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Le général libyen Khalifa Haftar risque de ne pas accepter le nouveau gouvernement et de démissionner. Son retrait favoriserait l'expansion de l'Etat islamique et serait très inquiétant pour la sécurité de la France et de l'Europe.
Le général libyen Khalifa Haftar risque de ne pas accepter le nouveau gouvernement et de démissionner. Son retrait favoriserait l'expansion de l'Etat islamique et serait très inquiétant pour la sécurité de la France et de l'Europe.
©Reuters

Scénario catastrophe

Khalifa Haftar, le général libyen que vous ne connaissez probablement pas mais dont les décisions sont déterminantes pour la sécurité de l’Europe face à l’Etat islamique

La formation d'un gouvernement libyen d'union nationale a été annoncée mardi 19 janvier à Tunis. Le général Khalifa Haftar, issu de l'ancien régime de Kadhafi et acteur central de la lutte contre Daech à l’Est de la Libye, risque de ne pas accepter le nouveau gouvernement et de démissionner. Son retrait favoriserait l'expansion de Daech et serait très inquiétant pour la sécurité de la France et de l'Europe.

Hasni Abidi

Hasni Abidi

Politologue, Hasni Abidi est un spécialiste du monde arabe. Il est par ailleurs directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen à l'Université de Genève. 

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Atlantico: Le mardi 19 janvier, la formation d'un gouvernement libyen d'union nationale a été annoncée à Tunis après des mois de blocages. Pouvez-vous revenir sur le long processus de négociation qui a abouti à la formation de ce gouvernement ?

Hasni Abidi: Ce gouvernement a été accouché dans la douleur. Le processus a été lent, compliqué, sinueux. En tout, les Nations Unies ont dépêché trois envoyés spéciaux en Libye.

Le plan d'accord des Nations Unies a été forcé, arraché aux différentes parties sans consensus au préalable de toutes les parties et notamment des chefs des tribus qui sont de grands notables incontournables dans la construction de la paix en Libye. Il fallait contenter tout le monde, les Libyens bien sûr mais surtout les acteurs étrangers et en premier lieu les acteurs régionaux -Algérie, Maroc, Egypte, Turquie, pays du Golfe-. Trois éléments ont mis la Libye dans une situation très difficile et ont poussé les Nations Unies à accélérer la signature de cet accord : premièrement le fait que les parties libyennes n'ont pas réussi à trouver une solution politique entre elles, deuxièmement l'éruption de Daech qui est devenu un agent perturbateur, troisièmement, la situation économique catastrophique. Si l'accord est là aujourd'hui c'est parce que plus que jamais la Libye a besoin d'un gouvernement pour stabiliser la situation du pays.

La question de la représentativité du gouvernement est très délicate : aucun des deux parlements, des deux gouvernements n'était prêt à faire de grandes concessions. L'accord actuel est le plus abouti même s'il reste évolutif et souffre de nombreuses anomalies. Il est loin de susciter l'unanimité de tous les Libyens mais c'est un accord par défaut, c’est-à-dire qu'il constitue la seule dynamique de négociation politique qui se présente aujourd'hui.

 

A peine annoncé, ce nouveau gouvernement laisse de nombreux observateurs sceptiques quant à sa capacité à gouverner de manière effective. Certaines armées et milices du pays ne souhaitent respecter ni l'accord ayant abouti à la formation du gouvernement d'union nationale ni le cessez-feu. Le général Haftar et les militaires qui l'accompagnent risquent de se retirer. Une partie de la population rejette l'accord car elle y voit le fruit d'une ingérence étrangère.  Les risques d'une non-application de l'accord est-il avéré? Que peut-on de façon réaliste espérer du nouveau gouvernement libyen ?

Si le gouvernement est accepté, il aura le mérite de mettre fin à une situation surréaliste en Libye. En effet, on est passé du gouvernement d'un seul homme -Kadhafi- à deux gouvernements dont la capacité politique ne dépasse pas la capitale et certaines villes avoisinantes. Le nouveau gouvernement peut représenter pour la communauté internationale un partenaire légal et fiable non seulement pour la levée de l'embargo sur les armes mais aussi parce que beaucoup de pays (France, Italie, Allemagne) sont pressés d'intervenir contre la menace de Daech qui est présente. Mais en l'absence d'un gouvernement reconnu par la communauté internationale et issu d'un processus légal, il est très difficile pour les puissances occidentales d'envisager une intervention.

Toutefois, parce que le processus qui a abouti à la formation de ce gouvernement a souffert de plusieurs anomalies, il est rejeté par de nombreuses parties qui ont été sous-estimées et marginalisées. Ces parties-là ont une capacité de nuisance non négligeable. On peut penser notamment au général Khalifa Haftar qui a été écarté de la liste du gouvernement alors que ses partisans à l'Est voulaient absolument qu'il soit ministre de la défense. Par ailleurs, l'Est du pays reproche à l'Ouest d'avoir une hégémonie sur le nouveau gouvernement, et reproche également à ce gouvernement de favoriser la mouvance islamiste.

Si le nouveau gouvernement n'est pas accepté, on peut craindre que le chaos libyen s'inscrive dans la durée. Quels risques sécuritaires pèseront alors sur la région du Maghreb et du Moyen-Orient et sur l'Europe?

Rappelons que le nouveau gouvernement n'est pas très enthousiaste vis-à-vis de sa tâche car gouverner la Libye est une tâche suicidaire dans la Libye d'aujourd'hui. Il existe donc un risque réel de refus ou de démission du gouvernement.

Si le général Haftar n'accepte pas ce gouvernement, c'est très inquiétant. Haftar est à la tête du reste de l'armée de Kadhafi reconstruite et il fait un travail intéressant contre les mouvements terroristes dans l'Est du pays. Si le général Haftar et les militaires qui le suivent se retirent, Daech n'aura personne face à lui et pourra donc cibler le croissant fertile -le croissant pétrolier-. On sait que Daech n'est qu'à quelques kilomètres des plus grandes raffineries, des plus grands gisements pétroliers qui se trouvent au centre-est du pays.

Le deuxième risque est que si l'Est maintient son rejet de l'accord, on peut craindre des demandes –qui existent déjà- de scission, des demandes d'autonomie et d'indépendance. Si l'Est le demand,e le Sud aussi va la demander et on se trouvera face à une Libye en dislocation.

Le troisième risque, lié au premier, est que Daech profite de ce chaos généralisé. Le chaos libyen offrirait une capitale de repli pour Daech qui connait actuellement des difficultés en Syrie et en Irak. Par ailleurs, jusqu'à même temps, Daech n'arrivait pas à recruter dans le réservoir de la population libyenne. La majorité des membres de Daech en Libye sont des étrangers (des Tunisiens notamment) et les Libyens refusent de rejoindre Daech: même les membres de l'Aube de la Libye (coalition à tendance islamiste) qui gouvernent à l'Ouest refusent catégoriquement l'implantation de Daech. Toutefois, si Daech arrive à contrôler les puits pétroliers, si il n'y a personne pour lutter contre sa progression  et si Daech arrive à faire venir d'autres membres issus d'autres pays, le risque de voir en Libye peut être pas un califat mais un centre névralgique pour Daech est réel.  La Libye offre un terrain favorable pour Daech: d'abord le pétrole, deuxièmement l'étendue du pays, troisièmement les armes qui circulent de façon impressionnante, quatrièmement les frontières avec l'Afrique -et c'est une menace directe pour les intérêts de la France dans les pays du Sahel - et enfin le lien avec les bandes organisées criminelles.

La Libye offre donc par sa géographie, par ses ressources et par sa position géostratégique l'endroit idéal pour une nouvelle implantation de Daech en Afrique du Nord à quelques kilomètres de l'Europe. 

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