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Une affiche de Mao sur un immeuble de Pékin.
Une affiche de Mao sur un immeuble de Pékin.
©Reuters

Mao est (encore) mort

La Chine vient-elle de lancer sans le dire une révolution qui la mènera à abandonner le communisme ?

La feuille de route regroupant une soixantaine de mesures économiques présentées comme les plus importantes des trente dernières années a été dévoilée par le pouvoir chinois. Un grand pas en avant vers la reconnaissance du libéralisme, à défaut d'une révolution politique.

Jean-Joseph Boillot

Jean-Joseph Boillot

Jean-Joseph Boillot est agrégé de sciences économiques et sociales et Docteur en économie.

Il est spécialisé depuis les années 1980 sur l'Inde et l'Asie émergente et a été conseiller au ministère des Finances sur la plupart des grandes régions émergentes dans les années 1990. Il est aujourd'hui chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et coprésident du Euro-India Group (EIEBG).

 

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La France est trop préoccupée par ses propres soucis pour avoir attaché l'importance qu'il convient aux résultats du 3e plénum du comité central du parti communiste chinois. Or, il s'agit bien de mesures très ambitieuses qui visent à adapter graduellement le régime de croissance de la Chine dans les prochaines décennies. Ayant eu la chance d'être en Chine au moment de la discussion sur les attentes de cette réunion au sommet de l'Etat, je ne peux que mesurer à quel point les orientations prises sont bien perçues comme une roadmap ambitieuse de la nouvelle direction élue au 18e congrès, probablement de même nature que celles adoptées par l'équipe de Deng Xiaoping en 1978-80.

Mais qu'on ne s'y trompe pas, l'essentiel des mesures portent sur les aspects économiques du système chinois et ne proposent quasiment pas de réformes politiques. De ce point de vue, on est dans l'ancien compromis : le parti communiste garantit à la population chinoise la poursuite du développement économique, y compris plus écologique, en échange d'un système politique toujours aussi "marxiste-léniniste". Libéralisme économique, oui, libéralisme politique, non ! C'est ce qui explique l'importance des rappels à la rhétorique communiste et maoïste dans la résolution du vendredi 15 novembre dernier.

Il n'empêche. Derrière les décisions de libéralisation économique se cachent des mesures libérales qui auront un impact évident pour la population. Et d'abord, outre les annonces importantes de la fin des laojiao ou "camps de rééducation par le travail", ou encore de l'adoucissement de la peine de mort, il s'agit de l'abandon de la politique de l'enfant unique. Même si elle est motivée par l'impératif démographique d'éviter désormais le syndrome "d'être vieux avant d'être riche", cette réforme a des aspects systémiques importants qui ne se résume pas à son seul impact économique. On estime que cela concerne près de 80 millions de femmes urbaines en âge d'avoir des enfants aujourd'hui, et donc autant d'hommes, qui désormais n'auront pas de compte à rendre au parti et aux administrations pour leur vie conjugale. Compte tenu des estimations sur les comportements de fécondité des jeunes Chinois, cela représente aussi plus de dix millions d'enfants qui ne naîtront pas dans une famille d'enfant unique. Ce n'est pas mince.

La réforme essentielle du permis de résidence connu comme le "Hukou" constitue une autre mesure clé où s'entremêlent le souci d'efficacité économique du parti et l'aspiration à plus de liberté de la population chinoise. Ces citoyens de seconde catégorie venant des zones rurales étaient soumis à une inégalité fondamentale vis à vis des résidents permanents et soumis au bon vouloir de la police et des autorités municipales comme on l'a vu au moment des Jeux olympiques de Pékin où plusieurs centaines de milliers furent renvoyés manu militari dans leurs provinces. Cela s''accompagne d'un droit à la terre des paysans puisqu'on aligne désormais les transactions foncières rurales sur celles des marchés urbains libéralisés il y a une dizaine d'années.

Pour le reste, le train ambitieux de réformes vise à rendre plus efficace le système économique chinois à un moment marqué par une triple crise : la nécessité de trouver des ressorts internes pour compenser la fin de la croissance tirée par l'exportation; la nécessité de stimuler des gains de productivité par une bien meilleure allocation des ressources, y compris sur le plan environnemental désastreux; enfin, stimuler la création d'emploi à un moment où des millions de jeunes chinois sortent désormais de l'université chaque année (7 à 10) et ne veulent plus travailler dans des bagnes industriels.

De ce point de vue, l'affirmation du caractère "décisif" du rôle du marché dans tous les domaines, y compris financier et pour les inputs de base comme l'eau et l'électricité, constitue une concession importante au rôle encore essentiel aujourd'hui du parti, des administrations et enfin des entreprises publiques (SOE). Celles-ci devront désormais verser le tiers de leurs profits au fonds de sécurité sociale et ne plus accumuler des surcapacités stupides comme la Chine en connaît dans de nombreux secteurs. De même, les trois niveaux d'administration fiscale devraient connaître une réforme importante réduisant les pouvoirs discrétionnaires des autorités locales et provinciales.

Enfin, pour ceux qui pensent que la conversion à plus de marché annonce une Chine plus "douce" à l'avenir, trois mesures vont au contraire dans le sens d'affermir le rôle du PCC et les prétentions au rôle de super-puissance de la Chine d'ici 2020 : d'une part une plus grande centralisation du PCC ; d'autre part la constitution d'un State Security Committee sur le modèle du Conseil National de Sécurité américain notamment ; enfin, l'annonce de la poursuite du projet de faire du Renmimbi (le yuan, NDLR) une monnaie internationale clé, quitte à accorder plus d'importance aux opérateurs financiers internationaux.

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