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France, qu’as-tu fait de ton baptême ?

"Hauts-de-France", "Acalie", "Nouvelle Austrasie"... derrière les nouveaux noms de région aux allures de gadget médiatique, un prisme idéologique ravageur

Ce lundi 14 mars marquait le début de la consultation des habitants d'Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine sur le changement de nom de leur région, tandis que les élus du Nord-Pas-de-Calais-Picardie se réunissaient en séance plénière pour statuer sur le nouveau nom de la région. Des changements qui traduisent la volonté du pouvoir d'écrire une autre histoire de France, davantage tournée vers les logiques productivistes et européennes.

Laurent Avezou

Laurent Avezou

Laurent Avezou est historien, professeur en classes préparatoires, auteur de Raconter la France : histoire d’une histoire, Paris, Armand Colin, 2e éd. 2013, et de 100 questions sur les mythes de l’histoire de France, Paris, La Boétie, 2013.

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Atlantico : Après la fusion des régions se pose maintenant la question de leur changement d'appellation : "Hauts-de-France", "Terres-du-Nord" et "Nord-de-France" pour le Nord-Pas-de-Calais-Picardie. Même chose en Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine, dont les habitants doivent choisir entre "Acalie", "Nouvelle Austrasie" et "Rhin-Champagne". Les idées proposées n'évoquent-elles pas davantage des noms de centres commerciaux plutôt que l'histoire de nos territoires ? 

Laurent Avezou : Il est vrai que ces dénominations peuvent choquer par leur caractère composite, fait de bric et de broc. Mais c’était déjà le cas des 22 régions de 1956, conçues, non en fonction de l’héritage culturel, mais de leurs métropoles, auxquelles il fallait donner un bassin d’emploi : la région Bretagne n’était pas la région bretonne, mais la région de Rennes, de même que la région Pays de la Loire était celle de Nantes, une ville pourtant incontestablement bretonne de culture.

Mais je suis davantage gêné par l’anthropocentrisme que véhicule l’appellation "Hauts-de-France" finalement retenue pour Nord-Pas-de-Calais-Picardie. Comme si la France était une personne avec ses parties hautes et ses parties basses, l’idée étant bien sûr ici de valoriser ce qui est en haut – exactement comme, dans le cas des départements, le Haut-Rhin, les Hautes-Pyrénées et la Haute-Loire n’ont pas vu de problème à garder ce nom, alors que Basses-Pyrénées, Charente-Inférieure, Loire-Inférieure, Basse-Seine et Basses-Alpes, se sentant minimisées, ont obtenu d’être rebaptisées, de manière jugée plus "noble", Pyrénées-Atlantiques, Charente-Maritime, Loire-Atlantique, Seine-Maritime et Alpes-de-Haute-Provence. Seul le Bas-Rhin est resté, avec sagesse, à mon sens, le Bas-Rhin. Mais, pour en revenir aux Hauts-de-France, l’appellation prête à rire, quand on songe aux altitudes moyennes de cette région : qui a bien pu décréter que le nord était en haut et le sud en bas ? !

Les anciennes appellations de ces régions traduisent une certaine idée de l'histoire de France, si l'on se réfère aux dates de création, par exemple de la Picardie créée au Moyen Age, du Pas-de-Calais après la Révolution française, sans parler de ce que représentent l'Alsace et la Lorraine dans notre identité nationale. Vouloir supprimer ces noms ne traduit-il pas une volonté de gommer cette histoire de France, ou bien d'en raconter une autre, si l'on se réfère à l'appellation Austrasie ? 

Il faut désacraliser les appellations régionales traditionnelles. Un retour sur le passé nous apprend qu’elles n’ont rien d’intangible et que leur adoption doit beaucoup au hasard, en tout cas à des causes accidentelles. Prenons l’exemple de la région Languedoc-Roussillon, que Georges Frêche proposait déjà de rebaptiser Septimanie,  une appellation médiévale due au simple fait que la légion Septima (la VIIe légion) y avait stationné à l’époque romaine. Mais on la dénommait tout aussi bien Gothie, du fait qu’elle était restée entre les mains des Wisigoths, tandis que le reste de la Gaule était soumis aux Francs. Enfin, la dénomination Languedoc n’est apparue qu’au XIIIe siècle, lors du rattachement du comté de Toulouse au domaine royal : c’était une désignation linguistique par défaut, imposée par les Français du nord, qui, eux, parlaient la langue d’oïl. Or, ça n’a pas empêché le développement d’un véritable attachement culturel local à l’étiquette Languedoc, alors qu’elle avait été imposée à la province depuis l’extérieur

Idem pour la Picardie, qui ne désigne un territoire que très tardivement, en 1483. Et, là encore, c’est une appellation linguistique par défaut : la Picardie, c’est la province du parler picard (un des dialectes de la langue d’oïl). Avant cela, il existait à la Sorbonne une "nation" picarde, c’est-à-dire un regroupement d’étudiants parlant cette langue. Quand la région Picardie est créée en 1956, elle ne recoupe cet ancien territoire que pour moitié, et des trois départements qu’elle comportait, seule la Somme, autour d’Amiens, a une identité nettement picarde. En quoi ces deux Picardie, celle du Moyen Age et celles des anciennes régions, sont-elles historiquement plus justifiées que les Hauts-de-France qui viennent de naître ? Seul l’usage coutumier fait ici la différence.

Quant à l’Austrasie, c’est une appellation qui retient par sa charge historique : il s’agissait d’un des royaumes francs hérités de Clovis. Pourtant, Austrasie signifie simplement "pays de l’Est" (par opposition, à l’ouest de la Meuse, à la Neustrie, le "nouveau pays", nouveau pour un peuple venu de l’est) : ce n’est pas plus poétique que "Nord-de-France", et pourtant, avec le travail du temps, ça fait davantage rêver. Il plairait à mon cœur d’historien que soit retenue cette appellation, alors que je sais parfaitement qu’elle n’est pas pleinement satisfaisante : jamais la Champagne n’a fait partie de l’Austrasie, et celle-ci s’étendait également à une part de la Belgique et de l’Allemagne actuelles, jusqu’au Rhin. Ce n’est pas pour autant que je préconise de les annexer ! Et puis n’oublions pas que ces étiquettes géographiques sont mouvantes : les deux Bourgogne (Bourgogne et Franche-Comté, respectivement anciens duché et comté de Bourgogne) sont désormais réunifiées dans une même région. Soit. Mais, par fondamentalisme historique, on pourrait rappeler qu’elles faisaient l’une et l’autre partie d’un grand royaume burgonde (qui leur a légué son nom) qui allait jusqu’à la Méditerranée : ce n’est pas pour autant que les Provençaux se sentent burgondes ou bourguignons, si vous voulez mon avis. En la matière, il n’y a pas de vérité historique absolue du territoire. Il n’y a pas de pré carré à défendre.

Quelles réalités sont censées incarner ces nouveaux noms ? Est-ce vraiment le moment de remettre en cause de tels repères, au risque d'alimenter une "insécurité culturelle" ? La société française n'aspire-t-elle pas plus que jamais à une forme de stabilité, respectueuse de ses racines ? 

Ces régions ont été conçues pour mieux répondre aux critères européens. Que l’on choisisse "Nouvelle Austrasie" ou "Champagne-Rhin" pour la région Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine, c’est bien dans ce sens que l’on va : dans le premier cas, c’est réactiver une entité historique qui, jadis, était à cheval sur la France et l’Allemagne, à une époque où ces deux pays étaient dominés par les Francs, dans le second, c’est insister sur le Rhin comme trait d’union, et peut-être, en fait, flouter la référence à l’Alsace-Lorraine, trop connotée au passé conflictuel des deux pays, de 1870 à 1945. Dans les deux cas, c’est faire du neuf avec du vieux, et on peut rappeler que l’ancienne Austrasie participe désormais de la dorsale européenne, zone d’activité la plus intense du continent, de Londres à Milan. Le chauvinisme géographique me semble ici sans objet. Nous avons de nombreuses racines à disposition, mais c’est toujours à nous de choisir sur lesquelles nous appuyer.

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