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Angela Merkel et le ministre des Finances Olaf Scholz assistent à la réunion hebdomadaire du cabinet à la Chancellerie à Berlin, le 10 juin 2020.
Angela Merkel et le ministre des Finances Olaf Scholz assistent à la réunion hebdomadaire du cabinet à la Chancellerie à Berlin, le 10 juin 2020.
©FABRIZIO BENSCH / PISCINE / AFP

Voisin allemand

L’Allemagne, ce modèle économique ? Voilà ce que disent vraiment les chiffres dans le match avec la France

A tous ceux qui sont persuadés que l’Allemagne est un soldat vertueux et dynamique, il est utile de rappeler que le PIB français a plus augmenté depuis 2015 que celui de nos voisins d’Outre-Rhin.

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Rémi Bourgeot

Rémi Bourgeot

Rémi Bourgeot est économiste, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste des marchés de capitaux. Il a poursuivi une double carrière de stratégiste de marché dans le secteur financier et d’expert économique sur la zone euro et les marchés émergents pour divers think tanks.

Sur la zone euro, ses études traitent des divergences économiques, de la BCE, du jeu politique européen, de l’Allemagne et des questions industrielles.

Parallèlement à ses travaux, il enseigne l’économie de l’Union européenne dans le cadre de l’IRIS-Sup. Il est diplômé de l’Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace (SupAéro) et de l’Ecole d’économie de Toulouse.

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Atlantico : En France, lorsque l'on évoque le modèle allemand, notamment à l’approche de la présidentielle, c'est souvent pour le prendre en exemple. Situation économique, capacité des politiques à savoir réformer... Pourtant lorsque l'on regarde les chiffres, et notamment la croissance, l'Allemagne fait-elle mieux que la France ? Pourquoi alors pensons-nous tous qu'elle s'en sort mieux du point de vue économique ?

Rémi Bourgeot : L’Allemagne conserve une plus forte base industrielle que la France (environ 19% du PIB contre 11 en France, comme au Royaume-Uni par exemple et 17 en Italie) et se montre capable de mieux entretenir ses compétences techniques. Cela dit, l’Allemagne est confrontée à des difficultés tout à fait tangibles, liées notamment à son modèle commercial très fortement déséquilibré et à son retard dans la révolution électronique et électrique, qui affecte notamment son industrie automobile.

Les suites de la dépression du Covid sont intéressantes à cet égard. Dans la première phase, le pays a mis en place des restrictions plus raisonnées qu’en France en 2020 (pas d’interdiction d’aller marcher seul dans la nature par exemple…) et a connu une récession bien moins profonde que la nôtre (4,9% contre 8,3% en France et 6,4% en zone euro). Pour autant le rebond y est plus difficile, avec une croissance attendue à moins de 3% cette année, contre plus de 6% en France. L’Allemagne n’a pas encore retrouvé son niveau d’activité d’avant la pandémie, mais c’est là le cas de la zone euro dans son ensemble. C’est sur le front industriel que la situation est particulièrement compliquée. La production industrielle allemande reste environ 9% inférieur au niveau d’avant crise et 40% plus bas en ce qui concerne l’automobile. Ca n’est pas donc qu’une question d’amplitude relative de la chute et du rebond. L’Allemagne est particulièrement touchée par le chaos logistique actuel. Le pays n’a pas seulement un excédent commercial hors norme. C’est son niveau d’exposition au commerce mondial qui a très peu d’équivalent. Derrière son excédent courant continuellement à plus de 6% du PIB depuis 2011, l’Allemagne importe pour des montants qui atteignent plus de 40% de son PIB, dans le cadre de sa gigantesque machine d’import-transformation-export.

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Michel Ruimy : Il est important de rappeler que l’économie allemande a connu un recul moins important que la France en 2020 (récession de 4,9% contre 8,3%). La croissance rebondissant mécaniquement plus fortement après un violent plongeon, la reprise de l’activité est dès lors moins vigoureuse outre-Rhin, Ainsi, tandis que la France pourrait tutoyer les 7% en 2021, l’Allemagne est empêtrée dans la crise des composants électroniques et la désorganisation des chaînes d’approvisionnement puisque près de 50% de son PIB repose sur les exportations de biens et services.

Comme l’économie française se montre moins dépendante de la paralysie des flux commerciaux, profitant même du ralentissement pour continuer à exporter mais à importer moins, la contribution du commerce extérieur à la croissance au 3ème trimestre est positive de 0,6 point de PIB.

Néanmoins, si l’économie française devrait bientôt (sauf dégradation de la situation sanitaire) sortir de la crise sanitaire, elle sera vraisemblablement affaiblie du fait de l’état de ses finances publiques. Fin 2020, la dette publique française a, en effet, atteint près de 115% du PIB contre environ 70% pour l’Allemagne. Près de 45 points de PIB ! Une charge qui empêchera la France de connaître une croissance forte et durable si ce surcroît de dette ne se transforme pas en croissance (« bonne dette »).

Avec des excédents commerciaux records, l’Allemagne réinvestit-elle correctement ses gains dans l’innovation et sur l’avenir ? En comparaison, la France fait-elle mieux ?

Rémi Bourgeot : Le problème d’un excédent commercial gigantesque dans la durée c’est qu’il n’est à proprement parler pas réinvesti. L’Allemagne accumule des niveaux de créances invraisemblables sur ses partenaires commerciaux. Il s’avère par ailleurs que ces sommes ont tendance à suivre les bulles et n’engrangent pas des flux de revenus à la hauteur des montants investis dans la durée. De plus, l’envolée de l’excédent commercial sur la décennie écoulée a en large partie été le résultat de la politique de désendettement du gouvernement allemand, le serrage de ceinture public ayant conduit au creusement du décalage entre importations et exportations, pour faire simple.

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La France pour sa part souffre du problème inverse, avec un déficit commercial chronique, causé par le recul constant de sa capacité industrielle et la marginalisation des compétences techniques, autant de pointe qu’artisanales. On ne peut que se réjouir de la prise de conscience actuelle. Il était impensable il y a encore quelques années que nos ministres martèlent que la France doit rééquilibrer ses comptes commerciaux peut-être davantage que le budget. Mais les plans de soutien annoncés en série doivent surtout s’accompagner d’une politique consistant à remettre les compétences techniques au cœur de la vie industrielle.

Michel Ruimy : La crise sanitaire a conforté les grands défis de la planète. Elle a montré notamment la vulnérabilité de la plupart des pays développées vis-à-vis de la Chine. Il convient donc, en réponse, d’accélérer l’innovation car la production du « monde de demain » ne sera pas celle du « monde d’hier ».

Concernant l’Allemagne, son économie doit sa compétitivité à sa grande puissance d’innovation (Aucun autre pays ne maîtrise aussi bien le processus menant de l‘idée au produit) et à une forte orientation vers l’exportation. Toutefois, elle est moins performante dans les technologies de l’information et les télécommunications ainsi que dans l’infrastructure de l’Internet à large bande. Pour la plupart des entreprises, les grandes tendances de la numérisation (Internet des objets, intelligence artificielle, blockchain, cybersécurité, systèmes intelligents, e-commerce) représentent un grand enjeu d’avenir.

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La France, quant à elle, se doit de rattraper ce retard. A cet égard, Emmanuel Macron a présenté, en octobre dernier, un grand plan d’investissement d’avenir (« France 2030 ») ayant des objectifs ambitieux, misant sur les nouvelles technologies industrielles afin de renforcer la compétitivité future de la France sur la scène internationale.

Il y a donc deux temporalités. D’un côté, nous avons un pays, ayant un niveau de finances publiques relativement satisfaisant, s’appuyant sur une industrie déjà performante qui doit s’adapter à un nouvel environnement et de l’autre, un état, en déclin industriel, qui souhaite et doit inverser cette tendance afin de retrouver sa place dans le concert des nations. L’Histoire nous dira si ces objectifs auront été atteints.

Le taux de chômage relativement faible de l’Allemagne ne cache-t-il pas un problème, notamment avec la baisse de la population active chaque année ? Pouvons-nous le comparer avec celui de la France ?  

Rémi Bourgeot : La faiblesse démographique allemande joue en partie sur le niveau de chômage, avec une situation proche du plein emploi (environ 3% de taux de chômage) et environ 35% des entreprises qui ont d’importantes difficultés à recruter. Mais ça n’est pas le seul élément. Réciproquement, l’effondrement démographique causé par l’enchaînement de crises dans le sud de l’Europe ne réglera pas le problème du chômage et de l’emploi de mauvaise qualité.

L’emploi allemand a été porté par son modèle ultra-exportateur et la politique de compression des coûts salariaux. On imaginait une remise en cause de ce modèle par la guerre commerciale mondiale, mais c’est bien plus aujourd’hui la crise logistique liée à la pandémie qui précipite une certaine remise en cause, en attendant une normalisation probablement partielle.

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Par ailleurs, il faut garder à l’esprit des différences importantes dans le calcul des niveaux d’emploi. On peut craindre que le thermomètre français ne se soit quelque peu déréglé au gré des diverses réformes. Nous avons aujourd’hui une large zone sud de la zone euro en incluant la France où l’emploi dans le secteur privé connait des conditions très détériorées que voile partiellement l’ancrage du débat politique dans les milieux issus de la fonction publique.

Michel Ruimy : Durant l’ère Merkel (quatre mandats), l’Allemagne a quasiment retrouvé le plein emploi et des comptes à l’équilibre. La dirigeante allemande a capitalisé sur les réformes de Gerhard Schröder, son prédécesseur, qui avait entamé la flexibilisation du marché de l’emploi.

Mais à quel prix ? Les prestations sociales et l’aide au chômage ont considérablement baissé. L’écart entre les riches et les pauvres a continué de se creuser. Alors que près de 20% des salariés allemands travaillent dans des secteurs précaires, les bas salaires contribuent à creuser les inégalités dans les services, les soins ou l'économie digitale. Treize millions d’Allemands sont actuellement considérés comme pauvres.

Pour ce qui concerne la France, la situation est inverse. Le taux de chômage y est plus important mais le taux de pauvreté y est plus faible.

Mais, au-delà de la baisse de la population active, une différence cruciale concernant le chômage est la capacité de l’Allemagne à garder une industrie de grande taille et en expansion, source d’emplois et de gains de productivité. C’est pourquoi, il convient de développer la formation dans les emplois industriels de demain mais surtout attirer les jeunes vers ce secteur

Le contexte inflationniste actuel de la zone euro touche-t-il les deux pays ?

Rémi Bourgeot : Le contexte actuel est marqué par la hausse de l’inflation, causée par les pénuries post-pandémie et le chaos logistique, et en particulier par l’explosion des prix de l’énergie. La population allemande est particulièrement choquée par cette hausse, qui est plus marquée encore chez elle, à plus de 4%, que dans le reste de la zone euro. Pour autant l’ensemble des politiques structurelles mises en place ces deux dernières décennies a effectivement été dans le sens inverse, d’une désinflation portée par la compression des coûts salariaux. Cela a commencé en Allemagne pendant la décennie 2000 avec le célèbre agenda 2010 puis le modèle a été généralisé à la zone euro dans la douleur pendant la crise de l’euro.

Tout dépendra du niveau de normalisation logistique au gré de la pandémie. Les facteurs de fond de compression des prix et des salaires sont encore massivement présents en Europe. Toutefois, un désordre dans la durée des flux mondiaux conduit directement à des augmentations de prix. Et dans la plus longue durée cette incertitude de fond sur la mondialisation à flux tendus encourage une réorganisation industrielle et logistique en privilégiant des circuits plus courts. Ce qui peut naturellement en soi être une opportunité dans le cadre d’une politique de réindustrialisation bien pensée pour les pays qui ont vu leur industrie le plus reculer ces trois dernières décennies en Europe, comme c’est notre cas.

Michel Ruimy : Aucun pays développé n’échappe à la hausse des prix dans un contexte de forte reprise économique mondiale. Ce pourrait être l’élément perturbateur de la reprise économique post-Covid. En effet, ce phénomène, d’une ampleur modérée au début de l’année, s’est fortement accéléré ces derniers mois.

En Europe, les chiffres divergent d’un pays à l’autre. L’inflation est un peu plus modérée en France que chez nos principaux voisins. En rythme annuel, l’Allemagne enregistrait, en octobre, une inflation avoisinant 5% contre 2,6% en France. Dans un pays où la banque centrale était jadis vénérée pour sa lutte contre les prix élevés, la politique généreuse de la Banque centrale européenne passe mal.

Dans les prochaines années, l’écart de croissance entre la France et l’Allemagne va-t-il s’amenuir ? Quelles seront les faiblesses et les forces des deux États ?

Rémi Bourgeot : Si l’on regarde déjà la situation sur une vingtaine d’années depuis l’introduction de l’euro, en termes de croissance réelle par tête, la France, à 17%, se trouve à mi-chemin entre l’Italie qui n’a eu quasiment aucune croissance réelle par habitant et l’Allemagne qui a tout de même connu une avancée de 29%. Pour les années à venir, la force de l’Allemagne tient de sa solide base industrielle, mais sa faiblesse justement provient des conditions qui sous-tendent son édifice manufacturier, avec un gigantesque déséquilibre commercial. A l’heure de la guerre commerciale et technologique et des bouleversements logistiques et productifs, cette grande machinerie est confrontée à des incertitudes fondamentales.

Sur le plan technologique par ailleurs, ce modèle focalisé sur l’organisation productive dans le cadre de flux mondialisés s’est insuffisamment penché sur la question de l’innovation. Il reste donc à voir dans quelle mesure l’industrie allemande prendra pleinement le tournant numérique, notamment dans l’automobile évidemment. Et derrière cette question se pose aussi celle de la dépendance aux flux mondiaux dans le domaine électronique, autant pour la conception que la production, comme le montre la pénurie actuelle de semi-conducteurs. La France pour sa part cherche les moyens de redéployer son industrie encore plus qu’à rééquilibrer son déficit commercial. On en est pour l’heure à la prise de conscience avec des annonces de dizaine de milliards de soutien à une multitude de secteurs. Il reste à voir dans quelle mesure cet effort permettra de remettre sur le devant de la scène nos compétences techniques pour offrir un modèle d’innovation et peut-être d’équilibre qui puisse également changer les termes du débat économique en Europe.

Michel Ruimy : De l’extérieur, l’Allemagne donne l’impression d’une force impressionnante (Cf. secteur marchand, production industrielle…). Le tableau est toutefois beaucoup moins reluisant pour ce qui concerne l’Etat / secteur public (infrastructures vieillissantes, retards dans la transition numérique…). En outre, le changement climatique (inondations Juillet 2021) et la crise sanitaire ont révélé les faiblesses de la première puissance économique européenne. A quelques mois d’intervalle, ces catastrophes ont rappelé à l’Allemagne qu’elle était plus vulnérable qu’elle ne l’imaginait. « La langue allemande n’a pas de mot pour décrire une telle dévastation » (Merkel). Si en 16 années au pouvoir, Angela Merkel a imposé sa méthode à l’Allemagne, mais aussi à l’Europe, la fin de son ère n’a pas été à la hauteur des attentes.

Une énergie bon marché (Les industriels français bénéficient d’une électricité pratiquement deux fois moins chère que leurs concurrents allemands) et la qualité de ses infrastructures de transport et de logistique… notamment, constituent des points forts de la France, contrebalancés par, au moins, 3 faiblesses. La première est, de manière générale, que nous ne travaillons pas assez du fait d’une faible durée de travail (grand nombre de jours de congés payés et de jours fériés, études longues, âge moyen de départ à la retraite peu élevé…) mais aussi du faut d’un taux de chômage élevé. Ensuite, la France est une « société de défiance ». Les français se méfient des … Français : les citoyens, de la classe politique ; les responsables politiques, des électeurs ; les syndicalistes, des patrons ; les lecteurs, des médias…. Enfin, notre pays est une « société bloquée ». Face à la détérioration du contexte économique, une tendance au repli sur soi des classes sociales et une plus grande difficulté pour ceux de la « France d’en bas » à rejoindre les rangs de la « France d’en haut » est observée.

Les capacités des pays à s’adapter au nouveau « monde de demain » et à se réformer sera la clé de l’avenir.

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