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Jean, malgré une mère "coco à mort", en est persuadé : "à 80 % des cas d’agressions et de délinquance, il y a forcément un Maghrébin. C'est une constatation"
©Reuters

Bonnes feuilles

Jean, malgré une mère "coco à mort", en est persuadé : "à 80 % des cas d’agressions et de délinquance, il y a forcément un Maghrébin. C'est une constatation"

Face à cette montée du parti d'extrême-droite qui paraît aujourd'hui inexorable, il faut sortir de l'état de sidération pour revenir à l'essentiel : l'électeur du Front national. L'objectif de ce livre est aussi simple à énoncer qu'ambitieux à réaliser. Comprendre comment, et pourquoi, on choisit de glisser un bulletin FN dans l'urne. À l'issue d'entretiens avec des électeurs du parti frontiste, l'auteur décortique leur vie, y cherchant, pour chacun, les traces de cette inflexion politique... Extrait de "Comment devient-on électeur du Front National ?", d'Antoine Baltié, aux éditions du Cherche Midi 2/2

Antoine Baltier

Antoine Baltier

Antoine Baltier, journaliste indépendant, s’intéresse à l’extrême droite depuis de nombreuses années. Il a déjà co-publié, notamment, une enquête sur l’intégrisme catholique en France.Son dernier livre, Comment devient-on électeur du Front National, vient de paraître aux éditions du Cherche Midi. 

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Jean

Jean est un quadragénaire de la classe moyenne. À force de travail, il s'est bâti une vie, il a une famille, une maison, un travail. Mais malgré cette réussite, Jean est un homme excessivement angoissé. Face à ce monde qu'il ne comprend pas, il est rongé par la peur maladive de tout perdre.

Son histoire commence il y a 40 ans, dans la banlieue de Marseille. Sa mère est fonctionnaire, son père est le patron d'une PME. Sa prime jeunesse est heureuse même si l'insouciance de son enfance sera de courte durée, car à 9 ans ses parents divorcent. Le petit Jean quitte la cité phocéenne et va suivre sa mère. Ils déménagent tous les deux dans une résidence tranquille de la ville d'Aubagne. Si le quartier en lui-même est calme, un peu plus loin, se trouve une cité sensible. Quelques mois plus tard, le jeune Jean se fait agresser en la traversant, on lui met un "cutter sous la gorge" avant de lui dérober son vélo. C'était il y a 30 ans mais il y a toujours de l'émotion dans sa voix quand il se remémore les faits. Il y tenait à son vélo, d'autant que son père s’était "saigné aux 4 veines" pour le lui offrir. Sa plainte déposée au commissariat ne donnera rien. Cette agression va le traumatiser, durant plusieurs mois. Chaque sortie en dehors de son appartement s'accompagnera d'angoisses. Un sentiment qui ne va pas s'arranger lorsqu'il recroisera à plusieurs reprises son agresseur sur le chemin de l'école. Finalement, la vie reprend son cours. Les années passent, Jean est maintenant un jeune adolescent, il a troqué le vélo pour un ‘scooter, 103 SP’.

Mais un jour alors qu'il rentrait d'une virée avec son groupe d'amis. Il se fait agresser par deux toxicomanes en manque. Armés d'une hachette ils exigent que Jean conduise l'un d’eux jusqu'à leur dealer. Terrifié, il s’exécute… et transporte le drogué sur son scooter. La plainte déposée auprès de la police ne donnera pas plus de résultats qu'à la première agression.

Jouant de malchance, l'histoire se répétera quelques années plus tard avec une troisième agression. Dans une rue de Marseille, alors qu'il rentre de l'école, il se fait arracher sa chaîne en or. Jean se débat, l’agresseur sort une bonbonne de gaz lacrymogène et l’asperge à bout portant… il finira à l’hôpital pour soigner ses brûlures.

Les trois agressions qu'il a subies ont un point commun. À chaque fois, elles ont été commises par des Maghrébins. Cette coïncidence fera naître dans l'esprit de Jean devenu un jeune adulte la solide conviction que ces derniers sont responsables de l'essentiel des agressions qui ont lieu en France.

"On se rend compte que le plus souvent, dans la majorité du temps, je dirais à 80 % des cas d’agressions et de délinquance, il y a forcément un Maghrébin. C'est une constatation."

À l’époque sa mère tente de le raisonner…

"Ma maman, coco à mort, me disait ‘Mais non il ne faut pas généraliser, tu n'as pas eu de chance, ne pense pas ça, il y a des gens bien’."

Mais les conseils maternels n'y changeront rien.

"Ce qui m'est arrivé, ça donne raison à Jean-Marie Le Pen, si par exemple j'avais été agressé par un Espagnol, un Italien, un Suédois et à chaque fois des personnes différentes, là j'aurais dit ‘Jean-Marie, il dit des bêtises, ce n'est pas vrai. Il faut arrêter de dire que c'est tout le temps les Maghrébins. Moi j'ai été agressé 3 fois, une fois un Suisse, une fois un Suédois, une fois un Allemand par exemple’. Le problème de ces gens-là, c'est qu'ils critiquent Jean Marie Le Pen mais tous les jours que Dieu fait, ils lui donnent raison. On ne voit qu’eux à la télé. J'ai l'impression que la France c'est l’Algérie. On n’entend parler que d'eux. J'ai l'impression qu'en France, il n'y a plus de Français. C'est révoltant. C'est grave."

C'est sur cette première idée, ce préjugé raciste que va s’agréger le reste de sa pensée politique. Obsédé par le fantasme d'une communauté maghrébine qu'il voit comme intrinsèquement criminogène, il espère l'arrivée d'un homme à poigne qui la matera. Et c'est avec cet objectif qu'à 18 ans, il met son premier bulletin FN dans l'urne, un choix qu'il n’a jamais renié depuis. Au-delà de l'adhésion aux valeurs du parti nationaliste, c'est d'abord et avant tout un ralliement à l'homme qui incarne alors le parti, Jean-Marie Le Pen. Il est comme subjugué par celui qu'il voit comme un "visionnaire".

"Jean Marie Le Pen c'est le seul homme qui voyait à long terme, qui voyait qu'en laissant trop faire,... la petite délinquance, si on ne la calme pas tout de suite, ça devient de la grande délinquance et pour c'était le seul à l'avoir compris."

Son bac pro d'imprimeur en poche, il quitte l'appartement de sa mère pour se trouver un logement avec sa compagne, leur choix se portera sur une petite cité HLM fort bien tenue.

Mais très vite les choses se dégradent. Une petite bande de jeunes désoeuvrés squatte régulièrement l'entrée de leur immeuble. Des incivilités qui vont nourrir un peu plus l'animosité qu'il a déjà envers les jeunes de banlieue. Dans ce HLM, il ne va y rester que quelques années, avant d'investir dans un pavillon de la banlieue éloignée de Marseille. Maintenant, et ce, depuis 15 ans c'est en scrutant la page ‘fait divers’ des journaux qu'il tente de conforter sa théorie sur la surdélinquance maghrébine.

Son obsession des Maghrébins, il ne la cache pas, bien au contraire. Durant toute l'interview, il la développera sur tous les thèmes : immigration, insécurité, social, économie. D'ailleurs très vite dans la bouche de Jean, "Français" va devenir un synonyme de "blanc". Révélateur de sa pensée profonde, ce tic de langage relègue le Maghrébin dans un statut situé entre le paria et l'apatride.

Malgré ça, Jean ne se considère pas comme une personne raciste. Quand j'aborde cette question, il balaie immédiatement l'idée, invoquant pour sa défense "sa meilleure amie maghrébine et musulmane" qui comprend très bien son vote frontiste.

‘Je ne suis pas raciste, j'ai un ami arabe’, c'est une phrase que j'entendrai très souvent dans la bouche de nombreux électeurs du Front National que j'ai interviewés. Jean dénote juste par l'utilisation massive et diversifiée qu'il fait de cet ‘argument’. Après chaque incartade raciste, il enchaîne sur une anecdote sur lui et son amie. Il n'hésitera pas non plus à lui faire endosser des propos péjoratifs sur sa communauté ou sa religion.

(...)

Se sentant acculé par ses menaces fantasmées, Jean s'imagine coincé entre une conspiration de juifs dominant les institutions du monde et des hordes de Maghrébins espérant le dépouiller au coin de la rue. Du coup il se recroqueville sur sa famille, perdant toute foi en l'humanité. Dernier cocon, dernier rempart, son foyer lui procure une sérénité et une sécurité qu'il n'espère plus trouver dans le monde extérieur. Un petit coin de bonheur qu'il s'est construit à la sueur de son front. Il n'est pas pauvre, lui et sa femme font indéniablement partie de la classe moyenne avec leur piedàterre avec piscine et leurs 3 000 euros de revenus mais il est convaincu que tout ce qu'il a bâti peut s'effondrer demain, une peur panique qui le trésaille, une peur de devoir revenir aux HLM miteux, avec la pisse dans le hall et les jeunes avachis sur les escaliers qu'il faut contourner pour rentrer chez soi. Quand il évoque cette hypothèse, ce n'est pas l'homme jovial malgré le fait qu'il soit désemparé devant l'évolution du monde qui me parle, mais plutôt l'homme acculé, prêt à en finir. Il a l'intonation d'un ex-taulard qui préférerait se faire descendre plutôt que de retourner en prison.

Et les raisons de s'inquiéter son réelles. Les fins de mois sont de plus en plus difficiles à boucler alors que l'entreprise où il travaille est en sursis. Le chiffre d’affaires s'est effondré de 40 % en 2 ans et le patron vient de revendre l'affaire ne prévenant les employés qu'au moment de leur présenter le repreneur.

Cette hantise d'une détérioration de sa situation personnelle s'inscrit dans une crainte plus globale. Véritable peur panique qui prend des accents millénaristes. Il n'y a aucun doute dans l'esprit de Jean, la France va s’effondrer, dans deux ans, cinq au plus. Les deux mille ans de l'histoire de France vont se terminer dans un torrent de fer, de feu et de sang. Jean ne conçoit pas le futur sans guerre civile. Ce pessimisme maladif n'est compensé que par son espérance en l'arrivée au pouvoir d'un homme providentiel, en l’occurrence une femme, Marine Le Pen.

Le raisonnement n'est pas politique et rationnel, il s'agit d'un pur acte de foi. Jean attend Marine Le Pen comme d'autres attendent le retour du messie. Quand il parle d'elle le ton de sa voix change et il devient joyeux et il se lance même dans des envolées lyriques.

"Je suis devenu fan de Marine, je suis fan d'elle. Dès qu'elle passe à la télé, à la radio, je l'écoute et je la réécoute. Je me régale. Je pourrais l'écouter du matin au soir. Je suis quelqu'un qui adore entendre des vérités, et vous ne pouvez pas savoir comme ça fait du bien d'entendre des vérités. Elle ne nous prend pas pour des cons, elle dit ce qui va nous arriver. Elle, elle ne nous ment pas."

Et il est plus déterminé que jamais à continuer de voter pour celle qu'il voit comme la dernière chance de sauver la France.

Extrait de "Comment devient-on électeur du Front National ?", d'Antoine Baltié, publié aux éditions du Cherche Midi, septembre 2016. Pour acheter ce livre, cliquez ici

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