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Jacques Chirac, héritier ET liquidateur du gaullisme
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Jacques Chirac, héritier ET liquidateur du gaullisme

Jacques Chirac s'était présenté comme un héritier du gaullisme face à Georges Pompidou et à Valéry Giscard d'Estaing. Une posture que le recul peut pousser à nuancer.

Jean Garrigues

Jean Garrigues

Jean Garrigues est historien, spécialiste d'histoire politique.

Il est professeur d'histoire contemporaine à l' Université d'Orléans et à Sciences Po Paris.

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages comme Histoire du Parlement de 1789 à nos jours (Armand Colin, 2007), La France de la Ve République 1958-2008  (Armand Colin, 2008) et Les hommes providentiels : histoire d’une fascination française (Seuil, 2012). Son dernier livre, Le monde selon Clemenceau est paru en 2014 aux éditions Tallandier. 

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Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019).

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Atlantico : Le gaullisme représentait alors presque toute la droite. En quoi De Gaulle avait-il réussi à redonner à la droite une assise idéologique, après la Seconde Guerre mondiale qui l'avait durement éprouvée ? Sur quels fondements ?

Christophe Boutin : Il serait sans doute un peu long, et bien délicat, de revenir sur l'origine du gaullisme et sur la reconstruction par Charles De Gaulle de la droite française après la Seconde guerre mondiale. Il faudrait en effet rappeler un contexte que nous avons oublié, celui de la France fracturée de 1944, de ces collaborateurs, de droite ou de gauche – que l’on se souvienne de Marcel Déat et Jacques Doriot –, qui s’étaient, pour des raisons différentes, ralliés au national-socialisme. Mais rappeler aussi cet immense espoir qui, comme d'ailleurs après le premier conflit mondial, souleva les Français, une fois la page tournée, et donna cet élan qui bouleversa notre économie. Se souvenir aussi que, revenu au pouvoir en 1958 après l'échec des partis de la IVe République à se tirer du bourbier des guerres de décolonisation, perdue en Indochine, en cours en Algérie, de Gaulle est pour des Français, las des divisions politiques et de l'impuissance des gouvernements, l'homme fort qui réconcilie derrière lui tous ceux qui souhaitent qu’on en termine – mais un « réconciliateur » qui provoque aussi par sa politique de nouvelles divisions qui manqueront de peu de lui coûter la vie.

 Quelles sont les parts de nostalgie et de réalité dans l'image que nous avons d'une France gaulliste puissante et respectée ? Comme souvent se le demander est secondaire : l’image qui l’emporte est celle d’une volonté d’indépendance et de souveraineté nationales qui se manifeste sur tous les plans par ces grands projets initiés à l’époque. La France est alors cette puissance qui entend jouer un rôle sur la scène internationale avec une industrie d'armement performante, avec sa force de frappe nucléaire aux composantes terrestre, aérienne, et surtout maritime, les sous-marins nucléaires. Elle est cette puissance visant à l’indépendance sinon à l’autarcie en agroalimentaire ou en énergie  - grâce, là encore, à sa maîtrise du nucléaire mais aussi de l’hydroélectricité. Celle des grands projets structurants (autoroutes, aéroports, voie ferrée). Et celle de la progression réelle et continue du niveau de vie des Français, accédant aux équipements ménagers, à la voiture, à la télévision, avec un chômage qui n’affecte pas la population.

 Peut-on parler pour autant de renaissance idéologique de la droite, et le gaullisme le souhaite-t-il d’ailleurs, lui qui se veut un rassemblement des bonnes volontés derrière une même fierté nationale au moins autant qu’un parti politique ? Si oui, les concepts d'autorité et de souveraineté font certainement partie de son socle, comme aussi une indéniable dimension sociale - qui échouera avec les limites de la participation -, et l’on voit qu’effectivement les oppositions sont à gauche, ce qui rejette le gaullisme sur la droite. Ce sont celles d’un centre déjà acquis à l'idéal européen supranational ; d’une gauche socialiste imprégnée de marxisme et prête à soutenir toutes les révoltes libertaires ; et d’une gauche communiste inféodée à l'Union soviétique. Ne reste comme opposition à droite, essentiellement définie par son antigaullisme, que le rassemblement des déçus de la collaboration et de ceux de l'Algérie française, mais dont les fondamentaux ne sont pas éloignés du gaullisme, car ils sont tout aussi favorable à la souveraineté nationale, à l'indépendance sur la scène internationale et à la dimension sociale, même si le libéralisme économique occupe chez certains une place plus importante.

Quant aux héritages et aux héritiers, le rassemblement se faisant essentiellement derrière la personne du général, la disparition de ce dernier va accroître les divisions internes du gaullisme, ou donner des ailes à ceux qui, à droite, veulent s’affranchir de la tutelle des « barons ». Georges Pompidou, suspecté de n'avoir pas assez soutenu la politique du général lors des crises qui secouèrent la fin de son mandat, doit s’imposer face à un autre gaulliste, Alain Poher ; Valéry Giscard d'Estaing construit son propre parti pour les élections de 1974, et bénéficie alors du soutien de Jacques Chirac, perçu comme un traître par une partie des gaullistes, réunis, Pierre Messmer ayant refusé de candidater, derrière un Jacques Chaban-Delmas dont le, projet de « nouvelle société » avait pourtant attiré l’ire de Pompidou. Et Jacques Chirac lui-même, prétendument héritier, entend bien avant tout rénover ce néo-parti gaulliste qu’il met en ordre de bataille après sa rupture de 1976 : ne parle-t-il pas alors d’instaurer un « travaillisme à la française » grâce au RPR ?

Jean Garrigues : Vaste question… Le Général de Gaulle avait d’abord une légitimité historique, celle du sauveur de 1940. Il avait aussi la légitimité de son intervention en 1958. Ces deux moments lui permettaient de rassembler un certain nombre de courants de pensées politiques qui appartenaient à la droite ou à la gauche. 

Les fondements de la pensée du Général de Gaulle, ce qui faisait son socle de rassemblement, c’était une « certaine idée de la France », l’idée qu’il fallait renouer avec la grandeur de la France. Sa grandeur passait par l’indépendance nationale, notamment sur le plan militaire et le plan de la politique étrangère. L’indépendance se comprenait en fonction des deux grandes puissances de l’époque, les Etats-Unis et l’URSS. 

A côté de cela, il défendait un régime d’autorité, fondé sur la prééminence du chef de l’Etat, avec une majorité forte et disciplinée. Sa vision de la société était assez conservatrice. La société devait évoluer doucement mais devait rester ancrée à des valeurs centrales : la famille, le travail, l’organisation libérale de l’économie. Une dimension bonapartiste dans sa conception de la droite venait de son idée d’intervention assez dirigiste de l’Etat dans l’économie. L’Etat devait fixer des objectifs et devait essayer de canaliser l’effort productif. 

C’est sur ces bases-là que De Gaulle avait reconstruit la droite, mais une droite qui avait pris ses effectifs dans des éléments politiques très divers. Ces idées ont pu faire la jonction entre deux mouvements de la droite : la droite bonapartiste, plutôt autoritaire, et la droite libérale d’autre part, qui était hostile au Général de Gaulle au départ, mais qui s’y est ralliée.

De Gaulle combattait certes l'atlantisme, mais il était favorable à l'existence d'une organisation européenne. À ses débuts, Jacques Chirac, notamment lors de l'appel de Cochin, n'était-il pas plus souverainiste que les gaullistes ?

Christophe Boutin : Je vous rappelle que Jacques Chirac, dans ses Mémoires, n'hésite par à écrire qu'on l'avait plus ou moins forcé à signer l'appel de Cochin, très certainement l'un des textes majeurs de ce que l'on n’appelait pas encore le souverainisme, et que ses conseillers de l'ombre, Marie-France Garaud et Pierre Juillet, qui, avec d'autres, l’avaient rédigé, avaient abusé de sa faiblesse après son accident de voiture - l'appel est lancé depuis l'hôpital Cochin.

 L’atlantisme que combattait De Gaulle était la tutelle américaine. Il n'oubliait pas qu'en juin 44 les Américains envisageaient purement et simplement d'appliquer à la France le régime des territoires conquis, et qu'il lui avait fallu batailler pour que ce soit une monnaie française et une administration française qui soient mises en place au fur et à mesure de la libération du territoire, ni que lors de nos guerres de décolonisation ultérieures les USA avaient joué contre nous. Ayant bâti un outil de défense permettant une indépendance militaire, en termes d'armements conventionnels ou nucléaires, il ne s'agissait pas de mettre sous contrôle américain cette force de frappe qu’il venait de créer, et pas plus de voir des troupes françaises engagées sous commandement opérationnel prétendument mixte et en fait américain.

 Mais face à cela, et tenant compte de l’échec de la CED, les Communautés économiques européennes ne lui semblaient pas l'alpha et l'oméga de l'avenir du continent, et l’on se souvient de ses critiques des centristes qui, comme Jean Lecanuet, étaient prêts, « sautant comme des cabris » à admettre de trop importants transferts de compétence des États. L'Europe du nationaliste Charles De Gaulle ne pouvait être qu’une Europe des nations, qui saurait prendre la forme d'une confédération, mais jamais celle d'une fédération.

 En ce sens, avec l'appel de Cochin, Jacques Chirac – ou ses mentors - se situe clairement dans la droite ligne du gaullisme. Il y manifeste en effet l'inquiétude de voir l'Union européenne acquérir, notamment par l'élection au suffrage universel direct d'un parlement supranational, une légitimité qui l’apparenterait peu à peu à celle d'un État fédéral. Par ses choix ultérieurs au contraire, qu’il s’agisse de la fuite en avant dans une construction communautaire derrière laquelle les États consentent à des abandons de souveraineté, comme en initiant le retour de la France au sein de l’Otan, il s’éloignera définitivement des idéaux gaullistes, et l’ultime sursaut que fut son refus de participer à la guerre d’Irak, quand François Mitterrand avait au contraire accepté de rejoindre la coalition qui, derrière les USA, mena la guerre du Golfe, ne doit pas nous illusionner en la matière.

Jean Garrigues : L’appel de Cochin, c’est la facette la plus souverainiste du gaullisme, sous l’influence de Marie-France Garaud et Pierre Juillet. Le général de Gaulle n’était pas intégrateur. Il était pour l’Europe des Nations, et l’on peut dire qu’il était partisan d’une forme de souverainisme. Mais le Général de Gaulle avait permis que le marché commun fonctionne sur l’axe franco-allemand avec le traité de l’Elysée de 1963. Il y avait là une conception plutôt souverainiste de l’Europe et de la construction européenne.

Jacques Chirac en 1979, avec l’appel de Cochin, envoie un signal intérieur : il s’agissait de contrecarrer la politique européenne de Valéry Giscard d’Estaing. Et il s’agissait de le faire au nom de l’héritage gaullien, mais dans une forme de surenchère par rapport au gaullisme. Ce n’était pas la ligne originelle de Jacques Chirac et c’est très différent de ce que va être son positionnement européen dans les années 1980-1990. Il se présente pendant ces années comme un président plutôt européiste. L’appel de Cochin est plutôt une parenthèse politicienne dans la pensée européenne de Jacques Chirac.

La conversion de Jacques Chirac au néo-libéralisme et sa politique entre 1986 et 1988 constituent-t-elles la rupture de la droite avec le gaullisme ? Est-ce par lui que la droite s'est convertie au libéralisme économique et à une forme de progressisme ?

Christophe Boutin : La droite a été convertie au libéralisme économique lorsqu’elle a abandonné la dimension sociale du gaullisme, c’est à dire au plus tard sous Valéry Giscard d’Estaing, et elle a été renforcée en cela par le tournant libéral de la gauche parvenue aux affaires. Droite et gauche naviguaient entre les énarques placés à la tête des entreprises d’État et qui ne rêvaient – déjà - que de les vendre à la découpe, les patrons qui organisaient avec les gouvernements une immigration destinée à baisser les coûts de la main-d’œuvre, les partis dont les campagnes avaient besoin de financements divers et variés et les syndicats dont les dirigeants savaient terminer les négociations quand il le fallait. Une culture commune se fit vite jour. 

Certes, on rappellera le chassé-croisé des nationalisations de 1981 et des dénationalisations de 1986 pout tenter de prouver qu’existèrent un temps une politique économique de droite et de gauche, mais ce ne fur rapidement plus le cas. Jacques Chirac, ne l’oublions pas, restera dans l’histoire de notre Cinquième république comme l’homme de deux cohabitations, Premier ministre de François Mitterrand avant d’avoir comme Premier ministre quelques années plus tard Lionel Jospin. Pouvoir ainsi partager le pouvoir montrait bien qu’il y avait accord sur les fondamentaux – ici l’intégration européenne et le libéralisme économique de la mondialisation, les deux jouant contre les poids lourds économiques placés par De Gaulle sous la coupe de l’État dans les domaines essentiels à la survie de la nation (transports, énergie, défense..) et conduisant à leur inéluctable démantèlement.

 À partir de là, nombre de ceux qui ont prétendu se réclamer du « gaullisme social » - on exceptera Philippe Seguin, lui réellement gaulliste et réellement social - n’ont en fait jamais  fait autre chose que de teinter leur libéralisme économique de concessions au progressisme libertaire. Était « gaulliste social » celui qui refusait d’être catalogué « de droite » par les médias, qui se faisait élire par un électorat encore nationaliste pour ensuite tout concéder à un « politiquement correct » qui n’était que l’autre nom de la dictature idéologique de la gauche. Le contraire d’un De Gaulle qui ramena des voix de gauche à la défense de nation.

Ses années de présidence ont-elles aussi contribué à la liquidation idéologique du gaullisme ? Notamment d'un point de vue institutionnel, mais aussi s'agissant de l'euro ?

Christophe Boutin : Sur le plan institutionnel c’est par exemple évident, nous l’avons dit, avec l’acceptation par Jacques Chirac d’une cohabitation qu’il est peu probable que le général De Gaulle aurait apprécié. Ce l’est tout autant avec l’instauration du quinquennat, qui allait changer le rapport entre Président et Premier ministre. Non que le président de 1958 n’ait été que cet arbitre « au-dessus des partis » présenté par Michel Debré devant le Conseil d’État : il était bien aussi un « capitaine », toujours à même de mettre fin à la carrière d’un chef du Gouvernement qui tenterait de s’opposer à lui. Mais la conjonction, voulue par Jacques Chirac, des durées des mandats du Président de la République et des députés, jointe à l’inversion de calendrier qui permit de faire précéder les législatives par la présidentielle, allait effectivement déboucher sur un nouveau rapport de force. On citera enfin l’abandon résolument assumé de toute responsabilité politique en cas d’échec d’un référendum proposé par le Président, comme ce fut le cas en 2005 lorsque le peuple français refusa la ratification du Traité dit constitution européenne défendu par Jacques Chirac. On était loin alors du sobre et superbe message d’avril 1969 : « Je cesse d’exercer mes fonctions de président de la République. Cette décision prend effet aujourd’hui à midi. »

Quant à l’Euro, il s’agissait simplement de parachever la construction européenne avec la création d’une monnaie unique censée agir comme un « cliquet anti-retour » et empêcher les récalcitrants de quitter l’Union. C’est la continuité de la politique voulue par Jean Monnet et Robert Schuman visant à ligoter les États membres par une multitude de règles et de coopérations, régies par la seule Union, qui finissent par les déposséder de toute souveraineté et de toute indépendance. Là encore, le gaullisme semble loin !!

La droite aujourd'hui semble sans racines, sans fondements idéologiques. Dans quelle mesure est-ce aussi son héritage ?

Christophe Boutin : Jacques Chirac et ce pendant toute sa carrière politique, a estimé que le nationalisme était son ennemi principal. En bon radical-socialiste corrézien, il a toujours privilégié la négociation sur l’affirmation, et sera toujours resté plus un politicien qu’un politique - et pour le comprendre, il faudrait sans doute relire deux ouvrages d’Éric Zemmour, L’homme qui ne s’aimait pas (2002) et plus encore L’Autre (2004). Son but aura finalement été de parvenir au pouvoir et d’y rester, au prix de tous les abandons et de tous les reniements, et ses biographes auront bien de la peine à dégager une quelconque cohérence à sa « politique ». Pourtant, de temps à autres, des sursauts, des formules, prouvaient que Jacques Chirac n’ignorait rien de ce qu’il faisait, défaisait, ou refusait de faire, car, ministre sans discontinuer de 1967 à 1974, Premier ministre quatre ans sous deux présidents, douze ans Président de la République, il a eu en main toutes les cartes.

 L’héritage de Jacques Chirac, c’est quarante années d’effacement d’une pseudo-droite tétanisée sur le plan sociétal devant l’idéologie de gauche et mettant en œuvre sur les plans économique et politique le projet mondialiste libéral. C’est l’abandon de l’autorité dans tous les domaines, la dislocation du tissu national économique ou ethnique, la création d’une « super-classe » dont Emmanuel Macron est aujourd’hui le zélé porte-parole, la perte de la souveraineté de l’État. Les quelques postures symboliques et formules sympathiques qui tournent en boucle depuis sa mort ne peuvent effacer cette simple réalité : Jacques Chirac, pour reprendre l’appel de Cochin, aura permis, pour le gaullisme et peut-être la France, « l’engourdissement qui précède la paix de la mort ».

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