Impossible changement en République Démocratique du Congo ? De la crise institutionnelle de 2016 à l’impasse politique en 2018 | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International
Impossible changement en République Démocratique du Congo ?  De la crise institutionnelle de 2016 à l’impasse politique en 2018
©WIKUS DE WET / AFP

Difficultés

Impossible changement en République Démocratique du Congo ? De la crise institutionnelle de 2016 à l’impasse politique en 2018

En République Démocratique du Congo, le climat politique, économique, social et sécuritaire se dégrade. La contestation s’amplifie. Chronique d’une chute annoncée.

Roger N'Gbama

Roger N'Gbama

Roger N’Gbama est chercheur, responsable du groupe Afrique Subsaharienne, Afrique Centrale, Région des Grands Lacs de l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE).

Voir la bio »

Au cœur de l’Afrique Centrale, la République Démocratique du Congo (RD Congo) a une superficie quatre fois et demie la France, 80 millions d’habitants, d’énormes ressources naturelles (cuivre, coltan, diamant, or, cobalt, une grande étendue de forêt en fait le deuxième poumon du monde et le coffre-fort hydro-énergétique de l’Afrique). Avec le soutien des pays voisins, le jeune président Joseph Kabila Kabange prit le pouvoir en 2001 après l’assassinat de son père Laurent Désiré Kabila. Une Constitution taillée sur mesure, le soutien de la Communauté internationale et des élections contestées marquées de violences lui ont permis de conserver le pouvoir en 2006 et en 2011. A la fin de son dernier mandat, le pays est retourné au Moyen-Âge, mais Kabila réussit à se maintenir au pouvoir grâce aux habiles manœuvres juridiques et politiques : c’est le glissement. Dès lors, commence une crise politique qui s’est muée en pourrissement constitutionnel. Le climat politique, économique, social et sécuritaire du pays se dégrade. La contestation s’amplifie. Comment on en est arrivé là ? Chronique d’une chute annoncée. 

Retour au Moyen-Âge et glissement

Lorsqu’en 1997, Laurent Désiré Kabila avec l’aide du Rwanda et de l’Ouganda chassa le dictateur Mobutu au pouvoir depuis 32 ans, le pays connaissait une mauvaise situation politique, économique et sociale due à une mauvaise gestion. Vingt ans après, la pauvretés’est aggravée, l’indice de développement humain est un des plus bas du monde (176e sur 188), l’espérance de vie a chuté à 59 ans, toutes les infrastructures sont dégradées, le taux de croissance économique est en berne (2,8 % en 2017), l’insécurité s’est généralisée. La dictature est implacable. L’ensemble du pays est retourné au Moyen-Age. Les terribles inondations qui ont fait une quarantaine de morts à Kinshasa dans la nuit du 3 au 4janvier 2018 sont un signe tangible de l’absence totale d’une politique urbanistique. L'intelligentsia congolaise qui a profité des mannes du régime de Joseph Kabila. La fortune de la famille présidentielle est estimée par le rapport Bloomberg 2017 à 15 milliards de dollars. La corruption gangrène la classe politique. Les pays voisins (notamment l’Ouganda et le Rwanda…) profitent de la faiblesse de l’armée congolaise pour piller les richesses de l’est du pays sous la barbe des 18.316 Casques bleus de la Mission de l’ONU pour la stabilisation en RD Congo (Monusco)1. Sur le plan politique, la dictature est implacable. Le Président Kabila a réussi à contourner la Constitution qui l’empêche de briguer un troisième mandant. D’abord par une décision de la Cour constitutionnelle2. Puis par l’Accord de la Saint Sylvestre 2016 signé entre la Majorité présidentielle et l’opposition sous l’égide de la Conférence Episcopale du Congo (CENCO) qui prévoyait des élections en 2017. Or la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI) a publié sous la pression internationale, un calendrier pour des élections hypothétiques le 23 décembre 2018. D’où colère de l’Opposition et de l’Episcopat : c’est le début d’une crise protéiforme, dont l’impasse en 2018 semble hélas se confirmer.

Crise protéiforme : échec et mat ou poker menteur ?

Contrainte par la pression internationale : le gel des avoirs de l’entourage de Kabila par l’Union Européenne et le Conseil de sécurité des Nations-Unies, la menace du gel des avoirs de la famille de Kabila et après le passage à Kinshasa de Nikki Haley, Ambassadrice des Etats-Unis aux Nations-Unies, envoyé personnel du Président Donald Trump, la CENI publia un calendrier qui prévoit des élections hypothétiques le 23 décembre 2018, sous réserve de disponibilité des financements. L’opposition et la société civile mobilisée par les mouvements citoyens (LUCHA, FILIMBI, Les Congolais Debout de Sindika Dokolo, etc…) contestent ce calendrier et réclament un calendrier consensuel et une transition sans Kabila. C’est une crise politique, constitutionnelle et sécuritaire inédite dont la résolution n’est pas prévue par la loi.

En effet le Président Kabila n’a toujours pas déclaré publiquement qu’il ne sera pas candidat pour un troisième mandat comme le stipule la Constitution. Les mesures de décrispation prévues par l’Accord de la Saint Sylvestre ne sont pas appliquées. L’Eglise catholique à travers le Comité laïc de Coordination (CLC) organisa le 31 décembre 2017 dans tout le pays, une marche pacifique de protestation des catholiques pour demander le respect de l’Accord de la Saint Sylvestre.  Cette marche pacifique est sévèrement réprimée par les forces de l’ordre en causant 5 morts et des centaines d’arrestations. Le Rassemblement des forces politiques et sociales acquises au changement (RASSOP) animé par les leaders politiques de l’opposition Félix Tshisekedi, Vital Kamhere et Moïse Katumbi, a décidé de ne plus se référer à un pouvoir qui a perdu sa légitimité à partir du 31 décembre 2017. L’insécurité règne sur toute l’étendue du territoire où des contestations populaires (Milices KamunaSapu dans le Grand Kasaï, Bundu Dia Kongo au Congo Central, Enyele dans l’Equateur) ont été réprimées avec une violence inouïe causant plusieurs morts et des milliers des déplacés. Plusieurs charniers sont découverts. Quinze Casques bleus tanzaniens de la Monusco ont été tués dans une embuscade au Nord Kivu.  Curieusement, l’intervention de l’Armée ougandaise fût immédiate.

L’inquiétude est grandissante sur l’avenir sécuritaire et politique du pays. Le risque d’une guerre civile est grand. Un bras de fer est engagé entre le pouvoir et l’Eglise catholique. Le premier veut traduire en justice les auteurs de la marche. Le CLC soutenu par l’Archevêque de Kinshasa, le Cardinal Laurent Monsengwo et le Nonce apostolique a appelé les catholiques à une messe à la mémoire des victimes de la répression et prépare d’autres manifestations plus ouvertes. De son côté, l’opposition politique qui est discréditée par des trahisons, des divisions et le vagabondage politique a perdu en crédibilité. Elle doit s’unir, innover pour surprendre et se réhabiliter. Un renouvellement de la classe politique s’avère nécessaire. Devant cette impasse les parties protagonistes s’observent comme dans un jeu d’échecs : qui posera le pion gagnant ? Trois inconnus demeurent : 1/ L’Armée. Va-t-elle sauver la Nation comme au Zimbabwe ? En a-t-elle les moyens ? N’est-elle pas trop muselée, infiltrée et affaiblie ? 2/ Quel rôle va jouer la Diaspora congolaise ? 3/ Quelle attitude adopteront les pays voisins, les institutions régionales et  la Communauté internationale ?

La Géopolitique régionale et internationale

L’attitude des pays voisins sera dictée par la realpolitik. Dans la région des Grands Lacs, les enjeux majeurs sont ceux du contrôle des gisements pétroliers, gaziers et miniers à l’Est de RD Congo3. En Afrique Centrale, la plupart des présidents sont au pouvoir depuis longtemps (Idriss Deby Itno, Paul Biya, Théodoro Obiang Nguema, Ali Bongo Ondimba après son père), d’autres  ont modifié la Constitution pour se faire réélire (Paul Kagame, Denis Sassou NGuesso, Pierre Nkurunziza et Yoweri Museveni ). Ne vont-ils pas appuyer diplomatiquement et militairement Kabila pour éviter qu’un modèle d’alternance (démocratique ou non) ne s’inscrive en Afrique Centrale comme en Afrique de l’Ouest ? L’Afrique du Sud de Jacob Juma va-t-elle proposer une solution à la Zimbabwe ? Que peut faire l’Union Africaine (UA) dont le prochain Président en 2018 sera Paul Kagame, parrain de Joseph Kabila ? Que faut-il attendre de la Communauté internationale qui brille par son ambigüité et soutient une oligarchie opulente prédatrice résidant dans des îlots de luxe?  Pourtant la Communauté internationale a tout intérêt à maîtriser la marmite qui bout sous le couvercle dans la région des Grands Lacs, dont l’explosion aura deux conséquences : 1/ Une déstabilisation dépassant largement le périmètre de l’Afrique Centrale. 2/ Une coulée migratoire vers l’Europe et les Etats-Unis.

Dès lors, comment sortir par le haut de cette impasse mortifère ?

De toute évidence, on ne peut compter sur la bonne volonté de Kabila, il va falloir le dégager. Voici ce que croit Béchir Ben Yahmed de Jeune Afrique sur la situation de la RD Congo6 : « … ses institutions fonctionnent mal, et sa Constitution n’est pas respectée ni appliquée. La RD Congo suivra-t-elle le mauvais exemple du Burundi ? On espère que non. Mais elle a besoin d’aide pour s’en sortir et appelle au secours. »  Ce que je pense : la solution dépend de la société civile et des forces vives de la Nation. Elles ont commencé à se prendre en charge et doivent maintenir la pression malgré les intimidations et la terreur. « Aide-toi et le ciel t’aidera ». Elles doivent aussi préparer la transition. Gouverner c’est prévoir !

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !