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La face cachée des cabinets ministériels : quand la quête du pouvoir est le seul moteur de l'action politique
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Bonnes feuilles

La face cachée des cabinets ministériels : quand la quête du pouvoir est le seul moteur de l'action politique

Forte d'une expérience de huit ans en cabinets ministériels (Intérieur, Finances, Justice...), Stéphanie Von Euw publie l'ouvrage intitulé "Dans les entrailles du pouvoir. La face cachée des cabinets ministériels" (Editions du Moment). Pour comprendre comment les cabinets ministériels fonctionnent, vous suivrez toutes les étapes de leur "vie", de l'annonce du nouveau gouvernement, à l'installation du cabinet, à la conquête du pouvoir et au départ après un remaniement ou de nouvelles élections. Extrait (1/2).

Stéphanie Von Euw

Stéphanie Von Euw

Stéphanie Von Euw est secrétaire Nationale de l'UMP Conseillère régionale, adjointe au maire Philippe Houillon (UMP) à Pontoise, et secrétaire nationale de l'UMP.
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Sophie vient d’apprendre par un journaliste que le patron du parti envisage de modifier profondément son organigramme. Il a débuté ses consultations. Deux anciens Premiers ministres ont été reçus. Le journaliste a appelé Sophie pour avoir la réaction de Paul ou de son cabinet. Paul est dans l’organigramme du parti mais à un poste honorifique. Cette nouvelle peut donc être une opportunité pour gravir les échelons, s’il s’y prend bien, ou se faire éjecter, s’il s’y prend mal. Et la concurrence sera rude. Le parti est le port d’attache ou le refuge de parlementaires vieillissants ou ministres has been qui ne veulent pas raccrocher ou à l’inverse de jeunes loups qui veulent se mettre à leur compte et prêts à tout pour y parvenir.

La rumeur de cette réorganisation bruisse déjà dans toute la presse et agite le microcosme parisien. Ce type d’info provoque de véritables crises d’épilepsie dans la classe politique. Paul fait partie des malades, sans parler de Sophie qui ne veut pas qu’il rate ce train-là. Il faut absolument passer quelques coups de fil pour faire circuler le message qu’il était sur les rangs. L’opération intox et enfumage va commencer. Tout de suite. Alors que la moitié de la délégation a encore blouse et charlotte, Paul et Sophie s’isolent pour lancer les premières salves. Un ou deux échanges avec des journalistes qui relaieront sa position et un message au président du parti pour demander un rendez-vous, doublé d’une longue conversation téléphonique avec son directeur de cabinet pour enfoncer le clou.

J’enrage. Je trouve cette attitude irrespectueuse envers les responsables du site. Cela montre également où se situent les priorités de Paul. Il y a quelque chose de dérangeant à voir un ministre dans l’exercice de ses fonctions tout planter pour s’occuper de politique politicienne. Et avec une excitation et un entrain décuplés 

La comédie dure une bonne vingtaine de minutes. Et encore parce que je vais les interrompre, car les syndicats attendent le ministre dans une pièce pour l’audience qu’il a promise. C’est à contrecœur qu’il se plie à l’exercice. Accompagné du préfet et du conseiller technique, il échange des banalités polies en guise d’accusé de réception. Il est ailleurs. Le goût de la conquête du pouvoir est bien plus fort. Et ce n’est pas dans cette pièce que cela se passe.

Le discours ainsi que la conférence de presse qui terminent cette visite devaient être l’apothéose de cette journée. Ce pour quoi on a fait tout ça. Paul fait le job, plutôt bien. Mais la flamme n’y est pas. Le discours est correctement rédigé. Complet, dynamique. L’annonce du lancement de l’EPR à Flamanville est accueillie par une salve d’applaudissements et Paul est bombardé de questions sur le sujet lors de la conférence de presse. Je sens qu’il réinvestit intellectuellement le sujet quand on l’interroge sur la polémique que cette annonce risque de susciter, tant sur le fond que sur la forme. Ces hommes sont définitivement des chasseurs qui ont besoin du goût du sang et du combat, ne puis-je m’empêcher de penser.

À 18 heures, c’est avec trente-cinq minutes de retard que nous quittons le site du Tricastin. Direction la salle des fêtes de Saint- Paul-Trois-Châteaux, petite commune à proximité, où le député-maire et les militants du département nous attendent pour une rapide réunion publique. En temps normal, cette dernière étape aurait été une corvée dont Paul se serait bien passé. Mais vu le remue-ménage autour de la direction du parti, c’est l’occasion de marquer le coup, surtout en présence des journalistes.

Comme il s’agit d’une étape hors déplacement ministériel, les services de la préfecture nous conduisent jusqu’à une sortie d’autoroute. Là, nous sommes récupérés par des militants, trop heureux de transporter un ministre. La salle des fêtes est un peu glauque et défraîchie. Paul est chaleureusement accueilli par une centaine de militants, ce qui est loin d’être ridicule compte tenu de l’horaire. Après les introductions d’usage du secrétaire départemental, du député-maire et du président de la fédération départementale du parti, vient le tour de Paul.

Malgré la fatigue qui commence à se faire sentir, Paul improvise un discours brillant, enlevé, émaillé d’anecdotes et de piques savoureuses contre la gauche. Tous les ingrédients pour faire un carton. Paul a tout misé sur l’engouement et l’adhésion qu’il parviendrait à créer chez les militants pour impressionner les journalistes. Et dans ces cas-là, ce qui marche à tous les coups, bien plus que les propositions de fond, c’est de taper l’adversaire. Notamment cette fin d’après-midi là.

Au bout d’une heure, il faut extirper Paul de la foule composée de nouveaux fans. Le TGV n’attendra pas. Il est 19 h 30, nous avons à peine une demi-heure pour gagner la gare d’Avignon. Faisant fi des précautions de l’aller, les voitures de la préfecture viennent nous rechercher directement. Le préfet a probablement aussi peu envie que Paul qu’il reste dormir dans la Drôme.

À 20 h 02, tout le monde est dans le TGV; à 20 h 05, le TGV part ; à 20 h 10, Paul dort.

Le réveil est brutal le lendemain matin, surtout pour Michel qui reçoit l’appel du directeur de cabinet du Premier ministre pour le sommer de s’expliquer sur les annonces faites. Michel, malgré la violence du ton, reste calme et ne lâche pas un pouce de terrain. Au lieu de s’expliquer, il laisse son interlocuteur éructer. Ce dernier se fait menaçant et lâche que le Premier ministre n’en restera pas là. Sitôt raccroché, Michel appelle Paul pour lui faire part de l’échange musclé. Paul est embarrassé. Il s’en veut d’exposer ainsi Michel. En même temps, passé l’euphorie de la journée, il a peur d’être allé un peu trop loin et d’avoir franchi la ligne jaune. Malgré l’engueulade qu’il s’est pris, Michel lui conseille de rester calme. Son expérience lui a prouvé qu’il faut réagir étape par étape. Il faudra commencer à s’agiter si Paul est appelé ou se fait convoquer par le Premier ministre lui-même. Tant que c’est le dircab, y a pas le feu à la maison.

Paul ne reçoit aucun appel du Premier ministre et est encore moins convoqué. L’actualité de la veille n’est jamais celle du jour et encore moins celle du lendemain. Le Premier ministre est déjà sur un autre front. Paul est passé entre les gouttes mais a quand même joué avec le feu. C’est ce que lui dit le ministre d’État qui, lui, a décroché son téléphone à la première lecture des journaux du matin. Pas mécontent de son coup.

"En fait, bien coachés, ils peuvent être finalement très utiles, ces secrétaires d’État", pense-t-il tout haut en raccrochant.

Extrait de "Dans les entrailles du pouvoir. La face cachée des cabinets ministériels" (Editions du Moment), de Stéphanie Von Euw, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 

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