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Le premier ministre indien, Narendra Modi, effectue une visite à Paris lors de laquelle il sera, bien-entendu, question de juteux contrats, notamment dans le domaine du nucléaire.
Le premier ministre indien, Narendra Modi, effectue une visite à Paris lors de laquelle il sera, bien-entendu, question de juteux contrats, notamment dans le domaine du nucléaire.
©Reuters

Narendra Modi à Paris

L’Inde en plein shopping nucléaire : mais où en sont les technologies françaises ?

Le premier ministre indien, Narendra Modi, effectue une visite d'Etat à Paris pendant deux jours. Lors de cette rencontre, il sera, bien-entendu, question de juteux contrats entre notre pays et le géant asiatique, notamment dans le domaine du nucléaire. Si la France a de très bons produits à vendre, elle ne brille pourtant pas par ses talents de vendeuse.

Philippe Migault

Philippe Migault

Philippe Migault est auditeur de l'Institut des Hautes Etudes de la Defense Nationale (IHEDN) et du Centre des Hautes Etudes de l'Armement (CHEAr). Il dirige le Centre Européen d'Analyses Stratégiques (CEAS).

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Atlantico : Narendra Modi devrait profiter de sa visite à Paris pour accélérer la vente de réacteurs nucléaires. Quel bilan peut-on tirer de la capacité de la France à vendre ses technologies à l'étranger ? La France s'est-elle plutôt améliorée en la matière ?

Philippe Migault : Le dossier du nucléaire civil, s'il venait à déboucher sur la vente de réacteurs Areva à l'Inde, arriverait à point nommé pour Areva, dont le carnet de commandes est maigre et dont les erreurs de gestion au cours des dernières années ont été récemment épinglées. Ce serait aussi un succès pour la France, dont la politique parie traditionnellement sur les hautes technologies pour glaner des contrats à l'export. Pour autant ce succès serait une heureuse surprise car les Indiens nous ont habitué à faire traîner des années durant les négociations des grands contrats, qu'il s'agisse du nucléaire ou des Rafale. Leur volonté est d'obtenir des transferts de technologie importants pour développer leurs propres industries high-tech. Or de tels transferts ne sont pas nécessairement dans notre intérêt.

Par ailleurs nous avons un souci en France : nous avons une culture d'ingénieurs, pas de commerciaux. Ingénieurs d'exception certes mais mauvais vendeurs. Nous mettons systématiquement en avant les qualités techniques de nos produits en nous imaginant que cela nous suffira à engranger des marchés. Or ce n'est pas le cas. Pour des industries de souveraineté comme le nucléaire civil ou l'armement, il faut aussi convaincre l'acheteur de vous acheter en dépit des pressions politiques des concurrents -Américains, Russes, notamment sur le marché indien- il faut le convaincre de faire un choix politique au long cours en vous choisissant pour des programmes qui s'étalent sur des années. Cela relève de la gageure.

Quelles sont les technologies que la France sait bien vendre à l'étranger ? 

La France est capable de bien vendre plusieurs dizaines de technologies à l'étranger. En revanche, dans le nucléaire civil précisément, on vend mal, nous sommes très loin derrière les Russes. La carnet de commande de Rosatme s'élèvait en 2014 à 73 milliards de dollars pour les 10 ans à venir. Le chiffre d'affaires de Rosatom est pour sa part de 16 milliards de dollars par an, c'est tout à fait considérable. En 2013, 21 réacteurs nucléaires russes étaient en construction dans le monde et les Russes étaient en négociation pour 20 réacteurs supplémentaires et ils avaient une diziane de réacteurs en commande donc cela en fait au total une trentaine. Il y a deux ans, Areva avait 10  réacteurs d'inscrit à son carnet de commandes. Au 31 octobre 2014, le chiffre d'affaires d'Areva était de 8,3 milliards d'euros, le carnet de commandes de 47 milliards d'euros. Et le nombre de réacteurs, très inférieur relativement à la Russie.  

Où en sommes-nous de l'avance techologique en matière de nucléaire ? 

En matière de recherche nous sommes très à la pointe, tellement à la pointe que nous avons pris du retard sur de nombreux programmes. Mais à force de faire des produits extraordianaires comme les EPR ce la nous fait prendre du retard. Les autres vendent des produits plus simples et plus accessibles et les marchés comme le marché indien sont très preneurs. Les autres technologies sont très accessibles en termes de prix. Le retard qu'a pris Areva en Finlande est colossal. Le groupe français a pris 9 ans de retard et le projet ne devrait être opérationnel qu'en 2018 !    

Peut-on différencier les technologies de défense des technologies à usage civil ? 

La France excelle d'un point de vue technologique sur les deux tableaux. Mais les technologies issues des industries de souveraineté -aéronautique, spatial...- sont souvent duales, peuvent avoir un usage civil et militaire. Les distinguer est donc de plus en plus artificiel. Il y  un continuum entre la défense et la sécurité de plus en plus étroit. Les matériaux, les composants que l'on développe pour le militaire se retrouvent quelques années plus tard dans votre voiture. L'arsénure de gallium avec lequel on fabrique les radars aéroportés les plus sophistiqués trouve sa première utilisation dans l'automobile...

Quels peuvent aujourd'hui être les freins à l'achat de technologies françaises ?

Ce sont toujours les mêmes: 

  • Le prix. Les missiles français sont par exemple nettement plus chers que les Américains.
  • Notre manque de culture commerciale. En la matière nous sommes des juniors comparativement aux Britanniques même s'il existe en France quelques commerciaux de très haut vol.
  • L'incertitude de notre diplomatie : En 2009 on faisait défiler des Rafale au dessus de Tripoli pour convaincre Kadhafi de nous en acheter. Deux ans plus tard on bombardait la Libye. Nous avons conclu un superbe contrat avec la Russie pour la vente de deux BPC, avec deux autres en option. Incapables de résister aux pressions politiques -car légalement nous avons parfaitement le droit de livrer en dépit des sanctions- nous avons bloqué le contrat ce qui va lourdement impacter nos futures tractations commerciales avec la Russie. Demandez également aux Iraniens s'ils sont prêts un jour à racheter des Peugeot ou des centrales nucléaires françaises.

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