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Ce rapport français sur les liens entre immigration et chômage que personne n'avait voulu voir
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Chut !

Ce rapport français sur les liens entre immigration et chômage que personne n'avait voulu voir

Polémique en Grande-Bretagne suite à la publication ce mardi d'un rapport officiel établissant un lien entre immigration et destructions d'emplois occupés par des Britanniques. Alors que la presse anglaise s'en est emparée à grand bruit, côté français, les rapports qui ne cadrent pas avec le "discours officiel" ont une triste tendance à finir au placard. Retour sur deux études et sur leur usage dans le dialogue politique.

Michèle Tribalat

Michèle Tribalat

Michèle Tribalat est démographe, spécialisée dans le domaine de l'immigration. Elle a notamment écrit Assimilation : la fin du modèle français aux éditions du Toucan (2013). Son dernier ouvrage Immigration, idéologie et souci de la vérité vient d'être publié (éditions de l'Artilleur). Son site : www.micheletribalat.fr

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La question de l’immigration est au moins aussi disputée au Royaume-Uni qu’en France. L’immigration étrangère s’y est considérablement accrue dans les années 2000 comme l’indique ce graphique. Les Britanniques sont les Européens les plus « remontés » contre l’immigration. En 2011, 68 % des Britanniques considéraient l’immigration comme un problème plutôt que comme une opportunité (46 % en France). A partir de 2008, le gouvernement a introduit un système à points, censé prendre en compte les qualifications et les besoins du Royaume-Uni. Il s’est adjoint un Migration Advisory Committee (Mac), composé d’économistes et d’experts des migrations, présidé par David Metcalf, professeur à la London School of Economics. Les avis rendus par ce comité indépendant sont publics, accessibles sur le site du Home Office et commentés dans la presse britannique.

(Cliquez sur le graphique pour l'agrandir)

Le Mac vient de rendre public son dernier rapport répondant à la question posée par le Home Office le 3 mai 2011 sur l’impact de l’immigration en provenance des pays hors de l’espace économique européen (EEE) sur le marché du travail et les services sociaux et publics. Le Mac a consulté et mené des analyses économétriques originales qu’il a soumises à la critique de deux autres économistes (Stephen Nickell d'Oxford et Mark Stewart de Warwick). Sa publication sur l’impact de l’immigration n’a pas échappé à la presse britannique. Cette dernière relate les conclusions saillantes de ce rapport, dont certaines rappellent celles du rapport de la chambre des Lords de 2008. Ainsi, le Mac insiste pour que l’impact économique de l’immigration ne se limite pas à celui sur le PIB. Comme l’avaient déjà souligné les Lords, il est normal que le PIB s’accroisse avec l’augmentation du nombre de travailleurs. Ce qui compte c’est l’enrichissement de ceux qui sont déjà là. Le Mac a passé en revue les études économétriques réalisées au Royaume-Uni et y a ajouté la sienne pour déterminer l’impact sur le marché du travail.

Pour lire le compte rendu du débat suscité en Grande-Bretagne, c'est ici

En matière de salaire, le Mac suit Dustmann, Frattini, Preston (The Effect of Immigration on Occupational Wages : Evidence from Britain, 2008) : il n'y a pas d’impact sur le salaire moyen reflétant la compensation entre un effet positif sur les salaires les plus élevés et un effet négatif sur les bas salaires. En matière d’emploi, le Mac a mené sa propre analyse qui le conduit à penser que l’immigration serait liée négativement à l’emploi des natifs, mais seulement en période de renversement de conjoncture : entre 1995 et 2010, l’ajout de 100 migrants non-EEE sur le marché du travail serait associé à une perte d’emploi pour 23 natifs. Cet effet ne vaut que pour les migrants récents et disparaît pour ceux qui résident au Royaume-Uni depuis plus de cinq ans. De ce fait, les emplois perdus par les Britanniques suite à l’ajout des 2,1 millions de nouveaux migrants non-EEE sont ainsi évalués à 160 000, soit un rapport de 1 à 13. Le Mac insiste également pour que les analyses d’impact s’intéressent à d’autres aspects que les seuls aspects économiques classiquement retenus, même si certains sont très difficiles à monétiser : effets de congestion dans les services publics, les transports, l’immobilier et plus généralement sur la cohésion sociale.

Le Mac, c’est un peu le Conseil d’analyse économique (CAE) placé auprès du Premier ministre en France, mais dédié entièrement aux migrations. Si la presse britannique fait son travail en rendant compte des analyses du Mac, on ne peut pas en dire autant en France où la presse n’a pas vu sortir un rapport du CAE sur le même sujet en 2009, bien qu’il ait été officiellement présenté à Éric Besson au mois de juin 2009 et présente des garanties de sérieux équivalentes à celles du Mac.

Rapport du CAE

Les deux rapports sont en ligne et accessibles à la presse, mais ils n’ont pas déclenché la même curiosité. Au Royaume-Uni, on en débat dans la presse dès la sortie du rapport. En France où il ne se passe guère un jour sans que l’on parle d’immigration, la presse a raté sa sortie. Le CAE avait pourtant tiré un document de quatre pages de ce rapport, ce qui facilitait la tâche des curieux. Il s’agit d’un ratage collectif puisqu'il n'y a eu aucun écho. Les politiques français n’en ont rien fait, les journalistes non plus. Ce n’est pas la seule fois que des ministres commandent des rapports pour les mettre au placard. Il n’est donc guère surprenant que le gouvernement n’ait pas été très causant sur le rapport du CAE qui ne lui était guère favorable. C’est l’attitude de la presse française qui laisse à désirer. Différentes interprétations sont possibles : manque de curiosité, problème d’organisation, curiosité sélective en fonction des résultats des études ou les trois à la fois.

Plus récemment, la presse française n’a pas raté l’étude menée par la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (DRESS) qui évaluait à +12 milliards l’impact instantané de l’immigration sur les dépenses publiques. Cette information a été reprise en boucle et va figurer en bonne place dans les argumentaires de campagne. Pourtant, ce résultat tient, comme le soulignent d’ailleurs les auteurs, à la pyramide des âges des immigrés qui, je le précise, ne comprend pas, et c’est normal, leurs enfants nés en France (qui ne sont pas des immigrés), comptés parmi les natifs et à charge de ces derniers dans les comptes.

Ce qui nous différencie du Royaume-Uni ce n’est pas seulement l’insuffisance du nombre d’études pour que le débat public soit correctement alimenté. C’est aussi un biais idéologique beaucoup plus prégnant, même en laissant de côté les extrémistes de tout poil qui font feu de tout bois des deux côtés de la Manche. Au lieu de fourbir ses armes en se confrontant à des analyses alternatives, on a tendance en France à engranger systématiquement ce qui conforte son propre point de vue et à ignorer ou vilipender tout le reste. On pourra se faire une idée de ce qui nous sépare des Britanniques en comparant la qualité de deux rapports établis par des parlementaires de chaque côté de la Manche sur la question de l’immigration : l’audit de la politique d’immigration, d’intégration et de codéveloppement durable menée par une vingtaine de parlementaires français en 2011 et les auditions et rapport final de la chambre des Lords en 2008.

La presse française cherche plus à éduquer ses lecteurs qu’à les informer. Il me semble que ce défaut est plus marqué en France qu’au Royaume-Uni. Pourtant, comme l’a écrit Jean-François Revel dans La connaissance inutile, "dès lors que les journalistes (…) estiment (…) avoir le droit de présenter l’actualité de manière à orienter l’opinion dans un sens qu’ils jugent salutaire, la démocratie est amputée d’une de ses conditions. Elle l’est aussi pernicieusement que par une justice corrompue ou par la fraude électorale".

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