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Alors que près de 17 millions d'Américains n'ont pas mangé à leur faim en 2011, une question demeure : la faim revient-elle en Occident ?
Alors que près de 17 millions d'Américains n'ont pas mangé à leur faim en 2011, une question demeure : la faim revient-elle en Occident ?
©Reuters

Troisième cavalier de l'Apocalypse

Insécurité alimentaire : la faim est-elle en train de réapparaître en Occident ?

Près de 17 millions d’Américains n’ont pas mangé à leur faim en 2011, selon un rapport du gouvernement des Etats-Unis. Un chiffre en progression par rapport à 2010...

Sylvie Brunel et Hugues Stoeckel

Sylvie Brunel et Hugues Stoeckel

Sylvie Brunel est géographe, économiste et écrivain. Ancienne présidente d'Action Contre la Faim (ACF), elle est l'auteur de Famines et politique (Presses de Sciences Po, 2002) et Nourrir le monde. Vaincre la faim (Larousse, 2009).

Hugues Stoeckel est écologiste militant depuis les années soixante-dix (membre des Verts, d'Attac et d'Alsace Nature) et ancien conseiller régional d'Alsace (1992-2004). Il est l'auteur de La faim du monde, L'humanité au bord d'une famine globale.

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Atlantico : Près de 17 millions d’Américains n’ont pas mangé à leur faim en 2011 selon un rapport du gouvernement américain, soit 800 000 de plus qu'en 2010. La faim est-elle en train de revenir en occident ?

Sylvie Brunel : Dans la période récente, il y a toujours eu 16 à 17 millions de personnes qui souffraient de problèmes alimentaires en Europe. Il est certain que les prix de la nourriture deviennent une variante essentielle pour les populations pauvres. Nos concitoyens consacrent 10 à 12% de leurs revenus à l'alimentation, mais plus le revenu est bas, plus la part consacrée à l’alimentation est importante, et ça devient une variable essentielle quand les prix augmentent. On le voit dans les pays du sud, où des émeutes de la faim éclatent quand les prix flambent.

La question n'est pas celle de la disponibilité de la nourriture, mais de son accessibilité. Il y a suffisamment de nourriture en théorie sur la Terre pour nourrir chaque être humain. Si elle était également repartie, on aurait tous 3000 calories par jour. Mais il y a un problème d'accessibilité, c'est à dire que la nourriture se répartie en fonction de la demande solvable, ceux qui sont pauvres ne comptent pas dans les circuits alimentaires.

On considère, qu'en général, sur le plan mondial, il y a une « starving section », une part de population qui n'a pas accès à ses besoins alimentaires, qui représente 16 à 17% de la population. Ces 17 millions aux Etats-Unis ne sont donc pas surprenant, car l'industrie alimentaire ne prend pas en compte ces « non-consommateurs ». Ils ne comptent pas car ils n'ont pas de pouvoir d'achat. On ne produit pas par rapport à eux, mais par rapport à ceux qui peuvent acheter.

Même pour des produits de première nécessité ?

Le riz, le maïs, le blé, qui sont les aliments essentiels de l'humanité obéissent aux mêmes caractéristiques. Sauf qu'ils sont consommés sous une forme transformée.

Ces populations ne peuvent avoir accès qu'à une alimentation basique, monotone, qui comporte souvent une forte part de graisse et de sucre, au détriment des protéines, des sels minéraux, des vitamines, des fruits et des légumes. Ce ne sont pas des gens qui souffrent de la faim au sens qu'ils ressentent la sensation de faim, ce sont des personnes qui, parce que leur pouvoir d'achat est insuffisant, sont obligées de se rabattre sur la nourriture la plus accessible. Ils présentent donc des carences alimentaires.


Mais parmi ces 17 millions d'Américains sondés, beaucoup disent sauter régulièrement des repas par manque d'argent...

En principe, quand le système fonctionne, des systèmes de banques alimentaires et d'organisations caritatives s'occupent de la distribution de repas. Mais souvent, les plus pauvres des pauvres passent à travers ces filets de sécurité, car ils sont en situation d'exclusion. On n'arrive pas à les identifier, car ils ont renoncé à l'idée d'aller chercher une assistance alimentaire institutionnelle. Soit par honte, soit parce qu'ils ont perdu les capacités à aller s'inscrire, à présenter des papiers pour s'enregistrer...

La France, qui dispose d'un système social très développé, est-il mieux lotis que les autres pays ?

Beaucoup d'organisations en France ont pour but d'essayer de toucher ces populations. Le problème, c'est qu'on arrive souvent à les identifier en hiver, car le froid les pousse à aller aux soupes populaires, mais pas en été. C'est un véritable échec du social.

Néanmoins, la situation est globalement meilleur en France qu'ailleurs : nous avons autour de 10% de la population qui souffre de problèmes alimentaires. Parmi eux, on trouve beaucoup de foyers monoparentaux, des femmes qui se retrouvent seules avec de jeunes enfants ; des précaires ; des « nouveaux pauvres », c'est-à-dire des gens qui ont perdu leur emploi et qui, soit par orgueil, soit parce qu'ils ont perdu leurs droits, ne reçoivent rien ; des personnes âgées, qui sont souvent dans l'isolement et perdent l'habitude de se nourrir correctement. Si on cumule ces pauvres structurels et ces pauvres conjoncturels, cela pas mal de monde.

Le rapport pointe du doigt la crise financière, comme accélérateur de cette faim. De manière globale, la situation risque-t-elle de s'aggraver ?

La FAO (L'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture) pronostique que les prix alimentaires vont rester volatiles et élevés, qu'on entre dans une ère d'incertitudes, car la nourriture redevient un bien stratégique. On le voit avec la spéculation sur les marchés des matières premières. Or, par nature, l'activité de production est incertaine, car elle dépend de la météo, et les phénomènes anormaux sont de plus en plus violent. La conjonction de ces phénomènes – incertitude climatique, nourriture comme bien stratégique, ruée sur les terres, montée des utilisations non alimentaire de l'agriculture – fait que pour un certain nombre de populations, il est extrêmement important que des gouvernement soutiennent la production agricole.

Que peuvent faire les gouvernements pour remédier à ce problème ?

Un bon gouvernement doit rémunérer correctement ses paysans tout en permettant l'accessibilité des plus pauvres à la nourriture. Cela passe par la création de stocks, qui peuvent être lâchés sur les marchés quand les cours augmentent. La deuxième façon d’agir est de considérer que l'agriculture est un secteur stratégique, et qu'il faut donc le soutenir. Soutenir les agriculteurs, les rémunérer correctement, leur permettre d'avoir des rendements élevés.

Beaucoup de gens disent aujourd'hui qu'on produit trop, qu'il y a trop de gaspillage. Mais si on prend le Maghreb, par exemple, c'est 2% de la production mondiale et 20% des importations : il est donc faux de dire qu'on produit trop. En France, par exemple, on a besoin de toutes les formes d'agriculture. Il ne faut pas décourager les agriculteurs, car on a besoin d’excédent.

On parle en se moment de la réforme de la PAC, et tout le monde dit qu'il faut qu'elle se verdisse, qu'elle prenne en compte le respect de l'environnement. C'est respectable, mais le premier besoin de l'humanité, et des Français aussi, est quand même de se nourrir.
On s'est tellement habitué à ce qui nous paraît être une évidence, alors que ça ne va pas de soi. On pourrait très bien, sur la conjoncture de mauvaises récoltes, d'un désintérêt des agricultures, revenir à un monde où la nourriture est de plus en plus difficile d'accès.

Atlantico a également interrogé Hugues Stoekkel, auteur de La faim du monde, L'humanité au bord d'une famine globale, sur les perspectives à plus long terme.

Atlantico : Près de 17 millions d’Américains n’ont pas mangé à leur faim en 2011 selon un rapport du gouvernement américain, soit 800 000 de plus qu'en 2010. La faim est-elle en train de revenir en occident ?

Hugues Stoekkel : Oui, il y a un milliard d'affamés dans le monde. En occident, il y en a moins, mais le quart monde souffre aussi de la faim. C'est un problème de redistribution de la nourriture, pas un problème de production. Aujourd'hui, nous sommes au sommet des courbes de production pour toutes les ressources, et cela permet probablement de donner correctement à manger à tous les humains actuellement en vie.

Le problème, c'est demain. Dans 30 ou 50 ans, on sera 9 milliards, on aurait moins d'eau probable, moins de terres, de forêts, de poissons et surtout moins d'énergie. Et là, le problème ne sera plus une seule question de partage.

Le problème aujourd'hui, c'est la solvabilité de ceux qui ont faim. Le marché mondial n'est pas là pour faire de la philanthropie, mais pour vende à ceux qui peuvent payer. La révolution à faire est dans ce domaine là. Mais cela ne résoudra pas le problème à long terme. Dans un siècle, il restera un dixième de la quantité actuelle d'énergie par tête d'habitant. Cela signifie que l'énergie sera rare, chère, de plus en plus difficile d'accès. Sans compter que le climat risque de faire chuter les rendements, surtout dans les tropiques. Le problème va donc se poser de façon structurelle.

Mon livre essaye de faire de la prospective sur l'avenir, sur une évolution qui est très difficile à contrecarrer, car elle représente un phénomène de raréfaction généralisée. Même les métaux vont devenir plus rares et plus chers. Sans métaux, il sera plus difficile de fabriquer des panneaux photovoltaïques, des tracteurs, des moissonneuses-batteuses... Il va donc falloir remettre plein de gens à travailler la terre. Nous avons 300000 paysans aujourd'hui, ils étaient 3 millions après guerre, et a priori il faudra revenir à cela. Le mouvement d'exode rural va devoir s'inverser.

Propos recueillis par Morgan Bourven

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