La clarté contre l’obscurité : les démocrates sont-ils partis pour reproduire l’erreur d’Hillary Clinton ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International
Joe Biden démocrates élection présidentielle américaine Donald Trump Républicains Hillary Clinton Barack Obama
Joe Biden démocrates élection présidentielle américaine Donald Trump Républicains Hillary Clinton Barack Obama
©WIN MCNAMEE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Election présidentielle américaine

La clarté contre l’obscurité : les démocrates sont-ils partis pour reproduire l’erreur d’Hillary Clinton ?

Joe Biden a formellement accepté l’investiture du parti démocrate pour l’élection présidentielle du 3 novembre. Il s'est engagé à tourner la page de la " peur" et des " divisions". La campagne de Joe Biden présente-t-elle des similitudes avec celle d'Hillary Clinton ? Donald Trump est-il affaibli dans la course à la Maison Blanche ?

Jean-Eric Branaa

Jean-Eric Branaa

Jean-Eric Branaa est spécialiste des Etats-Unis et maître de conférences à l’université Assas-Paris II. Il est chercheur au centre Thucydide. Il est notamment l'auteur de Hillary, une présidente des Etats-Unis (Eyrolles, 2015), Qui veut la peau du Parti républicain ? L’incroyable Donald Trump (Passy, 2016), Trumpland, portrait d'une Amérique divisée (Privat, 2017),  1968: Quand l'Amérique gronde (Privat, 2018), Et s’il gagnait encore ? (VA éditions, 2018), « Joe Biden : le 3e mandat de Barack Obama (VA éditions, 2019) et la biographie de Joe Biden (Nouveau Monde, 2020). Son dernier livre : Kamala Harris, L'Amérique du futur, aux éditions Nouveau monde (septembre 2021).

Voir la bio »

Atlantico.fr : Lors de son discours d'investiture, Joe Biden a pointé les défauts de Donald Trump. Cela a été suffisant pour les électeurs indécis selon vous ? 

Jean-Eric Branaa : Je ne pense pas que ce discours d'investiture ait révolutionné la campagne. Ce qui était important, c'était de montrer qu'il avait du caractère et qu'il était capable de pouvoir prendre les commandes de cette campagne, et ensuite qu'il était capable de diriger comme président. Quand il a fait sa première campagne en 1987, et qu'il y a eu cette affaire de plagiat à l'époque qui l'a obligé à abandonner, la même question était déjà posée. Est-ce que cet homme est capable de gouverner, de prendre le lead sur tout un groupe ? Ces auditions avaient montré à l'époque qu'il avait beaucoup de caractère. Nous avons à peu près la même chose à présent : il montre qu'il est déterminé dans sa démarche et qu'il peut attaquer directement Donald Trump. 

Pensez-vous que le candidat Joe Biden a suffisamment exposé des solutions et des mesures pour répondre à la demande politique des Américains ?

Ce n'était pas l'objectif de son discours d'investiture. S'il avait tenu ce type de discours, les gens auraient rapidement changé de chaîne. Ce que les Américains souhaitaient, c'était connaître Joe Biden. Il est un inconnu célèbre. Tout le monde le connait, et en réalité, personne ne sait rien de lui. On sait ce qu'il a bien voulu dire, on sait quelques éléments de langage, on a quelques éléments de sa vie, on connaît ses drames, comme la disparition de sa fille et de sa femme. Tout ceci est assez clair, tout le monde connaît ces faits. Mais les gens ne savent pas au-delà de ça qui est Joe Biden. Il a toujours été dans l'ombre, et sa vie est assez extraordinaire de ce côté-là. C'est un homme qui a toujours été juste un pas derrière. Ce qui est particulièrement frappant, c'est que lorsqu'il passe dans la lumière aux côtés de Barack Obama, le président est tellement extraordinaire qu'on ne s'intéresse qu'à lui et pas du tout au vice-président. Cette journée était faite pour présenter Joe Biden aux Américains, pour confirmer que c'était un homme bien. Pour que les Américains le confirment par eux-mêmes, et qu'ils aient des anecdotes et des visages à mettre sur lui. Au-delà du discours, c'est l'ensemble de la journée qui a compté : voir ses enfants par exemple. C'est aussi ça que les Américains veulent connaître. 

Les contrepropositions effectuées ces derniers mois par Joe Biden sont-elles suffisantes ? 

Elles le sont forcément car il n'y a rien en face. C'est assez frappant de voir le manque de stratégie de Donald Trump, qui a été jusqu'à penser qu'il pouvait faire un propre référendum sur sa personne, en d'autres termes "élisez-moi car vous avez déjà vu ce que je pouvais faire et je pourrai faire encore mieux la prochaine fois" sans mettre des propositions au bout. Cela n'existe pas : personne n'élit quelqu'un juste parce qu'on l'aime. En réalité, c'est arrivé une fois avec Eisenhower, mais c'est un héros de guerre. Là, ça ne marche pas. Nous ne sommes pas dans l'après pandémie, si c'est ce qu'il voulait faire. Mais je ne pense pas que c'était son but. Il pensait que l'économie allait porter sa candidature et que Joe Biden n'allait pas réussir à émerger. Il s'est trompé. D'abord l'économie s'est écroulée à cause de la pandémie, et ensuite, Joe Biden a émergé. Ceci s'avère vraiment très compliqué pour lui. Le manque de programme de Trump rend toutes les propositions de Joe Biden séduisantes. Les étudiants vont voir que Joe Biden souhaite éliminer la dette de 10.000 dollars. C'est énormément d'argent, surtout lorsque l'on est étudiant. Évidemment, ils vont préférer voter Joe Biden que Donald Trump qui était opposé à ce type de proposition. Les plus défavorisés vont voir que Biden veut augmenter le salaire minimum à 15 dollars au niveau fédéral. Actuellement, il est à 7,25. Quand on n'a pas d'argent, qui serait contre ? Ça ne touche pas beaucoup d'Américains certes, il s'agit d'une minorité, mais symboliquement, ça fait beaucoup. Joe Biden souhaite aussi monter les impôts : de 21 à 28 pour les entreprises, mais ils étaient à 37 avant... ce qui signifie qu'il ne remontera pas non plus au niveau d'autrefois. Le candidat explique que s'il le fait, c'est parce qu'il faut venir en aide aux petites entreprises. Les États-Unis sont un pays de PME, de la libre entreprise. Ces gens-là souffrent terriblement, la pandémie les a mis dans une situation terrible et il faut leur venir en aide. Sans impôt, ça ne marche pas, pas besoin d'avoir fait l'ENA pour le comprendre. Sur le plan de la santé, les propositions de Joe Biden ressemblent à ce qu'avait proposé Barack Obama, en aménagé, et en laissant une place au privé. Comme cela, il ne heurte pas les républicains, mais il fait un pas vers les plus progressistes.

Aujourd'hui, toutes les attaques de Donald Trump consistent à dire que Joe Biden est un dangereux gauchiste. Mais ses propos ne tiennent pas la route. Les Américains ont l'habitude de Joe Biden, de son langage et ses propositions modérées avec un petit côté de folie dont ont besoin les Américains. 

Pensez-vous que Donald Trump soit affaibli ? 

Non, il ne l'est pas du tout. C'est un comble, avec tout ce qui a pu arriver. Trump a une barrière devant lui, lui qui a voulu mettre un mur lors de son mandat. L'année 2020 est tragique pour lui de ce point de vue-là, car il n'a pas pris au sérieux la pandémie. Il en a fait une affaire politique, et ce n'était pas le moment. On voit grâce à cela qu'il n'est pas politicien : il n'a pas pris la mesure, lorsque le coronavirus a commencé, de ce qui se passait. Donald Trump était dans le déni constant, en affirmant que la covid allait disparaître, qu'à l'apparition des beaux jours cela serait terminé, que les gens n'avaient rien à craindre. Surtout, en faire une affaire personnelle : il expliquait que c'était dans les Etats démocrates que se propageait le virus, pas dans les Etats républicains. Tout cela s'est révélé faux, voire stupide. Il n'a pas écouté ceux qui savaient, il s'est fié à son instinct. Parmi les morts, il y a aussi ses électeurs, et les principales victimes sont les personnes âgées. À noter que Donald Trump a surtout été élu par les séniors. Là, il y a une vraie rupture. Selon moi, il n'est pas affaibli, mais il y a un mur qui s'est dressé entre lui et le pouvoir. 

 La campagne de Joe Biden présente-t-elle des similitudes avec celle d'Hillary Clinton ? 

La campagne d'Hillary Clinton avait été difficile. Elle n'a pas tranché dès le départ, si elle voulait faire une campagne en tant que femme ou que personnalité politique. Tout le début de sa campagne est là-dessus. Elle n'a pas tranché non plus concernant la façon de réaliser sa campagne, si elle souhaitait être proche des gens ou non. Elle a annoncé sa candidature en avril 2015 et elle est partie parcourir l'Iowa et on ne l'a plus vu. Je me souviens avoir assisté à un de ses meetings, il y avait 100 personnes ! C'était quand même l'ancienne première dame, l'ancienne ministre des affaires étrangères qui était candidate à la présidene... et il n'y avait personne. La campagne contre elle était terrible : prétentieuse, loin des gens... Elle n'y arrivait pas car Donald Trump faisait des meetings avec 30.000 à 40.000 personnes. Joe Biden n'en est pas du tout là. Il a fait sa campagne habituelle, il est déjà proche des gens depuis sa première campagne et c'est comme cela qu'il a été élu conseiller de circonscription en 1971. C'est aussi de cette façon qu'il a eu son premier poste de sénateur en 1972. C'est en allant voir les gens un par un, c'est sa méthode. Il a l'intelligence aujourd'hui de s'enfermer en disant "après tout, je vais laisser Trump faire campagne tout seul", puisque son meilleur ennemi, c'est lui-même. Il prend tout le monde à contrepied, mais c'est ça qui a marché. Ce sont pour toutes ces raisons que les campagnes de Joe Biden et Clinton sont incomparables. 

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !