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La plupart des études françaises quantifient un apport positif de l'immigration.
La plupart des études françaises quantifient un apport positif de l'immigration.
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Pas si simple...

Immigration, quels effets sur l’économie ? L’étude britannique qui sème le doute quant aux résultats des études françaises sur le sujet

Les études françaises soulignent à la quasi-unanimité l'impact positif de l'immigration sur la croissance. Même si cet impact semble indéniable, il ne vient pas de manière directe et majoritaire de la valeur ajoutée du travail des immigrés.

Olivier Marteau

Olivier Marteau

De formation universitaire franco-britannique, Olivier Marteau a occupé diverses fonctions commerciales (grand compte et direction de filiale) au sein de PME et de sociétés multinationales dans plusieurs pays européens. Il est actuellement consultant export. Olivier Marteau met à disposition des lecteurs le blog http://echoalpha.fr/ qui reprend toutes les sources, articles et documents des quatre parties de son livre, L'étrange défaite de la France dans la mondialisation, paru sur Atlantico éditions

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El Mouhoub Mouhoud

El Mouhoub Mouhoud

El Mouhoub Mouhoud est professeur d'économie à l'université Paris Dauphine, et directeur du Groupement de recherches international du CNRS DREEM (Développement des recherches économiques internationales méditerranéennes). 

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Atlantico : La plupart des études françaises quantifient un apport positif de l'immigration. Mais un long rapport du Migration Advisory Committee anglais (voir ici) ouvre la voie à une analyse différente : au Royaume-Uni, les immigrés (et notamment les non-Européens) occupent des postes correspondant souvent à des emplois répondant à des besoins faibles, à des salaires très bas, et peu générateurs de richesses réelles. L'apport en PIB/hab est donc proche de zéro. Cette analyse peut-elle au moins en partie se vérifier dans le cas français ? En quoi les études sur l'impact économique de l'immigration sont-elles biaisées ?

El Mouhoub Mouhoud : Cela dépend évidemment si vous considérez les récents flux d’immigration, ou les stocks totaux d’immigration. Si vous prenez l’intégralité de tous les migrants de France qui se sont succédés, vous allez avoir un niveau de qualification relativement bas que la moyenne nationale. Ceux qui sont arrivés dans les années soixante sont venus en France pour occuper des emplois dans des secteurs nécessitant une forte main d’œuvre, ils avaient pour la plupart un niveau de qualification très faible. Les cohortes récentes d’immigration sont en revanche beaucoup plus qualifiées. Mais si vous regardez dans l’ensemble, on se retrouvera avec une configuration d’immigrés occupant globalement des emplois peu qualifiés dans l’industrie et les services.

Les vagues récentes (à partir des années quatre-vingt-dix) ont tendance à occuper des emplois plus qualifiés. Et si ce n’est pas le cas, on est souvent dans une logique de déclassement, avec une productivité supérieure à ce qui est nécessaire dans les emplois où ils exercent. Les frais pour émigrer sont devenus prohibitifs et supportés par les migrants. Auparavant, les coûts pour immigrer en France étaient souvent pris en charge par les entreprises. L’immigration est maintenant autonome. Et plus vous êtes qualifié, plus vous avez de chances d’émigrer. La plupart des études économiques le montrent. Cela amène même une incitation dans les pays d’origine à s’éduquer pour pouvoir ensuite émigrer.

Olivier Marteau : Le point de départ de toute analyse de l’immigration doit se baser sur sa nature, qui biaise souvent les études. L’immigration en France part d’abord d’une volonté de l’Etat, qui est responsable de ce phénomène. C’est une immigration de peuplement "étatique" et non pas de travail "capitalistique".

La nature des emplois occupés par les immigrés, et leur faible qualification, est la conséquence de la raison d’être de cette immigration. Comme elle est de peuplement et qu’elle n’a pas été pensée dans une optique de travail, on n’a pas forcément exigé des immigrés qu’ils aient des qualifications. L’immigration avait plutôt pour but de donner du travail aux services publics. L’INSEE indique qu’il y a environ 180 000 immigrés rentrés en France chaque année sur la dernière décennie ; 85% proviennent de l’immigration familiale (et 15% pour le travail). 90% sont d’origine africaine et asiatique (ce qui signifie surtout la Turquie), et 10% originaires de l’UE. D’après l’INSEE, là encore, seuls ces 10% ont un niveau de qualification au moins équivalent aux autochtones…

En France, que sait-on des activités occupées par les immigrés, en termes de secteur et de qualification ? Quels emplois l'immigration contribue-t-elle à créer ?

El Mouhoub Mouhoud : D’abord, à court ou moyen terme,  même avec un taux de chômage de 10 % les employeurs ont besoin d’immigrés pour répondre aux difficultés de recrutement dans certains secteurs. Certaines régions sont aussi en difficulté de recrutement et les chômeurs restent dans les régions à fort taux de chômage car la mobilité du travail entre les zones d’emplois est très faible en France et coûteuse pour les personnes peu qualifiées. L’immigration  remplit aussi ce rôle de combler les déséquilibres sectoriels et régionaux de demande de travail par les employeurs. Globalement on trouve les métiers dits "en tension". Ce sont aujourd’hui beaucoup les services aussi bien non qualifiés (aide aux ménages, garde d’enfants, prise en charge de personnes âgées…) que qualifiés (comme l’enseignement, médecins, infirmiers). Il y a bien sûr le BTP qui reste un pourvoyeur massif d’emplois pour ces immigrés. Les difficultés de recrutement sont souvent liées dans ces métiers à une carence durable qui résiste à toutes les campagnes de promotion. Il ne s’agit toutefois pas de confier à la politique d’immigration le rôle de gérer à long terme les problèmes structurels du marché du travail. Mais à court terme, il est évident que les besoins sont importants.

Olivier Marteau : Comme l’immigration est le fait de l’Etat, on peut dire qu’ils ont surtout contribué à la création d’emplois publics : logements publics, éducation, services régaliens… Il y a un lien direct entre les deux.

Comme on a fait venir les immigrés avec des qualifications faibles, avec une immigration extra-européenne depuis 1974 dans une optique de peuplement, on les a fait surtout venir pour donner du travail à d’autres, notamment la sphère publique et parapublique (type EDF, eau, télécom qui a profité d’une population croissante). Conséquence, donc, le chômage (selon l’INSEE, les immigrés africains et asiatiques ont un taux de chômage de 27%, deux fois et demie celui de la moyenne nationale).

Les emplois occupés par certains/une majorité d'immigrés correspondent donc à des postes que "les Français ne souhaitent plus prendre" ? Est-ce finalement parce que ces emplois génèrent en fait très peu de richesses et sont de ce fait inutiles (ce qui est en partie le cas au Royaume-Uni) ? L'immigration ne contribue-t-elle pas indirectement au maintien d'activités peu performantes et sans grande rationalité économique ? 

El Mouhoub Mouhoud : Je ne pense pas que l’on puisse séparer les effets d’offre et de demande. L’effet positif de l’immigration sur la croissance économique mis en évidence par de nombreuses études est dû à la fois à un effet de l’accroissement des facteurs de production et à une meilleure compétitivité coût et à la fois à une augmentation de la consommation finale, par un effet de stimulation de la demande. On est donc dans un accompagnement de la croissance, même si ce ne sont pas les emplois qu’ils occupent qui génèrent forcément beaucoup de croissance car étant souvent dans des secteurs peu qualifiés si on les prend dans leur ensemble. Mais là encore, les choses commencent à changer. Même certains secteurs de haute technologie comme l’informatique ou certains services de haute valeur ajoutée éprouvent des difficultés de recrutement et recourent aux migrants. Mais dans les services, la santé et l’éducation, la présence de migrants est bien plus importante car le recrutement se fait à tous les niveaux de qualification. En tout cas ce n’est pas le travail immigré qui va à lui seul générer de la croissance, mais le fait d’être focalisé ou non sur des secteurs à contribution plus ou moins faible à l’économie nationale.

Olivier Marteau : Comme le taux d’emploi est fortement lié à celui des parents, il y a déjà une tendance à voir un prolongement du chômage chez les enfants.

De plus, les charges reposant sur les sociétés qui reposent sur les employeurs et les salariés, sont supérieures en France par rapport au reste de l’OCDE. Pourquoi ? Car elles financent un Etat qui est devenu obèse, et se nourrit d’une immigration irrationnelle. Cela a un impact sur la rémunération des agents économiques. Les emplois peu qualifiés des immigrés sont rémunérés au niveau du Smic, financé par l’ensemble de la sphère privée. L’impact est donc sur l’ensemble des acteurs privés. Il n’y a donc pas de dumping social puisque légalement, ils doivent être payés au même niveau que les autochtones. Mais ce qui coûte cher, c’est la mise à niveau économique de populations plus au chômage que la moyenne.

Un reproche couramment entendu est que l'embauche d'immigrés exerce une pression à la baisse sur les salaires, notamment en raison de la proportion de travail au noir dans les secteurs concernés. En quoi cela relativise-t-il la richesse apportée par l'immigration en France ? Ou bien, n'étant pas en concurrence avec les Français, car ne travaillant pas dans les mêmes secteurs, l'argument est-il faux ?

El Mouhoub Mouhoud : En prenant les précautions méthodologiques nécessaires (contrôler l’âge, le niveau de qualification et la localisation des migrants), les travaux des économistes montrent que, dans les pays de l’OCDE, l’impact négatif sur les nationaux des salaires versés aux immigrés est très faible. Il est un peu plus élevé aux Etats-Unis cependant, du fait d’un marché du travail extrêmement flexible. Mais en France, les migrants ne rentrent pas en concurrence avec les Français. Une étude d’Ortega et Verdugo menée en 2011[1] sur la France a même montré un impact positif de l’arrivée de migrants sur les salaires des autochtones.


[1] Ortega J., Verdugo, G. "immigration and the Occupational Choice of natives : A factor proportions approach", IZA Discussion Pape 5451, Institute for the Study of Labor, 2011.

Olivier Marteau : La législation du travail étant ce qu’elle est, même un technicien de surface a aujourd’hui un revenu souvent déconnectée de la réalité. Il sera payé au Smic – ce qui est normal bien entendu – mais sa valeur ajoutée sera largement inférieure à un "vrai" technicien qui sera payé au Smic aussi. On est donc obligé de sous-payer des gens qualifiés pour surpayer des gens sous-qualifiés amenés par l’immigration de peuplement, car le Smic est largement surévalué par rapport à la valeur ajoutée réelle de nombreux emplois occupés par ces immigrés. 

Selon une étude du magazine Enjeux les Echos, l'immigration familiale aurait même un impact plus positif sur la croissance que l'immigration de travail. N'est-ce pas paradoxalement le signe que le travail des immigrés génèrent peu de richesses, et que le principal apport de l'immigration est le dynamisme démographique ? 

El Mouhoub Mouhoud : Je le rappelle, les effets de l’immigration jouent à la fois un effet sur l’offre, et sur la demande. Bien sûr, si la spécialisation de l’économie se cantonne dans les secteurs de services non échangeables ou dans les secteurs intensifs en travail peu qualifié où les besoins d’immigrés se font sentir, l’effet de l’immigration sur la croissance sera limitée. Mais, l’effet de l’immigration sur la demande peut être important. Il y a un accroissement de la population en âge de travailler, mais surtout en âge de consommer. Les populations autochtones, plus âgées, ont une forte tendance à épargner, alors que les populations immigrées, plus jeunes, consomment plus.

A terme cependant, l’immigration familiale peut amener, via certaines politiques appliquées par le Canada par exemple, une hausse des qualifications qui rejailliront sur l’offre. L’immigration de francophones d’Afrique du Nord relativement âgés, mais avec un bon niveau de qualification au Canada, se fait souvent en famille car les autorités pensent que si les parents seront assez peu actifs sur le marché du travail du fait de coûts d’ajustement important, la probabilité que les enfants soient éduqués étant très élevée (leurs parents l’étant déjà), le pays se constitue ainsi une "réserve" pour l’avenir.

Dans tous les cas, l’immigration accompagne des processus mais ne peut remplacer les politiques structurelles des marchés du travail et de relance de la croissance.

Olivier Marteau : Comme très peu de richesses sont créées au niveau de l’emploi, c’est principalement le facteur démographique de l’immigration qui génère de la richesse. Et cela, principalement au bénéfice du secteur public, au moins pour les deux tiers des richesses créées. 

Les 4 parties de l'A-book d'Olivier Marteau, L'étrange défaite de la France dans la mondialisation, sont toujours disponibles sur Atlantico éditions

Partie 1 : Nos faux champions du CAC 40

Partie 2 : Une élite incapable de relever le défi

Partie 3 : Un échec singulier parmi les pays développés 

Partie 4 : La société civile minée par la bulle étatique

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