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La sexualisation des adolescentes japonaise franchit un cran supplémentaire.
La sexualisation des adolescentes japonaise franchit un cran supplémentaire.
©Reuters

Manga lolita

Japon : la sexualisation des adolescentes franchit un cran supplémentaire

Au Japon, la fascination pour les jeunes filles déguisées en lycéennes sexy - phénomène connu sous le nom de JK, "joshi kousei" - est totalement intégrée à la culture nippone. Au point que la frontière entre sexualisation des adolescentes et prostitution est parfois floue.

Claude Leblanc

Claude Leblanc

Claude Leblanc est le rédacteur en chef du magazine Jeune Afrique. Il a été auparavant rédacteur en chef de Courrier International, de 1993 à 2011. 

Il est le fondateur du mensuel gratuit Zoom Japon.

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Atlantico : En mai dernier, à Tokyo, la police japonaise a effectué un raid dans un club où des hommes payaient pour pouvoir observer sous les jupes de jeunes femmes en train de fabriquer des origami. Cet événement a attiré l'attention sur le phénomène des JK - "joshi kousei", qui signifie "jeune fille" en japonais - c'est-à-dire l'exploitation à des fins sexuelles de jeunes lycéennes. Ce phénomène est-il récent ? D'où vient-il ?

Claude Leblanc : Le phénomène n’est pas récent. Il s’est intensifié depuis une vingtaine d’années sous la pression de la crise économique. Après la période de la bulle financière dans les années 1980 au cours desquelles l’argent coulait à flot, y compris pour les jeunes qui recevaient de belles sommes pour leur argent de poche ou qui pouvaient compter sur des parents généreux prêts à leur acheter n’importe quoi, de préférence de luxe, les deux décennies suivantes ont marqué un brutal coup d’arrêt. Par ailleurs, cette période a également marqué une certaine libération sexuelle et la levée de nombreux interdits en la matière comme l’apparition de femmes nues sans aucune censure dans les magazines à grand tirage. Ce désir de consommer chez les jeunes fillescouplé à une désinhibition sexuelle a favorisé le développement de certaines pratiques. La première d’entre elles a été l’enjô kôsai  ou “aide relationnelle” dans les années 1990. Pour nombre de collégiennes et de lycéennes, le fait de monnayer les quelques heures passées avec un homme – plutôt entre deux âges – est devenu un moyen comme un autre de gagner de l’argent facilement. D’autant qu’à l’époque, les petits boulots qu’on appelle arubaito au Japon très fréquents et bien payés dans la période précédente ont eu tendance à se raréfier ou à être mal payé. Dès lors, l’enjô kôsai ou d’autres pratiques comme que vous évoquez se sont développées. Au début des années 2000, le phénomène touchait plus de 4,5% des lycéennes. Une enquête menée en 1991 et en 2000 auprès de jeunes filles ayant des relations avec des hommes nettement plus âgés montre clairement la motivation financière. En 1991, 19,9% des jeunes filles interrogées donnaient comme raison l’argent de poche. Dix ans plus tard, elles étaient 36,4% à donner cette raison.

Quelle est la spécificité culturelle du Japon par rapport à la sexualisation des jeunes filles, si on compare par exemple à l'Occident ? Y a-t-il une plus grande indulgence vis à vis de la prostitution ?

Il n’y a pas plus d’indulgence à l’égard de la prostitution au Japon qu’il y en a dans la plupart des pays. Preuve en est de ces descentes de police dont vous parlez. Ce qui est peut-être une nuance par rapport aux autres pays, c’est que les jeunes filles japonaises n’ont pas l’impression de se prostituer. C’est pour elles un moyen comme un autre de se faire de l’argent facilement. Elles sont sans doute poussées à croire cela par une société qui ont fait d’elles des objets de désir. Le phénomène des “idoles” comme on les surnomme dans l’archipel à partir des années 1970 n’a cessé de prendre de l’ampleur au cours des 20 dernières années. La multitude de groupes de jeunes filles comme le fameux groupe AKB48 qui vend des millions de disques et attirent des millions de fans surtout masculins illustre parfaitement cette tendance. C’est une industrie qui génère des milliards de yens. Dans ce contexte, des jeunes filles profitent de l’aubaine pour gagner de l’argent en profitant du désir qu’elles suscitent chez les plus âgés. Mais lorsque des organisations plus ou moins mafieuses s’en mêlent, cela devient de la prostituion organisée à l’égard de laquelle il n’y a aucunes circonstances atténuantes. Dans les années 1990-2000, il y avait ce qu’on appelait les terekura (telephone club), des officines qui organisaient des rendez-vous entre des jeunes filles et des hommes plus âgés. La police a finalement fait le ménage, mais des petits malins ont trouvé d’autres idées comme ces ateliers d’origami un peu particuliers.

Le Japon est marqué dans le même temps par un phénomène de "désexualisation" de la société. D'après un sondage de 2011, 60% des Japonais célibataires n'étaient impliqués dans aucune relation amoureuse. Comment comprendre cette apparente contradiction ?

Dans une société où l’on a d’une certaine façon déshumanisé les jeunes femmes en en faisant des icones omniprésentes dans les magazines, à la télévision, dans les publicités, on peut comprendre que les Japonais ne cherche pas à construire de relations amoureuses. Ou s’ils le font, ils sont parfois capables de s’amouracher d’une poupée gonflable comme l’a si bien raconté Kore-eda Hirokazu dans son film adapté du manga Air Doll. D’autre part, la femme qui a longtemps été cantonnée au rôle de femme au foyer s’est émancipée à partir des années 1980 et savoure sa liberté à tous les sens du terme, privilégiant son développement personnel et son plaisir au détriment de relations amoureuses compliquées avec des hommes qui assument de moins en moins leur masculinité. Il y a quelque chose qui s’est rompu au cours de ces années. Voilà pourquoi, face à cette situation, on tente de trouver des solutions. On parle aujourd’hui beaucoup de konkatsu (course au mariage). Il s’agit de rencontres organisées entre garçons et filles pour qu’ils apprennent à se redécouvrir et plus si affinités. C’est une véritable tendance qui a donné des idées au gouvernement japonais. Celui-ci finance des konkatsu dans des régions où les mariages sont peu nombreux afin de relancer notamment la natalité en forte baisse depuis des années.

Il semblerait qu'il y ait une frontière assez floue entre prostitution déguisée, pornographie et industrie du disque qui produit des groupes de jeunes chanteuses hyper-sexualisées. Sans oublier parfois les liens avec les yakuza, la mafia japonaise. Comment l'expliquer ?

La frontière est floue pour beaucoup de jeunes filles qui ont juste l’impression de faire un job pour gagner un peu d’argent. En revanche, elle ne l’est pas dès que des groupes mafieux s’en emparent. Et de la même façon qu’on lutte contre la prostitution en France, on s’en prend à elle au Japon. La police effectue de nombreuses descentes et a mené au cours des dernières années de nombreuses campagnes de sensibilisation auprès des lycéennes et des collégiennes pour qu’elles ne succombent pas à cette facilité. Par ailleurs, il arrive régulièrement que des hommes soient pris en flagrant délit et ce type d’affaires occupe pas mal les médias qui dénoncent ces pratiques.

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