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Irina Bokova : "Ma priorité si je suis élue à la tête des Nations Unies serait de réformer chacun des organismes de l'organisation afin d'être à la hauteur des lourdes exigences du monde actuel"
©REUTERS/Eduardo Munoz

Entretien

Irina Bokova : "Ma priorité si je suis élue à la tête des Nations Unies serait de réformer chacun des organismes de l'organisation afin d'être à la hauteur des lourdes exigences du monde actuel"

Douze candidats sont actuellement en lice pour succéder à Ban-Ki-Moon au poste de Secrétaire général de l'ONU, parmi lesquels Irina Bokova, l'actuelle directrice générale de l'UNESCO, qui s'exprime en exclusivité sur Atlantico à propos de ses projets de réforme pour l'organisation.

Irina Bokova

Irina Bokova

Irina Bokova assume les fonctions de Directrice générale de l’UNESCO depuis le 15 novembre 2009. Réélue pour un second mandat en octobre 2013, elle est la première femme et la première candidate de l’Europe de l’Est, à se voir élue à la tête de cette Organisation.

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Atlantico : Le terrorisme a de nouveau frappé la France ce jeudi soir, à Nice. En tant qu'organisation interétatique, quelles actions l'ONU peut-elle mener concrètement contre cette menace ? Le fait que la menace ne soit pas représentée par un Etat mais par une idéologie transfrontalière (l'islamisme radical) ne rend-t-il pas ces réponses plus difficiles à mettre en œuvre ?

Irinia Bokova : La situation est dramatique. Cela renforce notre responsabilité dans la lutte contre l’extrémisme violent et le terrorisme. Il ne faut pas sous-estimer la menace qui existe dans nos sociétés. Nous devons œuvrer davantage contre cette menace. Tout d’abord, il convient de gérer la situation en Syrie et en Irak. La guerre qui est menée est une guerre de long terme. Pour cela, un travail en matière d’éducation, au sein des différentes communautés, doit être accompli. La haine doit être éliminée de certains manuels scolaires, la formation de certains enseignants doit être revue. Dans ce cas spécifique de l’éducation, le travail doit être réalisé sur le terrain par l’ONU. En tant qu’actuelle directrice générale de l’UNESCO, la lutte contre l’extrémisme à travers l’éducation est la priorité de mon agenda personnel. En novembre dernier, j’ai convoqué la première réunion des ministres de l’Education à ce sujet. Nous avons rédigé un premier manuel à l’attention des enseignants afin d’aborder cette question. En tant qu’agence onusienne chargée de l’Education, il en va de notre responsabilité.

 

Effectivement, il est plus difficile de mettre en œuvre ces actions du fait que nous ne sommes pas en présence de conséquences dues à un conflit interétatique. Nous sommes face à une tendance qui émerge dans nos sociétés contemporaines. Lorsque j’évoquais plus haut la responsabilité de l’ONU, cette responsabilité implique l’appel, la convocation, la conviction, le travail avec les gouvernements et les leaders religieux et communautaires. Dans ce cas précis, la responsabilité des leaders religieux est énorme. J’ai, à plusieurs reprises, appelé ces leaders à faire circuler le message de la paix, de la tolérance, et du respect des autres par le biais de leurs convocations, de leurs prières, de leurs esprits. 

Pour vous, en tant que candidate au poste de Secrétaire générale de l'ONU, quels enjeux revêt la lutte contre le terrorisme, et tout particulièrement l'islamisme radical ?

 

Comme j’ai pu le dire à plusieurs reprises, il s’agit là pour moi d’une grande responsabilité. L’UNESCO a déjà eu l’initiative de plusieurs réunions pour prévenir l’extrémisme religieux. L’action à mener doit être guidée en priorité par la prévention. Il convient de traiter les causes de cette radicalisation et non pas les conséquences. 

L'ONU est souvent critiquée pour sa bureaucratie, son mode de fonctionnement, son inefficacité, etc. Quelles réformes de l'organisation souhaiteriez-vous mettre en place ? 

 

L’ONU est une grosse machine dans ses différentes dimensions : le Secrétariat, le système de développement, les fonds, les programmes, les agences spécialisées, etc. Les critiques existent, mais il ne faut pas oublier les succès de l’organisation comme la lutte contre le virus Ebola, guidée par les Nations Unies avec le concours des leaders politiques. La COP21 qui s’est tenue il y a quelques mois à Paris avec le leadership de la diplomatie française, fait partie aussi des succès de l’organisation. Néanmoins, chaque organisme de l’organisation doit être réformé face aux nouvelles exigences liées notamment à l’humanitaire, à la question des réfugiés, aux migrations, etc. Il s’agit de guider au mieux les gouvernements et les communautés dans les réponses à apporter à ces différents problèmes. Il convient également d’être plus flexible, de diminuer les coups administratifs, d’être plus transparent, etc. Le grand enjeu réside dans la confiance en la communauté internationale. Il s’agit de faire en sorte que les Nations Unies soient à la fois une organisation indispensable et pertinente au regard des attentes des peuples. 

 

 

Plusieurs scandales de viols impliquant des casques bleus, notamment en Afrique, ont éclaté ces derniers mois. Quelles réponses apporter à ce problème ? Cela ne participe-t-il pas à la dégradation de l'image des opérations de maintien de la paix de l'ONU ? 

 

Ces cas-là sont totalement inacceptables. Il convient d’appliquer une tolérance zéro pour pouvoir récupérer la confiance que l’on doit avoir dans les Nations Unies. Il faut travailler avec les gouvernements sur la question de l’impunité car je rappelle que les casques bleus proviennent des différents Etats-membres de l’organisation, avec toute la diversité des systèmes juridiques que cela implique. Une procédure judiciaire est engagée contre un casque bleu par son pays d’origine. C’est pourquoi, il est indispensable que nous tendions vers des convergences entre les différents pays pour pouvoir punir chacun de ces crimes. Cela doit être également pris en compte dans la formation des casques bleus aux opérations de maintien de la paix, qui sont présents sur le terrain pour protéger les populations civiles. L’accent doit être mis dessus dans le cadre de leur formation. Les pays dont sont originaires les casques bleus ayant commis ces crimes doivent en assurer la responsabilité. 

Nombreuses sont les critiques quant au mode de désignation du Secrétaire général de l'ONU jugé opaque. Pour la 1ère fois, le 12 juillet dernier, un débat télévisé restransmis sur Al-Jazeera English a été organisé entre les différents prétendants au poste. N'est-ce pas de la poudre aux yeux jetée pour rendre le processus plus transparent alors que le futur Secrétaire général de l'ONU sera nommé par le Conseil de sécurité, sans que les comptes-rendus des délibérations ne soient rendues publics ? Qu’est-ce qui pourrait être mis en place pour renforcer davantage le caractère démocratique des nominations au sein de l’organisation ? 

 

Ce débat représente déjà une grande avancée car il montre que tous les candidats sont disponibles pour dialoguer avec les Etats-membres. J’ai participé à plusieurs conférences dans des universités, au sein de centres de recherche, qui ont fait preuve d’un grand intérêt pour cette nouvelle procédure. Cette dernière nous donne l’opportunité, à nous candidats, de nous exprimer sur notre expérience, sur ce que nous voulons apporter à l’organisation, etc. Cela a contribué, je pense, à un regain d’intérêt pour les Nations Unies. C’est un premier pas vers une démocratisation plus importante encore des procédures de nominations au sein de l’organisation. Rien ne sera plus jamais comme avant avec cette nouvelle procédure, même si la décision finale sera prise en fonction de ce que prévoit la Charte des Nations Unies. 

Le fait que vous soyez originaire d’un ancien pays du bloc communiste, en l’occurrence la Bulgarie, constitue-t-il, selon vous, une force ou une faiblesse dans votre candidature ?

 

Je pense que c’est un avantage pour l’ensemble des candidats en provenance d’Europe de l’Est au poste de Secrétaire général de l’ONU. Nous venons de pays qui ont subi des transformations profondes dans nos sociétés. Nous savons à quel point certaines valeurs sont importantes : les droits de l’Homme, la liberté d’expression, l’égalité hommes/femmes, l’inclusion sociale, la démocratie, etc. Je crois même que nous sommes parfois plus attachés à ces valeurs que d’autres, dans la mesure où nous avons combattu pour que ces valeurs soient intégrées dans nos sociétés. Dans le cas spécifique de la Bulgarie, l’avantage que peut me procurer mes origines bulgares tient au fait que notre société est multiculturelle, multireligieuse, et que le changement de régime s’est fait dans ce cadre et de manière pacifique. 

Theresa May, Angela Merkel, Christine Lagarde, Hillary Clinton, Janet Yellen, et probablement vous prochainement à la tête de l'ONU: de plus en plus de femmes sont à la tête d'Etats ou d'institutions internationales. Selon vous, qu'est-ce que cela change un monde gouverné par les femmes ? Dans le cas où vous seriez désignée, ou l'une de vos concurrentes, ne pensez-vous pas que les relations avec certains Etats-membres ayant encore des difficultés avec l'égalité hommes/femmes puissent se compliquer ? 

 

Dans la mesure où nous représentons la moitié de l’humanité, cela devrait être naturel. En termes d’éducation, un travail est accompli pour changer les mentalités, lutter contre les stéréotypes, mais le processus est long. Il convient de montrer aux jeunes filles qu’il est possible pour elles de poursuivre des carrières dans des domaines comme les sciences ou la politique. En tant que première femme à la tête de l’UNESCO, je peux affirmer à quel point il est important pour les jeunes filles d’avoir des exemples de femmes qui font carrière dans ces milieux professionnels. Si elles ne voient pas de femmes à ces postes, elles sont découragées, et ce dès le plus jeune âge, et abandonnent ainsi leurs rêves. L’égalité des femmes ne doit pas être érigée en simple valeur : il s’agit de transformer les différentes sociétés à cet égard. Mais cela ne pourra se faire en un seul jour. 

 

Propos recueillis par Thomas Sila

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