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"Cette solution pourrait conduire à la rupture du lien qui doit unir l’armée à la nation."
"Cette solution pourrait conduire à la rupture du lien qui doit unir l’armée à la nation."
©Reuters

Arrête ton char !

L'armée à Marseille ? Une idée inappropriée, inefficace et dangereuse

Selon un sondage Yougov publié jeudi 12 septembre, une majorité de Français se dit favorable à une intervention de l'armée à Marseille. Le même jour, Ségolène Royal, interviewée sur iTélé, n'a pas non plus écarté cette possibilité.

Christophe Soullez

Christophe Soullez

Christophe Soullez est criminologue et dirige le département de l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) à l'Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ). Il est l'auteur de "Histoires criminelles de la France" chez Odile Jacob, 2012
et de "La criminologie pour les nuls" chez First éditions, 2012. 

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Atlantico : Selon un sondage YouGov publié jeudi 12 septembre pour le Huffington Post, face à la vague de violence à Marseille la majorité des Français (57%) serait pour une intervention de l’armée. Que changerait l'envoie de l'armée à la situation actuelle ?

Christophe Soullez : Non, je ne crois pas que l’intervention de l’armée puisse changer quelque chose à la situation que connaît la ville de Marseille. L’armée est une force d’intervention militaire. Ses hommes et ses femmes sont formés pour combattre dans des situations de conflit armé et dans des situations de crise militaire. L’armée a vocation à intervenir face à des adversaires armés qui mettent en péril les institutions et l’intégrité de notre territoire. L’armée n’a pas à intervenir dans le domaine civil. Je vous rappelle qu’en matière de maintien de l’ordre, au XIXème siècle, la République a justement progressivement retiré cette mission aux forces armées militaires pour la confier à des forces civiles spécialement formées pour cela.

Marseille n’est pas un territoire en guerre. C’est une ville qui connaît d’importants problèmes de criminalité, qui ne sont d’ailleurs pas nouveaux, mais qui n’est pas en proie à un conflit armé. Ces problèmes doivent être appréhendés dans le cadre d’un État de droit et en fonction des compétences des agents chargés de faire respecter la loi : police, gendarmerie et justice.

L’armée a-t-elle sa place dans les quartiers de la République ? Cela ne risquerait-il pas d'envenimer la situation ?

Non, elle n’y a pas sa place car ce n’est pas sa vocation. Elle n’est pas formée pour. Il ne faut pas tout mélanger et tout amalgamer sous le feu de l’émotion ou de quelques faits divers et surfer ainsi sur l’émotion, légitime, de la population. A chacun son métier. Il est clair qu’envoyer une force militaire pourrait envenimer la situation. Vous imaginez le déploiement de militaires armés voire de matériels de guerre type chars ou camions mitrailleurs dans les rues de Marseille ? Soyons sérieux… Avez-vous vu une grande démocratie (hormis Israël confronté à des actes terroristes et hors cas spécifiques liés à des émeutes) faire appel à l’armée pour régler des problèmes de délinquance "classique". Quand, à New-York, dans les années 1990 on comptait  près de 2 000 meurtres annuels (contre 52 dans les Bouches du Rhône en 2012) les autorités ont-elles fait appel à l’armée ?

Cette solution pourrait aussi conduire à la rupture du lien qui doit unir l’armée à la nation. L’armée protège contre des ennemis extérieurs et pour ce faire elle a besoin  de la confiance de la population et de son adhésion. Si vous commencez à vouloir déployer l’armée contre sa propre population vous risquez de remettre en cause l’un des principes essentiels : le lien armée-nation. C’est bien d’ailleurs pour cela que les forces de maintien de l’ordre ont été démilitarisées.

Il est normal que lorsqu’on pose cette question aux Marseillais ils aient plutôt tendance à répondre favorablement. Ils sont confrontés à des situations parfois difficiles, ont le sentiment, à tort ou à raison, que la criminalité explose, que les règlements de compte se succèdent à un rythme effréné, et que les pouvoirs publics ne semblent pas capables de mettre un terme à cette situation. Donc quand vous leur demander si l’armée serait la bienvenue, dès lors où ils constatent que la police est en difficultés, ils se disent pourquoi pas. Mais, d’une part, c’est faire fi des succès rencontrés par les services de police et dont on ne parle sûrement pas assez et, d’autre part, c’est méconnaître les mécanismes inhérents à cette situation et principalement liés au trafic de stupéfiants et à la concurrence acharnée auxquels se livrent les différents clans. Et, là, c’est une problématique purement policière et judiciaire et non de maintien de l’ordre.

Par ailleurs si on peut légitimement comprendre la réponse des Marseillais, je m’étonne que des autorités politiques, censés être responsables et ayant aussi pour vocation de faire un peu de pédagogie, relaient cette position.

Qu’est ce qui justifierait aujourd’hui l’envoi de l’armée ? L’arsenal utilisé par les réseaux justifierait-il un tel déploiement comme l’avait avancé la Sénatrice PS Samia Ghali ?

Rien, aujourd’hui, ne peut justifier l’envoi de l’armée. Je vous rappelle que la situation que connaît la ville de Marseille, bien qu’elle soit inacceptable et que tout doit être mis en œuvre pour démanteler les réseaux, n’a rien à voir à ce qu’elle connaissait dans les années 1980 avec ses 45 règlements de compte, ses guerres entre truands, etc. Qui parle encore de la tuerie du bar du téléphone en 1978 et de ses 10 morts, de la guerre des discothèques et des cliniques, de l’assassinat du juge Michel, etc.

Certes, certains individus utilisent des armes à feu et notamment des kalachnikovs, mais les forces de police et de gendarmerie sont suffisamment bien équipées et formées pour faire face à ce type de délinquants. Je suppose qu’il n’est pas attendu de l’armée qu’elle tire au Famas ou au char d’assaut sur les éventuels repères de trafiquants ?! Donc, dans ce cas, quelle différence avec nos forces républicaines de police ? Laissons la lutte contre le crime organisé, les bandes et la délinquance à ceux dont s’est le métier et la protection de notre intégrité territoriale à notre armée.

Quelles seraient les mesures à prendre pour améliorer la situation à court terme ? Et à long terme ?

Le temps criminel, mais aussi celui de la réponse policière, est un temps long. La lutte contre le crime organisé, les bandes, et les trafics demandent du temps et de la patience. On ne résout pas des situations criminelles aussi anciennement ancrées, sur des territoires aussi difficiles, en quelques semaines. Les enquêtes judiciaires sont complexes et difficiles car, dans notre démocratie, pour pouvoir juger et condamner des individus il faut des preuves et que pour obtenir ces preuves il faut confondre les individus avec des indices, des écoutes téléphoniques, des filatures, des recoupements, des témoignages, etc. Ce rassemblement des preuves est d’autant plus difficile que nous sommes sur des territoires sanctuarisés par les délinquants et qu’il n’est donc pas facile pour les policiers d’approcher ces délinquants, de les surveiller et de pouvoir ainsi obtenir des éléments à charge susceptibles d’emporter la conviction des juges. Et quand je parle de preuves je n’évoque pas des raisonnements du type "on sait qui c’est, ce sont toujours les mêmes, etc.". Je parle d’éléments concrets permettant de dire que tel individu participe à un réseau, connaît tel trafiquant, se livre à des trafics ou est à l’origine de tels assassinats.

Bien entendu la situation à Marseille nécessite sûrement un renforcement des moyens de la police judiciaire avec, pourquoi pas, la création temporaire, de services spécialisés de police judiciaire, à l’instar des offices centraux de police judiciaire, qui devront travailler le temps nécessaire sur certaines affaires. Car pour régler cette situation c’est bien une problématique de police judiciaire et non une question de présence de policiers sur la voie publique et encore moins de militaires. N’omettons pas non plus l’importance du renseignement criminel, en amont,  et notamment du renseignement humain et de proximité.

Les pouvoirs publics doivent accepter que les résultats sont de moyen ou de long terme. Ils doivent aussi faire des choix sur les cibles à traiter en priorité et sur les moyens qui sont alors alloués aux services de police ou aux services judiciaires. Je crois qu’il ne serait pas inutile de repenser l’allocation des moyens non pas en fonction de la taille de la population d’un territoire, ou d’autres critères purement administratifs, mais de la réalité d’une situation que l’on aspire à régler. En gros, si l’État visait 10 à 15 quartiers, les plus problématiques, les plus criminogènes, et qu’il y concentrait durant le temps nécessaire des moyens importants, quitte à prélever quelques effectifs dans des territoires moins exposés, peut-être qu’on y gagnerait en efficacité. C’est notamment la méthode qui a été employée dans certaines villes américaines avec quelques succès.

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