les mœurs arrogantes des amis de l'argent, non seulement ce président et son gouvernement mais aussi toute l’oligarchie : les patrons hors de prix, les sorciers du fric qui transforment tout ce qui est humain en marchandise, les financiers qui vampirisent les entreprises, les barons des médias qui ont effacé le peuple. Du balai, ouste ! De l’air ! Je souhaite une révolution “citoyenne” en France pour reprendre le pouvoir à l’oligarchie, au monarque présidentiel, à l’argent-roi. »

Même si l’auteur suggère un salaire maximum relativement confortable de 350 000 euros par an, au-delà duquel les revenus seraient imposés à 100 %, il traduit dans ses outrances l’impuissance de la gauche de la gauche à proposer des solutions viables au malaise français. La querelle a gagné jusqu’au show-biz lorsque, à un Gérard Depardieu annonçant en 2012 qu’il s’installait en Belgique pour raisons fiscales et prenait la nationalité russe, le comédien de gauche Philippe Torreton répliquait dans le quotidien Libération : « Ferme-la, prends ton oseille et tire-toi. » Haro donc sur les millionnaires : « Casse-toi, riche con », titre en une le quotidien Libération le 10 septembre 2012 à l’adresse de Bernard Arnault, soupçonné d’avoir demandé, lui aussi, la nationalité belge, ce qu’il a démenti ensuite. (Cette manchette fait allusion au « Casse-toi, pauvre con » de Nicolas Sarkozy en 2008 au Salon de l’agriculture face à une personne qui avait refusé de lui serrer la main.) Le simple spectacle des fortunés à la télévision donne la nausée aux bonnes consciences de gauche. « Notre fascination pour les riches, Lagardère, Bouygues, Pinault, Bolloré et les autres, la saga des puissants remplit les colonnes de nos gazettes. L’insistance avec laquelle on offre leur libido financière à l’admiration du populo a quelque chose d’obscène… » Qu’importe par ailleurs que les trois quarts des impôts en France soient payés par les 20 % des Français les mieux rémunérés. Autrement dit et contrairement à la propagande, ce sont bien les « riches » qui assurent l’armature fiscale de la nation. Comment s’accommoder d’un élément que l’on méprise ? Par le clivage psychologique, comme tout le monde. En condamnant de la main droite ce que fait la main gauche.

Extrait de "La sagesse de l'argent", de Pascal Bruckner, publié aux éditions Grasset, avril 2016. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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