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La "femme la plus moche du monde" en croisade pour une loi contre le harcèlement sur Internet : quelle efficacité ?
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Cyber-harcèlement

La "femme la plus moche du monde" en croisade pour une loi contre le harcèlement sur Internet : quelle efficacité ?

Harcelée sur Internet via une vidéo qu'elle a postée sur YouTube, Lizzie est devenue "la femme la plus moche du monde". La Toile est en effet capable des pires cruautés.

Michael Stora

Michael Stora

Michael Stora est psychologue clinicien pour enfants et adolescents au CMP de Pantin.

Il y dirige un atelier jeu vidéo dont il est le créateur et travaille actuellement sur un livre concernant les femmes et le virtuel.

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Atlantico : Comment lisez-vous l'histoire de Lizzie, cette femme qui a été surnommée sur Internet "La femme la plus moche du monde" ? Sa vidéo a été vue par 4 millions d'utilisateurs sur YouTube et a été accompagnée de commentaires d'une rare violence.

Michaël Stora : Lizzie est une jeune qui est née avec un certain nombre de handicaps visibles. Elle est notamment aveugle d'un œil. Par ailleurs, son visage ne répond pas à cette tyrannie du Beau qui va bien au-delà de la sphère d'Internet. Or nous vivons dans une sorte de narcissisme planétaire qui fait que lorsque l'on sort d'une norme on en paye le prix très cher. Il s'agit d'une nouvelle forme de fascisme que les médias – et l'art en son temps – véhiculent et dont Internet prend le relai. Etre beau à tout prix est devenu un repère incontournable et je trouve cela aussi terrible qu'inquiétant. En revanche, je trouve excellent que cette femme devienne une espèce de poing levé contre ce diktat de la beauté qui fait souffrir de très nombreuses personnes.  

On observe un phénomène de désinhibition assez important dans les relations entre internautes. Cette désinhibition est d'abord liée au fait que nous sommes cachés derrière un écran, ce qui favorise parfois des paroles incroyablement violentes. Mais nous sommes aussi à l'abri du regard de notre bonne éducation, de notre Surmoi – c'est-à-dire de l'autorité parentale que nous avons intégrée. C'est une sorte de loi symbolique que nos parents nous inculquent. Nous avons cette capacité à transgresser ce Surmoi – qui est normalement constitutif – et on se rend compte à quel point sur Internet nous pouvons développer une violence étonnante. C'est le fameux phénomène des "rageux', qui sont finalement le sadisme ordinaire qui va se mettre en scène aussi bien dans les commentaires que sur les réseaux sociaux. On observe sur Internet à quel point l'être humain peut devenir méchant. C'est comme si la nature profonde qui est en nous ressurgissait, pour le meilleur comme pour le pire.

Face à ce cyber-harcèlement, Lizzie a décidé de se battre. Elle vient de lancer une campagne destinée à inciter le Congrès américain à introduire une loi fédérale qui oblige les écoles de district à protéger les enfants victimes de tels agissements. Que pensez-vous de l'efficacité d'une loi sur ce genre de pratiques ?

Au-delà de cette histoire et de cette loi, il y a toujours eu avec Internet une sorte d'illusion assez inquiétante : la question de la liberté d'expression à tout prix. Or la liberté n'existe que lorsqu'il y a un cadre. On se demande alors comment créer ce cadre sur la Toile avec toutes les problématiques juridiques internationales.

Ce cadre existe déjà un peu en France sur les réseaux sociaux, qui sont censés respecter la Charte des Droits de l'Homme. Le harcèlement sur Internet est puni par la loi et des poursuites sont possibles. On commence d'ailleurs à voir des gens qui ont des peines de prison ou des amendes.

Il faudrait créer un cadre de lois qui nous rappelle qu'il est possible d'avoir des paroles négatives. Il ne s'agit pas d'être bâillonné dans l'espace Internet. Mais il est nécessaire d'agir au niveau de la violence interpersonnelle. Ce cadre de lois pourrait avoir un effet intéressant parce que cela exigerait d'être plus "créatif" dans ses paroles négatives. On peut se moquer à peu près de tout et de n'importe quoi, mais il faut être brillant lorsqu'on le fait.

Lorsque j'ai lu les paroles de certains internautes à l'encontre de Lizzie, j'ai découvert une véritable expression de lynchage, la violence fondamentale de l'être humain. C'est une horreur. On commence à créer un cadre de lois pour que, justement, il y ait quelque chose qui permette de redevenir un peu humain. La liberté n'existe que s'il y a un cadre. Sinon, c'est de la folie et c'est ce que l'on observe dans cette affaire.

Etre sur Internet ne signifie pas que l'autre n'existe pas et que l'on puisse exprimer tout et n'importe quoi. Par ailleurs, il est important de pouvoir parler à peu près de tout, mais tout dépend comment on en parle. Malheureusement, l'ergonomie propre à certains réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter ne favorisent pas la créativité. Dans ces espaces, nous sommes dans une parole brute, sans aucun filtre.

Comment aide-t-on un patient ayant subi ce type de harcèlement à panser sa plaie ?

S'il y a un cadre de lois, c'est comme pour toute personne qui a vécu une maltraitance ou des abus sexuels. Notre travail consiste d'abord à aider la personne à porter plainte. Car la loi est un tiers nécessaire. Elle permet à la personne d'être reconnue en tant que victime.

Le deuxième temps correspond à celui de la psychothérapie. C'est un travail sur le long terme qui permettra de faire des deuils.

Mais les personnes qui se font harceler ne sont jamais n'importe qui. Nombre de victimes peuvent paradoxalement préserver cette position de victime. Il y a parfois une complaisance dans ce statut. De plus, dans notre société judéo-chrétienne on adore les victimes. Notre travail consiste donc aussi à essayer d'affranchir ces personnes.

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