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A Calais, la situation est explosive.
A Calais, la situation est explosive.
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Explosif

Immigration : la situation à Calais signe la faillite définitive de Schengen

Les échauffourées entre migrants clandestins et forces de l'ordre, entre communautés, mais aussi avec les populations locales, rendent la situation explosive à Calais. La manifestation flagrante de l'incapacité de l'espace Schengen à assurer le contrôle des frontières.

Gérard-François Dumont

Gérard-François Dumont

Gérard-François Dumont est géographe, économiste et démographe, professeur à l'université à Paris IV-Sorbonne, président de la revue Population & Avenir, auteur notamment de Populations et Territoires de France en 2030 (L’Harmattan), et de Géopolitique de l’Europe (Armand Colin).

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Atlantico : A Calais, l'afflux de migrants désirant se rendre en Angleterre est en train de virer au chaos. A la promiscuité et à l'insalubrité s'ajoutent les tentions entre communautés, qui ont obligé le ministère de l'Intérieur à renforcer les effectifs policiers. De quel long processus cette situation explosive est-elle le résultat ?

Gérard-François Dumont : Effectivement, cet afflux de migrants irréguliers dans le Calaisis montre que le système Schengen[1] ne fonctionne pas. Pour cela, il faudrait que chaque pays surveille ses frontières extérieures au nom de l'ensemble des pays membres de l’espace Schengen. Or, en l'espèce, la plupart des migrants érythréens, afghans, syriens ou encore égyptiens qui se trouvent dans le Calaisis ont forcément franchi une frontière Schengen autre que celle de la France. Certains ont peut-être été contrôlés à la frontière de la France avec d’autres pays de l’espace Schengen et donc renvoyés vers ces autres pays. Mais, ces derniers n’ont pas pu empêcher de nouvelles tentatives de revenir en France pour se diriger vers Calais et l'Angleterre.

En outre, parmi les pays limitrophes de l’espace Schengen, certains pays, comme la Turquie ou la Bulgarie, contrôlent insuffisamment la sortie de leur territoire, laissant passer des personnes en situation irrégulière. Que ceci soit volontaire ou non de leur part, les résultats sont là. La Turquie, manifestement, n'empêche guère les migrants clandestins de quitter le sol turc pour rejoindre la Grèce.

Le fonctionnement actuel de l’'espace Schengen pose problème puisque le rôle premier de tout pays est d'assurer la surveillance de ses frontières pour garantir la sécurité sur son territoire. Si des migrants illégaux peuvent assez facilement traverser les frontières Schengen, cela signifie que des terroristes le pourraient également, comme les djihadistes de retour de l’Etat islamique.

Toutefois, la cause première des pressions migratoires sur l’Union européenne  et notamment à Calais est la situation géopolitique des pays d'origine. La plupart des migrants aimeraient vivre et travailler dans leur pays ; cependant la situation de ce dernier les met dans un état de désespérance les conduisant à prendre des risques pour émigrer vers des pays attirants. Or, les pays occidentaux sont en partie responsables de la situation géopolitique violente ou instable des pays d’origine. En croyant apporter, voire imposer des solutions aux situations politiques de certains pays du Moyen-Orient ou d’Afrique, en accordant une confiance aveugle à des pays tiers dont les interventions sont également néfastes à la paix, les occidentaux ont concouru à une déstabilisation en Irak, en Lybie, en Syrie… Les interventions irréfléchies et intempestives ont été contre-productives, et n'ont pas seulement déstabilisé les pays d'origine des migrants clandestins mais aussi certains pays de transit. Ceci explique en grande partie l'augmentation du nombre de migrants clandestins ces derniers mois, même s’il ne faut pas omettre la part des migrations clandestines s’expliquant par la nature très autoritaire, et donc très liberticide, de certains régimes, comme celui de l'Erythrée.

En Méditerranée, pour diminuer la mortalité des migrants clandestins par noyade, l’Union européenne a mis en place en novembre 2013 l'opération Mare Nostrum. Son objectif initial était louable : recueillir des migrants clandestins se trouvant face au risque de se noyer. Mais les effets pervers constatés depuis étaient prévisibles : les passeurs qui exploitent la misère humaine ont compris que, pour que les migrants clandestins soient repêchés, il fallait que leurs bateaux soient en situation de détresse, d'où le sur remplissage de bateaux ou la mise à la mer d’embarcations de plus en plus précaires. Dans certains cas, les passeurs fournissent des couteaux aux clandestins pour qu'ils percent eux-mêmes les bateaux dès qu’ils aperçoivent un navire européen pouvant les recueillir. Avec cette opération, les passeurs se sont frotté les mains, car le nombre de migrants clandestins a considérablement augmenté. L'Union européenne a donc œuvré, volens nolens, pour augmenter le chiffre d'affaires des passeurs.

Dans quelle mesure l'existence de l'espace Schengen est-elle remise en cause par cet afflux et cette concentration incontrôlée de migrants ?

L'existence de l'espace Schengen est remise en cause aujourd'hui parce que sur la mission de contrôle des frontières extérieures ne fonctionne pas normalement. Certains pays du Sud de l'espace Schengen éprouvent de fortes difficultés à contrôler les frontières extérieures de l'espace Schengen ; et une fois que les migrants clandestins sont parvenus sur leur territoire, ils ne voient pas d’inconvénients à ce que ceux-ci partent vers d'autres pays membres.

Une des raisons du mauvais fonctionnement de l'espace Schengen est son élargissement à des pays dont on savait qu'ils n'étaient pas en état de contrôler leurs frontières, soit parce qu'ils n'ont pas les moyens, soit parce que les frontières sont de toute manière trop complexes à contrôler. Compte tenu du découpage maritime des côtes grecques, il était évident que ce pays ne pouvait en assurer un contrôle suffisant, d’autant que le pays de transit qu’est la Turquie ne fait pas grand chose pour l’aider. La simple connaissance de la géographie aurait dû inviter les responsables à laisser la Grèce en dehors de l'espace Schengen. Comme ce n’est pas le cas, il faut bien comprendre que les frontières de la Grèce sont, de jure et non seulement de facto, les frontières de la France.

Schengen, c'est une pièce à deux faces : côté pile, la libre circulation des citoyens des pays membres ; côté face, la surveillance des frontières extérieures commune. Le côté pile marche et nombre d’européens en bénéficient tous les jours, mais non le côté face.

Quelle est l'attitude de la Communauté européenne vis-à-vis de l'afflux de migrants en France ? Les partenaires de cette dernière ont-ils trop tendance à se défausser sur elle, la laissant en bout de chaîne ?

La France se trouve forcément en bout de chaîne puisque Calais est sur une frontière extérieure commune de l'espace Schengen, car le Royaume-Uni n'a jamais demandé à entrer dans l’espace Schengen et n’en fait pas partie. Les personnes qui prennent le train Eurostar pour Londres savent bien qu’elles doivent passer une douane d’abord gare du Nord.

Si le Royaume-Uni avait adhéré à l'espace Schengen, ou si le Royaume-Uni n’était pas attirant, ce qui a été le cas dans les années 1960, la situation serait totalement différente. Mais il est illusoire d'attendre un quelconque changement de la part du Royaume-Uni, pragmatique sur ce projet européen comme sur les autres.

Qu'en est-il de la posture du Royaume-Uni ? Quelle est sa responsabilité dans la situation de chaos actuelle, et s'efforce-t-elle vraiment de trouver des solutions ?

Des négociations ont lieu depuis des années entre la France et le Royaume-Uni pour trouver des solutions. Mais le problème demeure : les migrants irréguliers du Calaisis, dans leur très grande majorité, ne veulent pas rester en France, mais traverser la Manche. Même lorsque la France leur donne la possibilité d'y obtenir l'asile, cela ne les convainc guère, car ils considèrent que les opportunités professionnelles sont beaucoup plus grandes au Royaume-Uni, à juste raison d'ailleurs. De plus, nombre d'entre eux sont anglophones.

Les élections européennes ont été marquées par un fort abstentionnisme et un succès généralisé des partis d'extrême droite. A l'aune de ce qui se passe actuellement à Calais, quels enseignements l'Europe aurait-elle dû en retirer, et à quels risques s'expose-t-elle ?

Tout se passe comme si un certain autisme persistait dans les instances de l'Union européenne. Ses difficultés sont premièrement liées à l'insuffisance du respect du principe de subsidiarité. L'UE s’occupe trop de questions qui pourraient être traitées efficacement de façon séparée par chaque pays, au lieu de s'occuper des politiques essentielles. Ce non respect du principe de subsidiarité est éclatant à la lecture de certaines communications de la Commission européenne ou de l’ordre du jour du Parlement européen.

Deuxièmement, l'UE a déployé une politique d'élargissement s’apparentant à une fuite en avant, jusqu’à des pays qui ne peuvent être prêts à y entrer ou à en respecter les règles. Pour que l'UE perdure, il lui faut modifier profondément sa politique, et affirmer qu'elle a des limites géographiques[2]. La mise au point d’accords de partenariat devrait se substituer à des procédures sans fin d'élargissement. Les citoyens européens se demandent où va l'Union, quand ils voient, par exemple, que, périodiquement, de nouveaux chapitres de négociation sont ouverts avec la Turquie. Le 10 octobre  2014, alors même que la Turquie favorise le passage de djihadistes français vers l’état islamique et que la Turquie est le pays au monde comptent le plus de journalistes en prison, le chef de la diplomatie française Laurent Fabius a annoncé que la France est prête à ouvrir deux nouveaux chapitres de négociations avec la Turquie dans les discussions sur l'adhésion de ce pays à l'Union européenne.

Or, toute analyse sérieuse[3] permet de montrer que la Turquie n'a absolument pas l'intention de respecter les règles supranationales de l'UE, qu'elle n'a d’ailleurs pas intérêt à entrer dans l'UE, et que cette dernière n'a pas vocation à l'accueillir.

Face au désamour d'Europe mesuré lors des élections ou des enquêtes périodiques d’Eurbaromètre, Il faut donc des gestes forts de la part des dirigeants européens, montrant qu'ils ont compris la nécessité d'une remise en cause profonde des politiques et méthodes suivies.

A force d'exaspération, quel est le risque d'explosion de l'UE ?

Dans le cas contraire, le risque d'explosion de l’UE n’est pas nul. Mais ce serait un terrible retour en arrière : l'UE a ses défauts, mais elle a aussi beaucoup de qualités. C'est tout de même elle qui a permis une stabilité et une solidarité dans un continent qui a été traversé au XXe siècle par ce que je qualifie de deux grandes guerres civiles européennes, 1914-1918 et 1939-1945. Il serait néfaste de jeter le bébé avec l'eau du bain.

Mais tout se passe comme si l'UE continuait une politique assez erronée surtout depuis 2005, dans un certain autisme face aux réalités géopolitiques actuelles. Cet autisme se traduit par exemple pas une incompréhension totale de la question ukrainienne comme de la question syrienne. Alors qu’une analyse approfondie de l'UE est absente sur les grands sujets, elle se soucie par exemple de publier un épais rapport sur les moyens d’harmoniser la dimension des cuvettes de toilettes dans tous les pays membres…


[1] Expliqué dans notre livre : Dumont, Gérard-François, Verluise, Pierre, Géopolitique de l’Europe, Paris, Armand Colin - Sedes, 2014.

[2] Dumont, Gérard-François, « Les frontières de l’Europe », Population & Avenir, n° 668, mai-juin 2004 ; « L’identité géographique de l’Europe », dans : Delsol, Chantal, Mattéi, Jean-François (direction), L’identité de l’Europe, Paris, PUF, 2010.

[3] Dumont, Gérard-François, « La Turquie et l’Union européenne : intégration, divergence ou complémentarité ? », Géostratégiques, n° 30, 1er trimestre 2011.

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