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L’envie de croire à l’identité heureuse a-t-elle mené les juppéistes à une naïveté sur la nature d’un certain islam politique ?
©MARTIN BUREAU / AFP

Taqqiya

L’envie de croire à l’identité heureuse a-t-elle mené les juppéistes à une naïveté sur la nature d’un certain islam politique ?

Alain Juppé a incontestablement été victime d’une campagne de calomnie sur les réseaux sociaux. Pour autant, tout aussi louable que puisse être le désir d'une identité heureuse, il n'en reste pas moins un fantasme aujourd'hui. Un fantasme qui aura malheureusement aveuglé "le meilleur d'entre nous" sur la question pourtant primordiale de l'islam de France.

Malik Bezouh

Malik Bezouh

Malik Bezouh est président de l'association Mémoire et Renaissance, qui travaille à une meilleure connaissance de l'histoire de France à des fins intégrationnistes. Il est l'auteur des livres Crise de la conscience arabo-musulmane, pour la Fondation pour l'innovation politique (Fondapol),  France-Islam le choc des préjugés (éditions Plon) et Je vais dire à tout le monde que tu es juif (Jourdan éditions, 2021). Physicien de formation, Malik Bezouh est un spécialiste de la question de l'islam de France, de ses représentations sociales dans la société française et des processus historiques à l’origine de l’émergence de l’islamisme.

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Philippe d'Iribarne

Philippe d'Iribarne

Diplômé de l'école X-Mines, Philippe d'Iribarne est directeur de recherche au Cnrs, spécialisé dans la diversité des cultures politiques. Auteur de dix-huit ouvrages, dont L'islam devant la démocratie (Gallimard, 2013), il a notamment travaillé pour le Secrétariat général de la présidence de la République.

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Atlantico : François Fillon et Alain Juppé ont finalement remporté le premier tour de la primaire de la droite, ce 20 novembre dernier. Durant toute la campagne, le maire de Bordeaux a fait le choix de défendre et d'assumer son concept d'"identité heureuse", contre vents et marées. Pourtant cette idée, aussi respectable soit-elle, aurait-elle pu l'empêcher de constater certaines dérives de l'islam, notamment dans sa dimension politique ? 

Philippe d'Iribarne : Alain Juppé a toujours été droit dans ses bottes. Une fois qu’il a pris une position, il a du mal à admettre qu’il a pu se tromper. Concernant l’islam, il affirme que celui-ci n’a rien à voir avec ce qui s’accomplit en son nom. Pensons à ses déclarations à la suite des attentats de Charlie Hebdo : « il ne s’agit pas de stigmatiser une religion, l’islam, mais d’engager le combat contre […] des assassins sans foi ni loi. Je dis bien sans foi, car comment peut-on associer le mot de foi à celui de haine et à celui de mort ? » (Propos rapportés dans Le Monde, 10 janvier 2015). On a là une vision théorique de la religion, considérée comme étant nécessairement un facteur d’amour et de paix, ce qui implique que tout ce qui ne va pas dans ce sens ne relève pas de la religion. Dans ces conditions, selon un impeccable syllogisme, puisque l’islam est une religion, ce qui n’est pas facteur d’amour et de paix n’est pas l’islam. Peu importe dès lors l’islam concret, le message véhiculé par le Coran (qu’Alain Juppé déclarait encore il y a peu n’avoir jamais lu), la vie du Prophète comme chef de guerre, l’absence de liberté de conscience dans les pays musulmans, etc. Du coup, ce qui est regardé comme étant le vrai islam est un islam embourgeoisé, un peu pot-au-feu, qui en prend et en laisse avec l’idéal de l’islam. Dans ce cadre de pensée, le rôle d’un islam militant, qui vise à prendre le contrôle des populations ayant des attaches musulmanes, à coup de pression morale, d’intimidation, et d’étendre le périmètre couvert par ce contrôle, entre entrisme dans les organisations syndicales, pression sur le contenu des enseignements, deals passé avec les maires des communes à forte présence musulmane, etc. tend à être invisible.

Malik Bezouh : Il est difficile de penser qu’un homme politique tel qu’Alain Juppé ait sous-estimé, par naïveté ou par méconnaissance, la réalité du jihadisme révolutionnaire que je préfère appeler takfirisme (courant intégriste aussi minoritaire que violent dont le principe est l’excommunication et l’imposition d’une certaine vision de l’islam par la terreur). En effet, Rappelons qu’Alain Juppé fut Ministre des Affaires Étrangères de 1993 à 1995, ce dans une période marquée par l’irruption du G.I.A algérien (Groupe Islamique armé) qui sema l’épouvante et la désolation en Algérie pendant près d’une décennie. Ce groupe, éminemment takfiriste, précurseur de DAECH, fut responsable du massacre de dizaine de milliers d’algériennes et d’algériens. La France, entre juillet et octobre 1995, sera à son tour marquée par la furie criminelle de cette phalange de la terreur : huit morts et environ deux cents blessés. Fin observateur, Alain Juppé avait compris, là où d’autres ne juraient que par l’option militaire pour éradiquer l’opposition islamiste armée algérienne, que, parmi les maquisards islamistes algériens se trouvaient certains éléments enclins au dialogue. Cette approche, pragmatique, s’avérera payante et conduira les autorités algériennes à ouvrir des pourparlers avec l’Armée Islamique du Salut, bras armée du Front Islamique du Salut, qui appèlera peu après à un cessez-le-feu... Rappelons de plus qu’Alain Juppé fut, tour à tour, ministre de La Défense en 2010 et ministre des Affaires Étrangères l’année suivante. Enfin, le candidat à la primaire, arrivé second au premier tour,, sait pertinemment qu’il existe une différence de taille ente l’islamisme classique, dit légaliste, et le jihadisme révolutionnaire. Le premier, rejetant toute forme de violence, s’est inséré sans encombre dans le jeu politique et institutionnel du Maroc, de l’Algérie, de la Tunisie, de la Jordanie, du Koweït, etc. Le second, par essence, a érigé la l’ultra-violence en principe. Le G.I.A, hier, Boko Haram ou DAECH, aujourd'hui en sont les tristes incarnations. 

L’ensemble de ces éléments m'amènent à penser que Monsieur Juppé n’a pu minorer la réalité du jihadisme révolutionnaire en France. En revanche, dans un contexte marqué par les inquiétudes alimentées par une multitude de facteurs, terrorisme, mondialisation effrénée, instabilité du Moyen-Orient, croissance en berne, quête de sens, immigration incontrôlée, euro-scepticisme, etc., le concept d’« identité heureuse » a pu générer une certaine incompréhension dans le peuple de droite, celui-là même qui, a priori, est le plus sensible aux facteurs précités.

La déclaration d'Alain Juppé selon lesquels l'existence de "Molenbeek à la Française" serait une caricature illustre-t-elle l'aveuglement d'Alain Juppé ? Quels sont selon vous les autres exemples de cette difficulté à voir les réalités concernant ces dérives ?

Malik Bezouh : C’est une question délicate car on est rapidement pris entre deux écueils à éviter impérativement. Le premier consiste à développer un regard par trop angélique et, partant, à minorer le nombre de  « Molenbeek à la française ». Le second, relevant de l’approche apocalyptique, tend à exagérer le nombre de  « Molenbeek à la française » au delà toute mesure. Un responsable politique, digne de ce nom, doit, en principe, être capable de se libérer de la tentation démagogique, de droite comme de gauche, afin de livrer à la population un discours de vérité et de rassemblement, à la fois. Or, en ce qui concerne les  « Molenbeek à la française », la seule chose que l’on puisse dire est qu’il est bien difficile de les quantifier. Une certitude cependant : le nombre de cellules terroristes ou potentiellement terroristes est certainement supérieur à un ; une cellule pouvant être composée d’un seul élément terroriste bien évidement. À mon sens, pour éviter de prêter le flanc à la critique, Alain Juppé aurait dû être plus catégorique dans sa formulation. Car il est à craindre, hélas, que des cellules terroristes ou potentiellement terroristes soient disséminées sur le territoire ou, tout du moins, soient désireuses de le pénétrer pour y perpétrer d’odieux attentats ; surtout après la défaite annoncée de DAECH...

La difficulté majeure, en période d'élection, est de ne pas céder à la tentation électoraliste. Et de ce point de vue-là, force est de constater que rares sont les candidats de droite qui n’ont pas pêché.. 

Philippe d'Iribarne : Dès que l’on sort de l’action proprement terroriste, Alain Juppé ne veut voir que des individus et le droit des individus, en étant aveugle à tout ce qui relève de l’emprise communautaire. C’est dans cette perspective qu’il défend le droit à porter une tenue islamique à l’université. Il n’est pas question pour lui de voir cette tenue comme le drapeau d’un projet de conquête collective, mais seulement comme l’expression d’une démarche purement individuelle. Le rôle joué par le voile islamique pour répandre la représentation selon laquelle la femme est fondamentalement impure est supposé ne pas exister. On retrouve là son absence de réflexion sur l’univers mental de l’islam et les problèmes posés par l’existence de cet univers. Pensons aussi à la décision du Conseil d’Etat légitimant le burkini. Alain Jupé s’est bien gardé de suivre Manuel Valls quand celui-ci l’a critiquée.

Par ailleurs, quel message peut-il renvoyer aux musulmans de France qui militent pour une réforme de l'islam et luttent contre le salafisme ?

Philippe d'Iribarne : Le premier message est que la République est plutôt de leur côté que du côté des salafistes. La capacité d’action de ceux-ci, les moyens dont ils disposent, l’aura qui est la leur au sein des populations d’origine musulmane, sont sans commune mesure avec ceux de leurs adversaires modernistes. Il est facile pour les salafistes de disqualifier ces derniers en les traitant de mauvais musulmans, voire d’apostats. Dans une lutte interne à l’islam, ces libéraux ne peuvent que perdre. Ils ont besoin que la République soit à leur côté dans sa logique propre. Par exemple, il est étonnant que des poursuites pour incitation à la haine ne soient pas engagées à l’encontre des salafistes, alors que cette haine tient une place considérable dans leur discours. Le fait d’inciter des filles mineures à adopter une tenue islamique, et donc à ratifier le regard qui considère comme impures, devrait être poursuivi comme forme de maltraitance. Il y aurait bien des choses pour lutter contre leur emprise à condition de le vouloir.

Malik Bezouh : Les français doivent le savoir : parler, aujourd'hui, de réforme de l’islam est un non sens. En effet, une réforme profonde de la religion musulmane nécessite des débats, des discussions, de saines polémiques a l'intérieur des sociétés majoritairement musulmanes. Or, celles- ci sont verrouillées par des systèmes politiques totalitaires écrasant la société civile et réprimant, parfois avec une violence inouïe, toute forme d’organisation ou d’initiative citoyenne. Imagine-t-on un instant, en Iran ou en Arabie saoudite, la tenue de conférences traitant du droit à l’apostasie ou du respect de la dignité des homosexuels ?  La réponse est non, de toute évidence ! Et que dire de la plus célèbre institution islamique du monde sunnite, l’université d’Al Azhar dont les dirigeants conservateurs soutiennent le dictateur Al-Sissi qui a les faveurs des salafistes égyptiens ?

À la vérité, si l’on veut aider les réformistes et autres libéraux musulmans – dont je fais partie - , il conviendrait de soutenir les forces citoyennes et démocratiques des pays à majorité musulmane. Et de ce point de vue- là, il faut rendre justice à Alain Juppé qui, contrairement à François Fillon, est plus exigeant en termes de respect des libertés et des droits de l’Homme dans ces pays-là. Car le premier obstacle à la réforme de l’islam est le despotisme politique qui fait le lit de toutes les radicalités, dont la pire est le jihadisme révolutionnaire ou takfirisme que François Fillon, un rien naïf, entend combattre en s’alliant avec ceux qui lui ont donné naissance et l’alimentent : le régime de Bachar et l’Iran intégriste, l’antre de l’islamisme radical. Un comble. 
En résumé, si l’on souhaite aider les français de culture ou de confession musulmane qui travaillent à la réformation de l’islam de France, il est impératif de soutenir les démocrates musulmans qui se battent pour la démocratisation des pays majoritairement musulmans. Et cela, Alain Juppé semble l’avoir compris ; ce qui, de toute évidence, n’est pas le cas de François Fillon.

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