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Le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, à l'issue du Conseil des ministres.
Le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, à l'issue du Conseil des ministres.
©LUDOVIC MARIN / AFP

Mobilisation des forces de l'ordre

L’impuissance, c’est maintenant ? Être ministre ou s’indigner, il faut choisir

Le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, a annoncé ce lundi qu'il se rendrait à la manifestation des policiers prévue le mercredi 19 mai devant l'Assemblée nationale. Les membres des forces de l'ordre demandent aux députés et au gouvernement plus de sévérité et des peines automatiques pour ceux qui agressent des policiers.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Imaginons que nous mettions quelques personnes douées d'imagination à plancher sur un sujet simple: quels sont les comportement politiques les plus absurdes que vous puissiez concevoir? Quelqu'un aurait-il proposé qu'un Ministre de l'Intérieur se joigne à la manifestation organisée par des policiers pour critiquer sa politique et, plus généralement, celle de son gouvernement ?  C'est pourtant ce qu'a annoncé Gérald Darmanin hier 17 mai 2021. Il participera à la manifestation de policiers qui doit se dérouler mercredi 19 mai devant l'Assemblée Nationale, Les manifestants demande aux députés et au gouvernement de renforcer les peines infligées par la justice à ceux qui s'en prennent aux forces de l'ordre. Plus globalement, les policiers veulent dénoncer le climat d'insécurité qui règne en france et la perte d'autorité de l'Etat. C'est donc une manifestation qui critique le gouvernement. Comment, par conséquent, peut-on être dans l'action et dans le commentaire critique de cette action? Un logicien facétieux dira qu'on est plutôt, en l'occurrence, dans l'absence d'action; que le Ministre de l'Intérieur, par conséquent, ne critiquera pas sa propre action. Plus sérieusement, ce comportement de Monsieur Darmanin appelle quelques remarques de bon sens. 
1. Si j'étais policier, je ne suis pas sûr de la réaction que j'aurais. Le comportement de Monsieur Darmanin est une provocation. Il serait légitime que les organisateurs de la manifestation refusent la venue du Ministre. On ne peut pas être à la fois au gouvernement et dans l'opposition. Le "en même temps a ses limites", sauf à reconnaître l'impuissance de l'action publique. 
2. Au fond, ce comportement n'est pas nouveau. N'était-il pas absurde de voir François Hollande, en janvier 2015, manifester après les attentats de Charlie Hebdo et de l'HyperCacher? Le propre d'un gouvernant est d'être dans l'action, non dans l'indignation. Il doit mesurer paroles et émotions. Ce que montre Gérald Darmanin, c'est à quel degré de démission en est arrivé notre gouvernement. 

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3. L'argument utilisé depuis hier à satiété, "l"élément de langage", c'est qu'il ne faut pas laisser à l'opposition, en particulier au Rassemblement National une possibilité de récupération.  Ce qui distingue l'impuissance macronienne de la démission hollandienne, c'est la prétention à interdire le débat sur l'inaction. Le "en même temps" n'est pas un remède à l'impuissance; il doit la verrouiller et mettre fin même à tout débat. 
4. Gérald Darmanin propose un condensé particulièrement intéressant à observer de la décomposition d'homo politicus en France. Passé du sarkozysme au macronisme, il se caractérise essentiellement par les provocations verbales. Un jour, il accuse Madame Le Pen de "mollesse"; quelques semaines plus tard il prétend couvrir sa voix dans une manifestation. Un jour il traite les officiers d'active qui ont signé une tribune de "lâches"; quelques temps plus tard, il va manifester avec les policiers  qui soulèvent exactement le même type de questions que les militaires. 
En réalité, les signes se multiplient d'une décomposition ultime du système politique français dans sa forme actuelle - celle qui a été mise en place sous Valéry Giscard d'Estaing: conviction que la France ne pèse plus grand chose dans le monde; qu'elle ne peut rien faire seule; qu'il faut l'aligner sur la politique monétaire allemande - tout en suivant une politique fiscale à l'opposé de ce que fait l'Allemagne; accélération de l'immigration alors que sa nécessité économique était moins évidente, en particulier regroupement familial; déstructuration de l'Education Nationale amorcée par la réforme Haby etc.... VGE avait voulu le premier gouverner la France depuis le centre, pratiquer une "démocratie apaisée" rassemblant "deux Français sur trois". C'est aussi sous Giscard qu'ont été lancées les réformes dites "sociétales", expression de l'hyperindividualisme qui a progressivement rongé tout sens collectif - et donc la possibilité de l'action politique. 
La violence des banlieues, l'anarchie croissante qui débouche sur l'accoutumance au meurtre de policiers, tout cela condense les origines économiques et monétaires du chômage des jeunes générations, la baisse des budgets régaliens, l'effondrement scolaire, l'immigration sans limites. On sera bien d'accord pour dire que c'est toute une politique à mettre en cause. Monsieur Darmanin préfère jouir avec son gouvernement des derniers moments d'une politique condamnée. Et pour cela il est prêt à toutes les mascarades.   

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