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Mais pourquoi le gouvernement est-il persuadé que les Français qui ont vécu Noël sans dommage ne sauraient pas vivre Pâques en famille sans carnage ?
Mais pourquoi le gouvernement est-il persuadé que les Français qui ont vécu Noël sans dommage ne sauraient pas vivre Pâques en famille sans carnage ?
©Ludovic MARIN / AFP

Mais qui sont-elles vraiment ?

L’effet cloches : mais pourquoi le gouvernement est-il persuadé que les Français qui ont vécu Noël sans dommage ne sauraient pas vivre Pâques en famille sans carnage ?

Derrière cette question, le problème majeur de l’infantilisation des citoyens et de l’impact sanitaire désastreux du manque de confiance des gouvernants dans les citoyens.

Mathieu Slama

Mathieu Slama est communiquant, expert des méthodes de propagande de l’Etat islamique.

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Arnaud Benedetti

Arnaud Benedetti

Arnaud Benedetti est Professeur associé à Sorbonne-université et à l’HEIP et rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire. Son dernier ouvrage, "Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir", est publié aux éditions du Cerf (4 Novembre 2021).   

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Atlantico : "Il n’y aura pas d’exception pour les repas de famille" dans les départements confinés, a déclaré avec fermeté Jean Castex à propos des fêtes de Pâques. Dans le même temps, Angela Merkel reconnaît "une erreur" et demande "pardon" pour avoir voulu durcir les restrictions pendant Pâques. Alors que Noël avait été la preuve que les Français pouvaient être responsables, le gouvernement retombe-t-il dans une fermeté inappropriée et contre-productive ?

Arnaud Benedetti : L’illisibilité de l’action de l’exécutif pour nombre de Français a pour corrolaire une communication qui tout en se voulant "pateline" tend au durcissement des messages. Ce qui frappe dans cette phase, c’est la volonté de mise en tension de la société. Tout se passe comme si l’exécutif disait "regardez vous pouvez encore circuler, aller et venir, on ne reconfine pas" mais qu’en même temps il redoublait la pression sur la vie quotidienne, voire privée des Françaises et des Français, en formulant des messages qui ne prennent même plus le soin de distinguer ce qui relève du conseil de ce qui relève de l’interdit. Lorsqu’on indique qu’il n’est pas possible de recevoir chez soi, que l’on ne peut pas se rendre chez des tiers, ou qu’il ne sera pas possible d’organiser un repas familial pour les fêtes de Pâques, on ne l’assortit pas de la précaution sémantique qu’il s’agit d’une recommandation, on fait comme si cela relevait de l’ordre de la norme, de l’interdit, alors qu’aucune base légale ne peut justifier, à ce stade, une telle disposition... Va-t-on rentrer au domicile des françaises et des français pour savoir qui ils reçoivent, combien ils sont ? Cette escalade dans l’injonction verbale a quelque chose de contre-productif, dans la mesure où elle ne s’accompagne pas de manière visible d’une accélération de l’action publique, nonobstant la com’ de l’exécutif qui depuis 48 heures multiplie les annonces sur la vaccination entre autres. Nous vivons une double crise de défiance, sourde, continue entre un pouvoir qui n’a pas confiance dans la société et d’une société qui n’a pas plus confiance dans ses dirigeants pour gérer la crise. Une étrange attente s’installe, inquiétante, où le temps s’étire dans des séquences interminables d’ordre et de contre-ordre. Nous traversons une crise ; or une crise si l’on se réfère à l’acception grecque du mot, "krisis", c’est tout à la fois juger, discerner, évaluer, diagnostiquer et agir, décider, acter. Le sentiment qui se diffracte, c’est que le diagnostic n’est jamais le bon, ou toujours avec un temps de retard et que la décision est toujours frappée du sceau de l’hésitation, ou qu’elle reste dans un entre-deux peu propice à surmonter une situation critique. 

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Le gouvernement semble préférer l'infantilisation des Français à leur responsabilisation. Est-ce une méconnaissance ou une mauvaise utilisation du "nudge", cette technique utilisant les sciences comportementales pour inciter une population à faire ce que l'on souhaite ? Que nous disent la psychologie comportementale et la sociologie sur l’impact de la défiance montrée par des gouvernants vis-à-vis de citoyens ?

Arnaud Benedetti : L’exécutif oscille entre la bureaucratie et l’infantilisation. En quelques jours, nous avons eu l’épisode de l’attestation, retirée en catastrophe, puis ensuite la com’ autour de la baseline « Dedans avec les miens , Dehors en citoyen » assortie d’un luxe de consignes de conduites comportementales jusque dans nos espaces privés . On s’adresse aux français comme à des administrés un temps, puis comme à des enfants un autre , mais jamais comme à des citoyens disposant d’un libre-arbitre. L’usage du nudge , quant à lui, à partir du moment où il est massivement utilisé - et c’est manifestement le cas puisque l’on sait que l’Etat recourt à la "nudge unit" de BVA - perd forcément de sa subtilité par l’intensité de son utilisation, le fait aussi désormais que cela se sache et se voit, et encourt le risque d’être associé à une entreprise de contrôle social intrusif, voire de manipulation. Le père de la théorie du "nudge" , le Prix Nobel d’économie Richard Thaler, parle pour caractériser son dispositif de "méthode douce pour inspirer la bonne décision". Or force est de constater que la com de l’exécutif semble pécher par une absence de méthode, comme l’atteste sa tonalité erratique ou ses "inputs" contradictoires, et par très peu de douceur comme l’illustre l’exploitation par les émetteurs publics du registre bien plus contraignant que suggestif.  

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Mathieu Slama : Le gouvernement a fait appel à la BVA Nudge Unit pour mettre en place des stratégies de nudge. Tout d'abord, ce sont pour moi des méthodes de marketing qui n'ont rien à faire en politique et dont le but est de manipuler l'opinion en trompant les citoyens. Ensuite, on voit que le nudge mis en œuvre par le gouvernement commence à montrer ses failles. Il ne porte plus ses fruits parce qu'il se voit : la ficelle est trop grosse... Le nudge n'a d'efficacité que quand ça n'est pas trop visible, quand on donne le sentiment aux gens qu'ils sont dans le libre arbitre alors que ça n'est pas le cas. Le dernier exemple en date des deux pages d'attestation délirantes ne pouvait qu'être perçu comme caricatural. Et un an après, cette stratégie vient se heurter sur la grande lassitude exprimée par les Français. Le nudge est assumé par le gouvernement. Dans Le Parisien, Jean Castex a reconnu que l'attestation était une erreur mais a précisé que l'objectif était de créer un déclic psychologique pour dissuader les gens de sortir.

En revanche, il faut reconnaître que le principe même de l'attestation qui a été mise en place dès le premier confinement a plutôt bien fonctionné jusqu'ici car les gens ont globalement respecté les mesures. Dans le nudge, le rôle de l'attestation est double. C'est d'une part une contrainte qui est dissuasive, et d'autre part c'est un signal qu'on rentre dans le domaine disciplinaire, car c'est la police qui est chargée de contrôler l'attestation. Cela met dans les imaginaires qu'on est face à un problème légal et qu'on peut potentiellement enfreindre la loi. C'est donc ultra dissuasif. Cette grande fermeté a fonctionné au début mais ça ne prend plus parce qu'il y a actuellement une dérive.

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Dans le discours, ce que montre le gouvernement dans sa façon de parler aux Français, c'est le contraire même de la responsabilisation. C'est de l'infantilisation et même plus que ça. C'est jouer sur la notion de libre arbitre et tromper les citoyens. On considère que les Français ne sont pas capables d'agir par eux-mêmes de façon à limiter les risques.

Le "nudge" appliqué par le gouvernement est-il contre productif ?

Mathieu Slama : C'est une question qui doit se poser au regard de ce qu'on appelle "nudge". Si le nudge, c'est cette folie bureaucratique autour des attestations, de ce qui est permis ou non, de si on peut sortir ou pas etc., on peut en effet considérer que ça dessert le gouvernement parce que ça met en lumière le caractère absurde et kafkaïen de la situation et aussi son caractère liberticide. Car plus la bureaucratie est visible, plus le problème des libertés apparaît.  Cela crée chez les gens un rejet - ils se sentent considérés comme des enfants et risquent de ne plus adhérer aux messages du gouvernement. 

Après, tout dépend de ce qu'on appelle "nudge". Sur la définition de ce qui est essentiel ou pas, il y a aussi probablement du nudge là-dedans. La dernière campagne de pub pour les vaccins avec cette vieille dame qui retrouve ses enfants est également considérée comme du nudge par le chef de BVA Nudge Unit.

Après la crise, on pourra peut-être demander des comptes sur l'efficacité de ce principe du nudge pour qui on a fait appel à une société de conseil.

Alors que le gouvernement montre une fermeté excessive, les contrôles de la police et de la gendarmerie sont très peu nombreux et semblent relever de la loterie. Le message qui en ressort-il brouillé ?

Arnaud Benedetti : Nous sommes à un tournant car plus que jamais les mots ne paraissent pas correspondre pas aux actes. Nous venons d’assister à une loi des séries d’accidents opérationnels et communicants, et ce en moins d’une semaine  : la suspension temporaire d’AstraZeneca , par ralliement mimétique à la décision allemande ; une conférence de presse du Premier ministre dont les annonces sont apparues peu susceptibles d’être audibles par nombre de nos compatriotes; la mise en ligne d’une attestation, summum d’épaisseur bureaucratique , retirée en rase campagne suite à une insurrection numérique sur les réseaux ; et enfin une com’ de rattrapage avec ce nouveau mot d’ordre accompagné de son "décret d’applications" dont certaines ne sont pas toujours applicables. La communication dysfonctionnelle ne peut dès lors que consumer les messages que l’émetteur entend adresser au récepteur. 

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