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Collapsologues

La cité de la peur : vers quels horizons politiques nous mène l’emballement autour du culte quasi millénariste de la mort de la planète ?

Devant l'emballement médiatique sur les questions environnementales, notamment en cette période de canicule, les collapsologues du climat jouent sur les peurs et les anxiétés de la population pour sensibiliser à un problème qui a tout de rationnel.

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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Jean-Jacques Courtine

Jean-Jacques COURTINE, professeur d'histoire européenne à l'université d'Auckland (Nouvelle-Zélande), 2018 Leverhulme Trust visiting à Queen Mary, University of London, professeur émérite à Paris III-Sorbonne Nouvelle et à l’Université de Californie à Santa Barbara, a publié de nombreux ouvrages de linguistique et d’analyse du discours, parmi lesquels Analyse du discours politique (Larousse, 1981), puis des travaux d’anthropologie historique du corps ( Histoire du visage. Exprimer et taire ses émotions du XVIe au début du XIXe siècle, avec Claudine Haroche, Payot/Rivages, 1988, 2e éd. : 1994). Il a dirigé, aux éditions du Seuil, avec Alain Corbin et Georges Vigarello, Histoire du corps et Histoire des émotions (2006 et 2011).

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Denis Duclos

Denis Duclos, sociologue et romancier, directeur de recherches au CNRS, collaborateur du Monde diplomatique et de La Revue du MAUSS, est l'auteur de nombreux ouvrages, dont La peur et le savoir : la société face à la science, la technique et leurs dangers (La Découverte, 1988) et L'homme face au risque technique (L'Harmattan, 1991), De la civilité. Ou : comment les sociétés apprivoisent la puissance (La Découverte, 1993), Le complexe du Loup-garou : la fascination de la violence dans la culture américaine (La Découverte, 1994 ; et Pocket/Agora, 1998), Nature et démocratie des passions (PUF, 1997).

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Atlantico.fr : La peur est-elle un moteur d'action ou un perturbateur qui empêche les débats sur un sujet qui devrait être traité le plus rationnellement ?

Jean-Jacques Courtine : La peur n'est jamais bonne conseillère. Elle peut à la fois conduire à l'action mais aussi bien à la paralysie et à l'inaction. En ce qui concerne le climat, le changement climatique et les questions environnementales en règle générale, il est important de souligner que les peurs provoquées par l'effondrement de la planète ont une origine très ancienne. Le terrain est mûr ou prêt depuis si longtemps que n'importe quelle inquiétude peut s'y greffer immédiatement et y prendre forme. Les questions environnementales sont donc un champ politique particulièrement sensible à la peur. Après tout, si l'on regarde la matière dont est faite la matière collective, la catastrophe climatique est sans arrêt présente (inondation, disparition d'espèces etc.) Cela signifie que n'importe quelle forme d'anxiétés peut venir y proliférer, même les anxiétés les plus infondées. Cela signifie également que le recours à la rationalité est d'autant plus nécessaire. Quand on voit les dérives irrationnelles dans le domaine scientifique, que les agences américaines de l'environnement sont contrées par le pouvoir politique américain et que ce dernier est lui-même est dans une sorte de délire antiécologique grave, le recours à la raison et à la science paraît la chose la plus sensée et nécessaire.

Notre situation n'est qu'une résurgence d'un culte vieux de plusieurs siècles de la crainte de la catastrophe et de l'effondrement de la planète. Dans les mythes les plus anciens, la tradition de l'apocalypse est quelque chose qui marque la mémoire collective. Le terrain est propice à ce que discours catastrophiste s'implante et prolifère.

Eric Deschavanne : La peur peut être bonne ou mauvaise conseillère. Même dans le monde animal, la peur instinctive peut sauver la vie. La pensée politique antique a fait de la prudence la vertu politique par excellence, la vertu de l'homme d'Etat qui doit conduire son peuple vers la réussite, la paix et la prospérité. Une "vertu" est cependant une force morale qui suppose la maîtrise des passions. Pas de prudence sans courage (le pouvoir de vaincre la peur), ni d'ailleurs de courage sans prudence, c'est-à-dire sans la peur de la mort qui permet d'éviter la démesure de la témérité. L'homme prudent est celui qui sait prendre la mesure des risques et des chances, et qui, par conséquent, sait faire des choix audacieux lorsque le plus grand risque est de demeurer timoré. 

La peur devient une passion et un risque politiques lorsqu'elle conduit à l'impuissance et à la défaite. Ce fut le cas du pacifisme en France, conséquence de la tragédie de 14-18, et de la peur du retour de la guerre qui en a résulté. La même peur du retour de la guerre et des politiques de puissance s'est emparée de l'Europe après la seconde guerre mondiale. Elle a généré ce qui est sans doute un bienfait, l'Union Européenne, mais aussi l'abandon de la politique de puissance dans un monde qui n'a pourtant pas cessé d'être dangereux, ainsi que la dépendance à l'égard d'une puissance tutélaire, les Etats-Unis, née de la vieille Europe avant d'en devenir (sans doute pas éternellement, c'est une des questions du moment) son protecteur.

Sur le plan économique, le danger vient pour l'Europe du principe de précaution. L'écologie politique est fondée sur "l'heuristique de la peur", théorisée par le philosophe Hans Jonas dans les années 70. Jonas fait de la peur un principe politique rationnel destiné à remplacer à la fois l'espérance des Modernes et la prudence des Anciens. Face à la menace que représente le développement scientifique et technique, il faut systématiser le recours au vieil adage : "in dubio pro malo". En cas de doute, il faut envisager le pire des scénarios possibles. La méthode pour éviter les catastrophes provoquées par l'homme doit consister, toutes les fois que nous nous apprêtons à introduire une innovation dans le monde, à envisager tous les scénarios possibles afin, si subsiste le moindre doute qu'un scénario catastrophe, même improbable, puisse se produire, de faire le choix de s'abstenir d'agir. L'audace n'est ainsi plus permise, au motif que le plus grand risque qu'il faut éliminer est toujours la catastrophe possible, même si, encore une fois, la probabilité qu'elle se produise apparaît infime. 

Il importe de bien comprendre ce qui distingue essentiellement la prudence et le principe de précaution. La prudence mesure les risques qui doivent être pris pour conduire à la réussite; le principe de précaution vise le "risque zéro", l'élimination systématique de toute prise de risque pouvant conduire à une catastrophe. Quoiqu'il se veuille rationnel, le principe de précaution n'exige pas la maîtrise de la peur comme passion, mais incline au contraire à la flatter et, si je puis dire, à l'encourager. Appliqué à l'économie, le principe de précaution conduit celui qui l'adopte, par le renoncement aux innovations que ce principe implique, à s'imposer à lui-même un handicap dans le jeu de la concurrence.

Appliqué à l'écologie, le principe de précaution peut paradoxalement conduire également à une forme d'impuissance. Le "catastrophisme éclairé", l'idée qu'il faille toujours penser à la catastrophe possible pour pouvoir éviter qu'elle se produise, rencontre ses limites lorsqu'on imagine plusieurs catastrophes possibles sans hiérarchiser entre elles. Ainsi, par exemple, s'il faut recourir à l'énergie nucléaire (au risque des accidents possibles) pour éviter les éventuelles catastrophes humanitaires que pourrait engendrer le réchauffement climatique, que faut-il choisir ? La prudence permet sans doute d'apporter une réponse, pas "l'heuristique de la peur" propre au principe de précaution. Il y a du reste un paradoxe français qui tient au fait que la meilleure mesure contre le réchauffement climatique a été prise en un temps où on n'en parlait pas encore : le choix du nucléaire en vue d'assurer l'indépendance énergétique du pays permet en effet aujourd'hui à la France de produire de l'énergie carbonée. A l'époque (comme aujourd'hui du reste), les principaux opposants au programme nucléaire étaient... les écologistes.

Denis Duclos : Pour ce qui est de la peur, il en est comme du reste : elle peut tuer ou être salutaire (comme le pensait Hans Jonas, le philosophe du « principe responsabilité »). L’adrénaline est utile aux alpinistes. Elle peut aussi leur être fatale. Tout dépend de son intégration comme « souci » dans une façon de vivre joyeuse, intelligente et sensible. 

Quelle est la différence entre les peurs historiques de la catastrophe et la crainte de l'effondrement de la planète qui se répand aujourd'hui ?

Jean-Jacques Courtine : Les peurs anciennes, les peurs de l'an mille et les peurs médiévales, avaient un contenu religieux. Elles étaient toujours, d'une manière ou d'une autre, liées à la question du péché : la catastrophe intervenait comme punition. Ça ne veut pas dire d'ailleurs que, dans la manière dont on conçoit aujourd'hui la catastrophe climatique, cette dimension-là ait disparu. Derrière toutes les peurs se cache l'idée ancienne que l'on va périr là où on a péché. Dans un certain discours, il y a l'idée que cette négligence vis-à-vis de l'environnement, ce mal fait à la terre, va finir par se retourner. Il est fort possible que des traces de ce discours ancien soit présentes. Mais aujourd'hui, on est confronté – et c'est pour cette raison que ce sont des peurs plus fondées que les vagues anxiétés millénaristes – à une réalité : c'est que ces peurs ont un fondement. La vague de chaleur que l'on traverse en ce moment en est un signe parmi d'autres, mais un certain nombre de signes montre que l'on a de bonnes raisons d'avoir peur.

L'impuissance face à ce que l'on ressent comme un effondrement nourrit fortement ces peurs. Il y a une division assez profonde chez chacun d'entre nous lorsqu'on demande de recycler et de se conduire en citoyen responsable : une part de nous-mêmes obéit à cette injonction, mais une petite voix sourde demande aussi "à quoi bon ?" Il y a une difficulté propre, sans aucun doute, à la prise de conscience écologique, à laquelle les collapsologues du climat souhaitent pallier par une sensibilisation et un apeurement des populations largement excessifs.

Dans l'argumentation des prophètes de l'effondrement de la planète, il y a une sorte de hiérarchisation des peurs qui vise à privilégier la peur de l'effondrement de l'environnement sur d'autres peurs, celle d'un effondrement économique par exemple. Cette course à la peur n'a-t-elle pas des risques et des conséquences graves ?

Jean-Jacques Courtine : Les courses à la peur sont toujours des signes inquiétants. Les moments historiques au cours desquels il y a eu de grandes peurs ont généralement conduit à des catastrophes politiques ou guerrières. Ce fut le cas lors des années 1930, puisque l'accumulation des peurs dans l'Europe de ces années-là ont pu produire la catastrophe politique du nazisme. Le problème, lorsque certaines peurs flottent, qu'elles soient politiques ou liées à la question du terrorisme ou de l'environnement, c'est que ces peurs ont tendance à se métamorphoser les unes dans les autres. Il y a une tendance à la diffusion des peurs : c'est le côté "liquide" des peurs, selon le terme de Zygmunt Bauman. Cette idée de "liquidité" des peurs peut aider à comprendre les peurs telles qu'elles se présentent : ces dernières ont un côté fluide, passent d'un champ à l'autre : de l'environnemental au politique, du politique au guerrier etc. Il y a tout un champ de peurs qui sont extraordinairement malléables, mobiles, fluides, ce qui rend difficile la lutte contre ces peurs. Sans aucun doute la peur environnementale, la peur de la catastrophe écologique, est nourrie par les autres peurs et a tendance à se transformer en d'autres peurs. Il est difficile de penser les peurs qui sont les nôtres comme chacune liée à des objets. La peur est un univers qui intègre toutes les craintes politiques et sociales de l'époque.

Dans notre société, la religion s'est assez majoritairement absentée, en tout cas la nôtre. D'autres religions prospèrent, sous des formes parfois extrêmes et violentes. Les sociétés occidentales sont très largement déchristianisées, en tout cas où la religion est moins présente qu'auparavant. Le foyer religieux des peurs s'est probablement, sinon éteint, du moins considérablement diminué. Cela laisse un champ libre à grand nombre de peurs d'autres natures, ce qui ne veut pas dire qu'elles n'aient pas de lien avec des peurs plus anciennes. Entre le catastrophisme aujourd'hui et la question de l'apocalypse telle qu'elle était pensée dans les religions anciennes, il y a bien évidemment un lien. Ce sont donc des thématiques à la fois très anciennes et renouvelées, qui renaissent comme le Phénix de leurs cendres. La seule différence c'est que les peurs nouvelles ne sont pas simplement indistinctes, diffuses et sans objet. 

Denis Duclos : Après des décennies de recherches au CNRS sur les pratiques du risque technologique, et ma participation au démarrage du GIEC, je ne tiendrai pas des propos climato-sceptiques. Je les ai rencontrés à toutes les étapes et à tous niveaux chez les professionnels défendant leur métier sans vouloir en admettre des conséquences inadmissibles à terme. 

La  tentation prophétique du malheur a toujours accompagné, comme en écho, le négationnisme soporifique des dangers du « progrès ». Elle appartient au même syndrome d’activisme (productiviste ou idéologique), effectivement marqué par le déraisonnable (les deux au nom du rationnel -qui a pourtant ses limites dans le non connu et le non maîtrisable, ou encore de l’appel à la repentance). 

La chute de l’emploi, dixit  Patrick Artus, n’a pas attendu l’environnementalisme. L’émergence des prophétismes du désastre ou des géo-ingénieurs miraculeux (après les lanceurs d’alerte restés peu écoutés) était, elle, très prévisible. Nous voyons donc se répandre des Savonarole de l’inéluctable. Qu’ils se parent d’adjectifs évoquant la scientificité (comme « collapsologues ») ne rassure pas sur leur ferveur, mais préparer leur bûcher au nom des valeurs libérales ne nous avancerait pas non plus dans la direction des solutions possibles. Celles-ci ne sont pas nécessairement disponibles ou efficaces (limites de la rationalité), mais elles ne peuvent être tentées que si, par ailleurs, un discours autoritaire d’urgence (lui-aussi bien prévisible dans les années à venir) n’oriente pas les acteurs vers des réponses marquées par le gigantisme et la mobilisation générale. 

En quoi la peur en politique constitue-t-elle un problème démocratique et peut amener à prendre un virage totalitaire ?

Eric Deschavanne : Je ne pense pas que les conditions d'un retour du totalitarisme soient réunies. Dans l'aire occidentale à tout le moins, là où l'individualisme est ancré dans les moeurs et dans les esprits, une telle perspective n'existe que dans les imaginations, sous la forme d'une "peur" précisément, que la fiction peut exploiter pour produire des dystopies.

Globalement, on peut considérer que la peur est devenue, dans nos sociétés, la passion politique dominante. La dernière idéologie occidentale en date, l'écologie, se fonde sur une vision de l'avenir qui n'est plus marquée par l'espérance, comme le furent le libéralisme et le socialisme, voire même la pensée réactionnaire (animée par l'espérance d'un retour à l'ordre ancien après une "révolution conservatrice"), mais par la peur. Dans un monde sécularisé, débarrassé de l'eschatologie religieuse, y compris celle des religions séculières, la passion dominante, comme l'avait vu Tocqueville est le souci du bien-être, lequel intègre l'inquiétude, la necessité de prendre toutes les précautions possibles pour qu'il ne vous arrive pas malheur.

L'autre facteur déterminant est l'accélération de la transformation du monde sous l'effet du progrès scientifique et technique. Là encore, l'écologie a valeur de révélateur. Le catastrophisme écologique est né avant même l'écologie, aux lendemains de la deuxième guerre mondiale, avec la peur de la catastrophe atomique. C'est à ce moment-là que le développement scientifique et technique, qui était jusqu'alors la matrice des utopies modernistes, a commencé à apparaître comme potentiellement destructeur pour l'humanité. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, en effet, la plus grande menace n'était plus constituée par la catastrophe naturelle mais par son pouvoir de maîtriser la nature, son pouvoir de transformation du monde.

 Le problème dépasse cependant l'écologie : l'innovation permanente représente pour l'individu contemporain un risque permanent d'inadaptation. Le monde économique et social marqué par la "destruction créatrice", dont l'économiste Schumpeter considérait qu'elle constituait le facteur déterminant de la dynamique du capitalisme moderne, est un monde dans lequel l'insécurité économique et sociale est permanente. On peut concevoir que l'impératif social d'avoir à constamment s'adapter génère la peur de l'avenir.

Denis Duclos : Si les comportements de tous doivent changer (consommateurs comme professionnels), laissons les gens trouver leurs voies sans tenter la manipulation financière, idéologique, civique, etc. C’est de la pluralité des situations individuelles et communautaires que pourra éventuellement provenir l’amorce d’évolutions tranquilles.  On attend ici la bienveillance des pouvoirs plus que leur interventionnisme. Ne cassons pas les artisans du petit éolien, sous prétexte qu’il y a davantage de vent à 250 mètres. Ne détruisons pas les petits barrages et leurs moulins séculaires. Ne sabotons pas la permaculture ou les semences paysannes sous prétexte que le Bio « doit » être industriel. Ne centralisons pas à tour de bras les décisions (privées ou publiques) alors que les gens s’organisent très bien localement, etc… L’inéluctable n’existe pas, hormis celui de nos morts personnelles : peut-être faudrait-il se souvenir que cette peur là n’a jamais cessé de nous encombrer… et de nous soutenir dans la vie. Peut-être est-ce seulement celle-là qui fait retour dans la terreur millénariste soulevée par le dérèglement climatique. Un prétexte, au fond.

 

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