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Les Indignés français : 
posture et imposture
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Prise de la Bastille

Les Indignés français : posture et imposture

Le 28 mai, des centaines de manifestants se sont réunis place de la Bastille pour soutenir les milliers d'"indignados" qui manifestaient depuis plusieurs jours en Espagne à Madrid. Mais qui sont donc ces Indignés français et pourquoi manifestent-ils ?

Benoît Rayski

Benoît Rayski

Benoît Rayski est historien, écrivain et journaliste. Il vient de publier Le gauchisme, maladie sénile du communisme avec Atlantico Editions et Eyrolles E-books.

Il est également l'auteur de Là où vont les cigognes (Ramsay), L'affiche rouge (Denoël), ou encore de L'homme que vous aimez haïr (Grasset) qui dénonce l' "anti-sarkozysme primaire" ambiant.

Il a travaillé comme journaliste pour France Soir, L'Événement du jeudi, Le Matin de Paris ou Globe.

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Les Indignés existent : Dominique de Villepin les a découverts ! Dans une lettre assez pathétique (elle commence par « Mon cher Nicolas », ce qui est plutôt tendre s’adressant à un homme qui a promis de le pendre à un croc de boucher…) le président de République Solidaire reproche au chef de l’État de ne pas s’être déplacé pour voir les Indignés. Et il note que De Gaulle, Mitterrand, Chirac ne craignaient pas, eux, d’aller à la rencontre des foules.

On ignore combien d’individus il faut à Dominique De Villepin pour faire une foule. On relèvera simplement que selon Libération (peu suspect de vouloir minorer un si sympathique mouvement), ils étaient 500 l’autre jour à occuper les marches de l’Opéra Bastille. Mais il est vrai que les Indignés font dans tous les médias- oui, oui, le Figaro aussi – autant de bruit que si ils étaient des centaines de milliers. Car ici et là on évoque en frémissant Mai 68. Ça plaît. C’est bon ça, coco, comme on dit dans les journaux. Certains pour s’enthousiasmer : et si les Indignés étaient l’avant-garde d’un merveilleux chambardement comme celui que la France a connu il y a 43 ans ? D’autre, notoirement plus à droite, en profitent, au contraire, pour dénoncer l’idéologie soixante huitarde, laxiste et génératrice de chienlit (selon De Gaulle).

Quelques mots sur Mai 68 avant d’en venir aux Indignés. «  69 année érotique » chantait Gainsbourg. L’année 1968 le fut beaucoup plus, si l’on veut bien admettre que l’érotisme ne se cantonne pas uniquement aux ébats d’alcôves. Mai 68 c’est le dernier, et puissant, ­souffle d’une utopie révolutionnaire condamnée à disparaître. Cette utopie était généreuse : ses résultats sont monstrueux… Cette utopie fît éclore des dizaines de milliers de martyrs qui acceptèrent de périr pour elle : là où elle fut appliquée elle engendra des dizaines de milliers de bourreaux… Cette utopie avait la beauté de tous les rêves messianiques : concrétisée dans le réel, elle devînt une abominable pourvoyeuse de cimetière…

L’Indigné est, à l’arrivée, un être triste et aigris

Les révoltés de Mai 68 voulaient l’avènement d’un monde nouveau et ils savaient lequel. Pour certains une démocratie prolétarienne avec des conseils ouvriers partout. Pour d’autres l’autogestion à la yougoslave (c’était la mode à l’époque). Et pour d’autres encore (quand même moins nombreux) le Grand Bond en avant, cher au président Mao. Ils ne connaissaient pas la haine, sauf peut-être à l’égard du communisme stalinien. Ils avaient lu Marx, Engels, Lénine, Trotsky, Rosa Luxembourg et aussi les situationnistes et aussi Reich et Herbert Marcuse. Ils témoignèrent dans leurs affiches, dans leurs slogans, dans leurs textes, d’un bouillonnement intellectuel exceptionnel. Ils échouèrent et, au vu de ce qu’on savait de l’URSS, et de ce qu’on a appris sur le Cambodge et la Chine, il vaut certainement mieux que les choses se soient passées ainsi.

Les Indignés maintenant. Ils lisent aussi : mais un seul livre, celui de Stéphane Hessel (22 pages, c’est court et c’est à leur portée, Edgard Morin qu’ils vénèrent c’est déjà trop long et compliqué). Ils ne rêvent pas, ne construisent pas, ne savent pas ce que c’est une utopie qui, même irréalisable, structure quand même les âmes et les cœurs. Non, ils sont juste contre. Dans un noir ressentiment théâtralisé où le cabotinage a le premier rôle. L’Indigné ne va pas à la sortie des usines pour soutenir des ouvriers licenciés. L’Indigné ne prendra pas chez lui, pour une heure, pour un soir, une famille de Roms afin de la nourrir. L’Indigné n’était pas présent au gymnase du 11 ème arrondissement où s’entassaient les migrants tunisiens. Mais l’Indigné s’indigne de ce qu’on fait aux ouvriers, aux Roms et aux Tunisiens.

L’Indigné est fait pour s’indigner : toute autre action l’éloignerait de sa posture qui est sa seule raison d’être. C’est pourquoi il regarde parfois vers le ciel – c’est loin – pour donner de la voix contre la main invisible du marché qui plane au-dessus de nos têtes. C’est pourquoi aussi il tend le poing vers l’Ouest, vers Washington– c’est loin aussi – où siège un affreux machin du nom de FMI. C’est pourquoi dans sa version écolo, assez répandue, il proteste avec véhémence contre les Japonais, génocidaires des thons rouges qui sont pour lui, en quelque sorte les Palestiniens de la mer. A moins que ce soit l’inverse, les Palestiniens étant les thons rouges du Proche-Orient.

L’Indigné est dans une sombre imposture à l’égard de lui-même : il occupe les marches de l’Opéra Bastille et essaye de croire un peu qu’il a pris la Bastille. L’Indigné est, à l’arrivée, un être triste et aigris. Car quand il cesse de s’indigner (il faut bien manger et dormir) il constate que les puissants sont très puissants et qu’ils complotent pour le faire taire : ça rend malheureux ! Pour en finir avec le parallèle entre Mai 68 et le mouvement des Indignés il y a une phrase de Marx qui dit tout ce qu’il faut dire : « L’Histoire se répète toujours deux fois : la première sous forme de tragédie, la deuxième sous forme de farce ». La deuxième… Nous y sommes. 

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