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L’étrange capacité du capitalisme financiarisé à perdurer envers et contre tout
©Bryan R. Smith / AFP

Incompréhension

L’étrange capacité du capitalisme financiarisé à perdurer envers et contre tout

Pendant plusieurs années une tendance intellectuelle a associé la libéralisation des flux de capitaux à un moyen efficace de favoriser l’enrichissement collectif et l’allocation optimale des ressources. Mais face à la réussite chinoise qui a conservé un contrôle sur les capitaux propres, on a l’impression qu’aucune règle économique ne peut se dégager pour établir scientifiquement les politiques publiques de gestion des flux financiers.

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Atlantico : Le capitalisme financier, décrité pendant la crise de 2008, a résisté envers et contre toutes les critiques. Les théories néo-libérales favorables à l’ouverture peuvent-elles encore valoir aujourd’hui pour garantir un développement équilibré dans l’ensemble des pays ? 

Michel Ruimy : Il y a une quarantaine d’années, des traders et des courtiers (brokers) passaient leurs journées à crier voire hurler leurs ordres. Aujourd’hui, si les marchés financiers semblent être déconnectés de la macroéconomie. Ceci est dû, dans une certaine mesure, aux ordinateurs qui ont pris progressivement le pouvoir dans les salles de marché. En effet, les fonds gérés par des systèmes informatiques représentent actuellement environ 35% de l’intégralité de Wall Street mais, surtout, près de 60% de la gestion institutionnelle et 60% de l’activité de « trading ». L’encours de la « gestion passive » (fonds indiciels, trackers…) a ainsi dépassé la « gestion active » (fonds gérés par des individus).

Or, ces ordinateurs deviennent de plus en plus autonomes. En effet, si les modèles informatiques sont conçus par un esprit humain, de plus en plus de programmes sont autonomes du fait de l’intelligence artificielle. Ceci est particulièrement sensible dans le « trading de haute fréquence » qui représente une très large part du volume des 7 milliards d’actions traités quotidiennement sur les marchés américains (pour un montant de 320 milliards de dollars). 

Le cœur de la problématique est donc que de plus en plus de fonds spéculatifs ont opté pour une gestion algorithmique. Ces « nouveaux maîtres de l’univers » ont tendance, sans état d’âme, à amplifier les mouvements et à élever la valorisation de certaines entreprises à des niveaux spectaculaires. Cette situation présente des dangers pour la stabilité financière et pour la gouvernance des entreprises. Elle concentre également la richesse dans les mains de ceux qui détiennent le pouvoir de ces machines. 

C’est pourquoi, il convient de réguler la Finance et non les mouvements de capitaux voire revenir à leur contrôle strict pars les Etats. Tentons une analogie avec la circulation automobile. Nul ne remet en question l’intérêt du déplacement automobile en soi. Cependant, la vitesse excessive ou les erreurs de conduite sont parfois cause d’accidents et les conducteurs imprudents mettent en danger la vie de passagers et celle d’autres conducteurs, même si ces derniers sont prudents et avisés. 

Par ailleurs, la congestion automobile diminue parfois considérablement les gains de l’usage de la voiture et entraîne des effets externes en matière de dégradation de l’environnement, de bruit, de fatigue… Il faut donc un code de la route, un contrôle efficace et une organisation des déplacements qui visent d’une part, à limiter ces dysfonctionnements et d’autre part, à permettre une bonne compréhension, par les utilisateurs de l’automobile, des risques pris à tout moment.

L’expérience de la globalisation financière montre que des interventions similaires sont nécessaires pour en obtenir les avantages attendus. Les différents « accidents » financiers du passé témoignent surtout des échecs de la prévention en la matière.

Peut-on envisager une voie vers la stabilisation de l’économie mondiale qui passe par le rétablissement progressivement des barrières à la globalisation financière ? Ou est-ce une illusion ? 

Il y a, quelques années, le prix Nobel James Tobin proposait de « mettre des grains de sable dans les rouages » en imposant une taxe sur les transactions financières afin de décourager les allers-retours de capitaux à court terme qu’elle pénaliserait alors qu’elle aurait un effet minime sur les placements à long terme. Au-delà des difficultés de mise en œuvre d’une telle taxe, l’Histoire financière internationale nous montre que les excès d’enthousiasme ne semblent guère de nature à s’effacer devant une taxe, aussi minime soit-elle. 

Pourtant, cette Histoire se caractérise par la succession de périodes d’enthousiasme excessif suivies de périodes de désillusion tout aussi excessives. Il y a, là, une certaine fatalité, qui suggère qu’il ne faut pas trop attendre des efforts de « prévention » des crises. En particulier, les appels à la « transparence » et à la diffusion d’une information plus complète reposent sur l’illusion qu’il suffirait de prévenir pour empêcher les prises de risque excessives. Dans aucun domaine, l’avertissement ne suffit à garantir la stabilité des comportements, en finance encore moins. Cette Histoire est celle des erreurs de jugement collectives sanctionnées par des crises récurrentes.

Mais, dans de nombreux cas, on pourrait presque être tenté de conclure que l’erreur de jugement n’existe pas vraiment : chacun sait que la « crise » est inévitable, mais personne ne sait la dater. Autrement dit, une meilleure information n’est guère susceptible d’empêcher la crise de se produire.

Pour autant, le développement de la Finance, et les nombreuses et importantes crises qui l’ont accompagnée, doit être abordé, en concertation, par l’ensemble des pays concernés. La dynamique de l’innovation financière, largement endogène et soutenue par le progrès technique, échappe au contrôle des gouvernements. Rien ne sert alors de vouloir s’opposer à l’évolution des activités financières car la libéralisation des mouvements de capitaux est intervenue autant par nécessité que par choix. Elle est aujourd’hui un élément essentiel du fonctionnement des économies, et toute tentative pour revenir en arrière relèverait de l’illusion et apparaîtrait comme un contresens.

Les élites politiques et économiques seraient-elles prêtes à changer de positions sur la libéralisation des capitaux ? Quelle est la tendance dans les organisations internationales ?

Je ne le pense pas car les questions de réglementation sont au centre de l’organisation de la mondialisation financière. Et il ne faut pas les abandonner, surtout celles en matière de prévention. Les crises montrent que la prévention n’est pas étanche mais elles ne permettent pas de conclure à son inutilité puisque, par définition, on ne connaît pas le nombre de crises qui ont pu être évitées dans le passé. 

Face à l’accroissement de la complexité et de l’interdépendance des économies, il est important d’améliorer la compréhension des circuits financiers, le contrôle du risque, la diffusion de l’information et la qualité de l’analyse. Il y aura encore des crises à l’avenir, mais on les comprendra d’autant mieux et on en tirera d’autant plus de leçons, que l’on aura cherché à les éviter.

Mais ces efforts de prévention doivent être complétés par des efforts en matière de gestion de crise c’est-à-dire comment limiter les dégâts. En particulier, le débat sur l’organisation de la fonction de « prêteur en dernier ressort au niveau international » est crucial. Telle est la problématique actuelle. Cette fonction est aujourd’hui assurée de façon imparfaite, suivant les cas, par une coopération entre banques centrales et / ou entre pays industrialisés, et par l’intervention du Fonds monétaire international. Pourtant, cette institution remplit mal son rôle car elle n’a pas été conçue pour gérer ce type de problèmes. Au lieu de fournir des liquidités, elle vise à mettre en place des programmes d’ajustement soumis à une conditionnalité parfois inadaptée. 

Le problème du prêteur en dernier ressort au niveau international reste ainsi entier : agir quand cela est nécessaire en mettant sur la table un montant potentiellement illimité pour restaurer la confiance, mais faire en sorte que l’action ne soit jamais prévisible pour ne pas encourager les comportements irresponsables, telle serait sa mission. On peut craindre que ce problème ainsi posé, n’ait pas de solution… pour l’instant du moins. L’Histoire financière internationale n’a pas permis d’en trouver une qui soit suffisamment satisfaisante.

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