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"Chirac, Hollande, une histoire corrézienne" : qu'est-ce qui les sépare ?
©Reuters

Bonnes feuilles

"Chirac, Hollande, une histoire corrézienne" : qu'est-ce qui les sépare ?

Chirac, Hollande : deux ambitions, un même terroir. Deux Présidents élus au long cours d’un département du Massif-Central rural et pauvre, voisin des anciens fiefs de Pompidou et de Giscard, où poussent les ministres, autant que les cèpes. Avec des anecdotes savoureuses et certaines confidences inédites, Denis Tillinac restitue le parcours corrézien de ces deux présidents qu’il a bien connus et observés en romancier. Extrait de "Chirac-Hollande : une histoire corrézienne", publié chez Plon (1/2).

Denis  Tillinac

Denis Tillinac

Denis Tillinac est écrivain, éditeur  et journaliste.

Il a dirigé la maison d'édition La Table Ronde de 1992 à 2007. Il est membre de l'Institut Thomas-More. Il fait partie, aux côtés de Claude Michelet, Michel Peyramaure et tant d'autres, de ce qu'il est convenu d'appeler l'École de Brive. Il a publié en 2011 Dictionnaire amoureux du catholicisme.

 

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Au fond, sur le plan de la vision de la France dans le monde, et des équilibres sociaux à l’intérieur du pays, rien ne les oppose. Enarques l’un et l’autre, leur dirigisme foncier s’accommode de l’économie sociale de marché. On n’insistera jamais assez sur le cadrage d’un esprit formé à l’abordage de la chose publique par le couple Sciences-Po-ENA, qu’il penche à droite ou à gauche. « Une patrie, c’est une langue », écrivait Cioran, et la langue énarchique, sa syntaxe surtout, détermine bel et bien une identité patriotique qui va au-delà des connivences de carrières entre anciens élèves. La seule pierre d’achoppement de Chirac et de Hollande, c’est l’Etat, et ils savent que, pour entretenir ce moloch, il faut tondre la laine sur le dos des classes moyennes. Ils savent aussi qu’en les prolétarisant à l’excès on priverait le pays de son soubassement, pour ne pas dire de son identité. Il en résulte le sentiment – partagé – d’une approche minimaliste de l’art de gouverner, sans brusquerie et en épousant les lignes de fuite de l’opinion. Ils appartiennent l’un et l’autre au parti de l’humilité politique.

Converti à la nécessité de poursuivre la construction européenne, sensibilisé à la menace d’un désastre écologique d’ampleur planétaire, à la défense des cultures minoritaires, à la préservation du « modèle social », viscéralement hostile au nationalisme poujadisant du Front national, Chirac ne serait pas intellectuellement dépaysé dans les milieux modérés du PS. Ceux par exemple qui se réfèrent... à Delors. Il trouverait seulement que les palabres s’y éternisent et qu’ils se barbouillent trop de sociologie.

Convaincu que l’Etat doit encadrer plutôt qu’animer la vie économique (il a fait HEC avant l’ENA), et que les rigidités de notre droit social handicapent nos entrepreneurs, Hollande ne serait pas davantage paumé dans les sphères « sociales », réformistes, européistes de l’UMP. Mitterrandiste par nécessité, jospiniste par accident, il est plus proche d’un Baroin que d’un Hamon.

En Corrèze, Hollande fait du Chirac. Même relation avec l’électeur. Même intelligence des situations concrètes. Même attention aux desiderata des élus. Même clientélisme, pour tout dire. C’est la règle du jeu avec le scrutin uninominal, nul élu ne peut s’en affranchir. Mettons que Chirac et Hollande s’y soient adonnés sans compter leur peine, ni leur temps. Pour l’un comme l’autre, la politique est un « métier » d’artisan plutôt que d’artiste.

Même souci d’arrondir les angles en dépolitisant. Chirac n’a jamais cru à la pertinence des clivages partisans, il préférait convaincre plutôt qu’imposer, en usant des armes de la séduction. Une seule ligne de démarcation politique lui importait, celle, mobile, qui séparait ses partisans de ses adversaires. Son optimisme reposait sur la conviction qu’on peut toujours chiraquiser un récalcitrant, il suffit de le prendre par le bon bout, celui de son désir, de son ambition, de sa vanité. Hollande adapte son propos à l’interlocuteur ou à l’auditoire. Un débat sur la laïcité m’a opposé à lui, dans le cadre des soirées organisées à Brive par François David, le directeur des écoles libres de la Corrèze, ancien président national du Syndicat de l’enseignement catholique. Un gaulliste tendance Charbonnel, en plus œcuménique, animateur du Centre Michelet sur la Résistance. Public catho. Hollande est « laïque » comme on se doit de l’être au PS. Ses biographes font état de mauvais souvenirs qu’il aurait gardés de sa scolarité chez les salésiens de Rouen. Il n’a rien dit qui puisse être suspecté de complaisance pour l’école libre, mais rien non plus qui eût indisposé l’auditoire. Le plus probable est qu’il n’a pas d’opinion arrêtée sur le sujet. Un esprit mal intentionné en déduirait peut-être qu’il n’a d’opinion arrêtée sur rien. Max Gallo n’hésite pas à l’affirmer. Martine Aubry le laissera entendre durant la campagne des primaires. Hollandisme, stade suprême du scepticisme ? Du chiraquisme ?

Les proches de Hollande à Tulle affirment qu’il préfère le job de maire à celui de président du conseil général. Parce qu’un maire, seul maître à bord, constate de visu les effets de son action. C’est concret, on se sent dans la peau virile d’un ingénieur en chef du BTP. Tandis qu’au conseil général il faut caresser des ego dans le sens du poil, et parfois trancher dans le vif. Hollande y répugne, plus encore que Chirac. L’exercice de l’autorité n’est pas son point fort. Il a tendance à rechercher le consensus avant la négociation.

Hollande n’aime pas le conflit. Chirac non plus. Pour l’un et l’autre, la recherche du plus petit dénominateur commun est de l’ordre de l’inné. Ils n’aiment pas dire non. Cependant, Chirac décidait quand ça coinçait, et si on résistait il pouvait être cinglant. Hollande donne l’impression de laisser son entourage décider à sa place. Si Mitterrand a vraiment dit ce qu’un de ses ministres a rapporté, c’est le « caractère » qui est en cause – et on peut changer d’idée, de parti ou d’épouse, pas de caractère.

Chirac a de l’empathie pour les gens. Hollande aussi. L’affectivité qu’ils répandent à profusion, sur le fil de ’instant, n’exclut pas un énorme fond d’indifférence. On n’atteint pas les sommets politiques sans un égocentrisme ravageur qui laisse sur le carreau des monceaux de cadavres affectifs. Y compris dans le cercle familial. Ne jamais oublier que la passion du pouvoir est une pathologie lourde et incurable qui affecte toutes les instances du psychisme et vise à instaurer une relation de dépendance de facture sourdement érotique. Ses sectateurs ont un besoin panique que l’on ait besoin d’eux et qu’un halo de vénération les entoure. Les protège. Les totémise, aurait dit Freud. Quiconque a pénétré par curiosité ou mégarde leur univers, sans succomber à la tentation de s’y laisser happer, finit par conclure qu’ils sont tous cinglés.

Au fond, qu’est-ce qui sépare Chirac de Hollande, sinon le caractère, et la date de naissance ? Au début des années 60, il fallait se couler dans la mouvance gaulliste pour se rapprocher du pouvoir ; au début des années 70, il fallait être libéral décravaté pour relever le « défi américain » ; au début des années 80, il valait mieux aller pêcher des voix de cadres « branchés » dans les eaux socialistes. Au sommet de l’Etat, ces distinguos s’effacent. C’est l’époque qui les a enrôlés de part et d’autre de la frontière érigée par le mode de scrutin. A ceci près que Chirac, plus irréfléchi dans sa jeunesse, fut brièvement tenté par l’Algérie française, et encore plus brièvement par le communisme, tandis qu’à vingt ans déjà, Hollande était dans les clous du légalisme bourgeois. Il en ressort cette impression que le destin de Chirac eût pu s’élancer – ou s’égarer – ailleurs que sur les rails d’un itinéraire politique au long cours. Hollande, on ne l’imagine qu’en homme politique, il faisait déjà ses gammes au lycée.

Extrait de "Chirac-Hollande : une histoire corrézienne", de Denis Tillinac, publié chez Plon. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 

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