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L’Egypte au bord du chaos : quelles conséquences pour l’ensemble du Moyen-Orient ?
©REUTERS/Youssef Boudlal

Onde de choc

L’Egypte au bord du chaos : quelles conséquences pour l’ensemble du Moyen-Orient ?

Si les évènements du Caire présentent une sérieuse menace pour l'unité politique égytienne, leurs impacts sur l'ensemble des pays sunnites n'est pas non plus à négliger. Des pays du Golfe à ceux du Maghreb les cartes du jeu politique sont en pleine redistribution.

Gilles Kepel

Gilles Kepel

Gilles Kepel est politologue, spécialiste de l'islam et du monde arabe contemporain. Il est professeur à l'Institut d'études politiques de Paris et membre de l'Institut universitaire de France.

Il est l'auteur de Passion arabe : Journal 2011-2013, qui a reçu le Prix Pétrarque du meilleur essai de l'année, décerné par France Culture et le journal Le Monde. Plus récemment, Gilles Kepel a publié Terreur dans l'hexagone : Genèse du djihad français aux éditions Gallimard. Celui-ci vient d'être récompensé du prix de la Revue des Deux Mondes.

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Atlantico : Dans votre dernier ouvrage, Passion Arabe, vous evoquiez le risque que représentait la chute du « géant » égyptien pour la stabilité de l'ensemble du Proche-Orient. Alors que s'achève une des semaines les plus meurtrières depuis le départ de Moubarak, peut-on craindre une extension des troubles sur l'ensemble du monde arabo-musulman ?

Gilles Kepel : On trouve désormais en Egypte un clivage très profond entre deux populations, l'une rangée derrière les Frères Musulmans et certains salafistes qui souhaite l'instauration de l'Etat Islalmique, et l'autre derrière les libéraux et l'armée. On l'avait connu sous une forme plus « adoucie » lors de l'élection de Morsi car celui ci avait bénéficié des suffrages d'un nombre important de démocrates et libéraux non-islamistes qui considéraient que « la barbe des Frères était encore préférable à la casquette de la soldatesque ». Entre la chute de Moubarak (février 2011) et l'élection de Morsi (juin 2012), il faut rappeler que la gouvernance est revenue au Conseil Suprême des Forces Armées, période durant laquelle l'image des militaires s'est nettement dégradée auprès des libéraux. Au début le slogan révolutionnaire était « l'armée et le peuple main dans la main ». Près d'un an plus tard il est devenu « à bas le pouvoir de la soldatesque ». Cette perte de popularité s'explique en bonne partie par les répressions violentes exercées aussi bien sur le camp démocrate que sur les coptes en octobre 2011, lorsque ceux ci ont manifesté pour briser le silence médiatique face aux incendies de leurs églises par les salafistes. Cette volte-face des révolutionnaires avait permi à Mohammed Morsi d'être élu à une faible majorité face à Ahmed Chafik, considéré comme le candidat des militaires.

Le clivage s'est par la suite accentuée face à la velléité de M. Morsi d'acquérir les pleins pouvoirs, ce qui a laissé dire dans l'opinion qu'il était à la botte du chef des Frères Musulmans, dont l'objectif était de noyauter le pays en plaçant ses hommes dans tous les postes-clés de l'administration. C'est à ce moment que l'électorat non-islamistes des Frères s'est fortement détaché pour basculer dans l'opposition, fait qui a provoqué un changement de majorité : on l'a bien vu lors des manifestations du 30 juin qui ont rassemblé autant de monde, sinon plus, que pour la chute de Moubarak. En dépit de ce bouleversement, nous sommes bien aujourd'hui face à deux blocs aujourd'hui en Egypte, et ces deux blocs semblent avoir chacun perdu le contrôle. Connaissant le pays depuis 30 ans, je peux affirmer que je n'y ai jamais vu autant d'expression de haine qu'actuellement. L'histoire égyptienne récente connaît déjà son lot de violences mais jamais les fractures du corps social n'ont été si profondes.

On peut cependant se dire qu'après les événements violents de cette semaine, l'unité des Frères Musulmans va peu à peu s'émietter. La journée de vendredi a ainsi connu une mobilisation nettement mois intense que celle de mercredi mais il est encore trop tôt pour préjuger. L'exemple iranien de 1979 a démontré que les baïonnettes ne pouvaient pas toujours contenir les manifestations populaires. On peut en tout cas déjà s'étonner de la virulence sans précédent de cette semaine, virulence qui ne s'appuie pas comme en Syrie sur des failles confessionnelles et ethniques importantes. L'Egypte, à l'inverse, était jusque là connue pour une assez grande homogénéité. Le clivage n'est plus entre une élite et un peuple, fût-il fantasmé, mais au sein même du peuple et des familles.

J'en viens à répondre directement à votre question puisque ce clivage se reflète aujourd'hui dans l'ensemble du monde musulman sunnite. On le voit aussi en Tunisie, où les assassinats de deux leaders de l'opposition ont clairement dégradé l'image des islamistes, mais aussi en Turquie avec les événements de la place Taksim. Il se trouve aussi, d'une manière peut-être bien plus importante, dans le Golfe. Il n'y prend pas cependant la forme du Kulturkampf (combat des cultures) qui se développe dans le reste du monde sunnite mais celle d'un affrontement pour  le contrôle du langage de l'Islam. A ma connaissance, c'est aussi la première fois que l'on y voit depuis la création du Conseil de Coopération du Golfe (Arabie Saoudite, Oman, Koweït, Qatar, Emirats Arabes-Unis et Barheïn) une opposition aussi flagrante. D'un côté le Qatar, petit pays riche toujours en quête d'appuis, joue depuis le début des révolutions arabes la carte des Frères Musulmans à qui ils ont offert un soutien financier ainsi que la force de frappe médiatique d'Al-Jazeera. En parallèle l'Arabie Saoudite et Barheïn ont offert 12 milliards de dollars au général Al-Sissi peu après la destitution de Morsi soit un peu moins de dix fois la somme accordée annuellement par Washington à l'Egypte.

Les actuelles failles que l'on voit éclater en Egypte ne sont finalement que le paroxysme de celles que l'on retrouve dans l'ensemble d'un monde sunnite de plus en plus divisé. Une division qui l'affaiblit d'ailleurs face à l'alliance de l'arc chiite (Iran, Irak, Syrie) soutenue par la Russie. Loin de s'arrêter aux berges du Nil, le cas égyptien est ainsi un révélateur des bouleversement de la carte régionale.

 

Peut-on dire que la situation actuelle sonne comme un échec pour la politique arabe de l'administration Obama ?

Je ne sais pas si on peut déjà parler « d'échec » mais il est clair que les Etats-Unis n'ont plus de capacité de super-puissance au Moyen-Orient. Washington a investi des fortunes colossales en Egypte depuis les accord de Camp David (1978) pour sortir le pays de l'alliance soviétique et en faire le pilier de la stratégie américaine au Moyen-Orient. Ils sont pourtant très mal accueillis actuellement par les égyptiens, y compris dans les rangs de l'armée qui a été jusque-là l'un de ses principaux soutiens.

Ce recul américain n'est cependant pas limité à l'Egypte. Bien qu'ils aient réussi à détruire militairement Al-Qaeda, principalement grâce à l'usage de drones et du renseignement, leur stratégie initiale était d'envahir l'Irak de Saddam Hussein, fer de lance d'un monde sunnite que l'on jugeait coupable d'avoir laisser se développer le terrorisme sur son sol. Le pari des néo-conservateurs avait alors été de jouer la carte des chiites irakiens, qu'ils encourageaient, pour provoquer par effet domino la chute du régime des mollahs en Iran. Cependant M. Maleki, l'actuel premier Ministre Irakien - chiite - est aujourd'hui devenu comme chacun sait un proche allié de Téhéran. Cette défaite politique s'ajoute à une défaite militaire de fait, les américains ayant été contraints de partir face à la pression de la guérilla. Le constat peut-être le même pour l'Afghanistan où le pouvoir du président Karzaï ne cesse de faiblir.

Dans le monde sunnite, le géant américain a par conséquent cessé d'apparaître comme infaillible, donc protecteur. Les cadres de l'armée égyptienne n'hésitent plus ainsi à hausser le ton contre lui, considérant qu'il ne peut plus grand-chose pour eux, en particulier depuis que l'administration Obama a fait le choix d'appuyer les Frères Musulmans.

Ce « paroxysme » égyptien peut-il avoir des répercussions sur des pays jusque là relativement épargnés par les révolutions arabes, comme l'Algérie ou le Maroc ?

Au Maroc, l'exercice du pouvoir se définit par sa dualité, ce dernier étant réparti entre le roi Mohamed VI et son premier ministre, M. Benkirane, issu d'une formation islamiste (Parti de la Justice et du Développement) qui s'inspire de l'AKP d'Erdogan. Comme en Turquie, le PJD s'appuie en effet sur la promotion de la petite bourgeoisie pieuse et profite d'un faible coût du travail pour capter les bénéfices du marché européen. Cette stratégie économique basée sur l'exportation est néanmoins dépendante de la croissance européenne, aujourd'hui au point mort, ce qui ouvre la voie à la contestation politique sur le plan national. Par ailleurs, pour la première fois depuis l'indépendance du Maroc, le pouvoir monarchique est apparu comme faillible suite aux excuses qu'il a du présenter après la libération du pédophile espagnol. Cette faille est possiblement un coin pour ceux qui souhaiteraient ébranler le régime actuel, et bien que la question ne se pose pas dans l'immédiat, il faudra la garder à l'esprit dans l'évolution des événements.

Pour ce qui est de l'Algérie, elle n'a pas été concernée par les mouvements révolutionnaires pour deux raisons. Tout d'abord, elle a connu son propre « printemps arabe » en 1989 qui a dégénéré en guerre civile jusqu'à la fin des années 1990. Ensuite il faut rappeler que l'Algérie se calque sur le modèle pétromonarchique du Golfe en développant une sorte de rente sociale tirée du pétrole et capable d'amortir les agitations de la société civile : on a vu ainsi des augmentations de salaires considérables un peu partout dans le pays. Néanmoins, le Président Bouteflika est aujourd'hui hors-circuit  depuis son hospitalisation au Val-de-Grâce et sa convalescence aux Invalides. La rumeur algérote suppose même que l'on cherche à cacher sa mort. L'armée, qui est en Algérie l'instance de contrôle et de répartition de la rente pétrolière, ne pourra pas éternellement stabiliser cette situation ambivalente

Propos recueillis par Théophile Sourdille

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