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De Nosferatu au petit vampire de Joan Sfar, la figure du vampire traverse les époques.
De Nosferatu au petit vampire de Joan Sfar, la figure du vampire traverse les époques.
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Bon sang ne saurait mentir

Halloween : ce que les vampires révèlent de nos croyances et superstitions d’autrefois

Dents blanches et pointues, cape noire et une sensible aversion pour les UV, l'image du vampire est bien connue. Et pourtant le mythe du méchant sanguinaire réserve encore des surprises. Retour sur les origines du monstre le plus populaire du siècle.

Damien Le Guay

Damien Le Guay

Philosophe et critique littéraire, Damien Le Guay est l'auteur de plusieurs livres, notamment de La mort en cendres (Editions le Cerf) et La face cachée d'Halloween (Editions le Cerf).

Il est maître de conférences à l'École des hautes études commerciales (HEC), à l'IRCOM d'Angers, et président du Comité national d'éthique du funéraire.

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Atlantico : Littérature, cinéma, bande dessinée, le vampire est partout. De Nosferatu au petit vampire de Joan Sfar, il traverse les époques, de sorte qu’il est certainement devenu le monstre le plus populaire aujourd’hui. Comment expliquer cette prolifération de vampires aujourd’hui ?

Damien Le Guay : Il faut tout d’abord prendre conscience que le retour des vampires, la prolifération de ce monde des morts-vivants, si présent au cinéma et à la télévision, perturbe des frontières, les réaménage autrement. Trois frontières sont ainsi ébranlées. D’une part, l’idée traditionnelle du « monde des morts » d’un côté, et du « monde des vivants » d’autre part, est aujourd’hui perturbée avec le recul des formes traditionnelles du deuil collectif, des rituels d’accompagnement des morts, des cérémonies funéraires.

Le paradoxe est le suivant : quand l’expression sociale de la mort s’amenuise, l’expression imaginaire d’une porosité entre les vivants et les morts augmente. D’où le retour massif, avec des gros succès d’audience, des vampires, des zombies, des revenants et des fantômes. Comment dire ? C’est comme si l’imaginaire des adolescents donnait de l’importance à un univers déconsidéré par les adultes.

Seconde considération, seconde perturbation de frontières : si le monde des morts-vivants se développe, c’est sans doute que les frontières ne sont pas aussi stabilisées qu’autrefois. Avant, la frontière semblait hermétique. Aujourd’hui, elle semble devenue soit dérisoire, soit problématique, soit à explorer. La fête d’Halloween, qui reprend la fête celte de Samain, reprend et rend festive l’ouverture du monde des morts et son irruption dans le monde des vivant. Et le tout, sous un jour ludique.

Troisième déplacement des frontières : celui qui sépare les adultes et les adolescents. Dans l’univers de Vampire Diaries ou de Twilight, les vampires ne sont pas des adultes mais d’autres adolescents, ils sont là, déjà là, résistent et tentent de vivre normalement malgré leur nature vampirique. La frontière entre le mondes des hommes et celui des vampires traverse désormais l’adolescence, semble une condition de l’amour, un risque supplémentaire.   

Si de nos jours le vampire est associé à la fiction, sa croyance fut attestée à certaines époques. Au XIXème siècle on associait les vampires à certaines maladies rares. Jusqu’à quel point faisaient-ils partie de la croyance populaire ? Comment étaient perçus les individus soupçonnés d’être des vampires ?

Avant, les vampires venaient d’ailleurs, ressemblaient à des être à part, ennemis du genre humain. Ils venaient d’un autre monde – un monde sans religion, sans croyance, sans espérance commune, sans partager le désir d’une humanité commune à tous. Il fallait les pourchasser, les tuer, les brûler au nom d’une croyance orthodoxe, d’une religion universelle – et donc catholique. Aujourd’hui, comme indiqué, présents dans le monde des adolescents, ils nous ressemblent, ils sont l’autre coté de nous-mêmes, la part qu’il faut apprivoiser ou combattre d’une manière non dramatique. Et, le plus souvent, la chasse aux vampires, comme dans Buffy contre les vampires ou Angel, est comme un rite initiatique pratiqué entre copines. Nous sommes loin des sorcières à dénoncer, à brûler par une Église répressive de toutes les déviances – ce que nous voyons, pour le Moyen-âge, dans Au nom de la rose. Aujourd’hui, sous la dictature joyeuse du second degré, avec cette domination des fantasmes adolescents, les vampires sont partout et doivent être combattus comme un sport commun, une épreuve initiatique. C’est ainsi que fut revisité, dans un film de 2012, l’histoire du jeune Abraham Lincoln devenu, avant sa carrière politique, chasseur de vampires.

Du malade rejeté jusqu’au jeune homme aux canines blanches et saillantes, l’image du vampire a largement évolué au cours des siècles. Comment s’est opérée cette mutation? Depuis quand pense-t-on le vampire comme un objet marketing ?

Étrangement tout, y compris nos croyances les plus archaïques, nos peurs les plus primitives, sont reprises et recyclés dans et par l’univers hollywoodien. Mais cette promotion du monde des vampires installe dans nos imaginations l’idée de deux mondes, du monde d’en haut et du monde d’en bas, du monde de ceux qui ont des pouvoirs particuliers et se servent des hommes  comme d'une matière première et le monde des hommes de plus en plus soumis à des espèces dominantes. L’univers initiatique de Harry Potter instaure déjà un fossé entre le monde des magiciens et celui des Moldus, les simples hommes, bêtes jusqu’à l’entêtement, vivant dans des villes sans imagination, soucieux avant tout de vivre sans idéal. Disons de cet univers qu’il en revenait au  monde de la gnose – combattu, par exemple, au début du christianisme, par Irénée de Lyon – qui séparait ceux qui savent et ont des pouvoirs et, d’autre part, les autres, les ignorants, les hommes de basse condition.

Dans l’univers actuel des Vampires, là aussi, deux mondes coexistent, avec les hommes, courageux certes, mais placés en bas de l’échelle des mondes. En filigrane, cette hiérarchie des mondes, ces pouvoirs réservés aux autres (les magiciens, les vampires…) en dit long sur les dangers qui nous guettent et la soumission des hommes face au monde qui vient. Que nous dit ce retour du monde des morts-vivants ? Que le danger vient de partout. Que les hommes ont moins de pouvoir que d’autres plus puissants que nous. Que l’humanité est, en quelque sorte, en bout de course, soumise à des dangers qui pourraient remettre en cause son existence.  

Qu’est-ce que ce mythe exploité aujourd’hui nous apprend-il sur notre conception de la mort ?

Là, il faut distinguer trois créatures du monde des morts-vivants. Le vampire, le fantôme ou le zombie. Le vampire est intelligent et est de la race des suceurs de sang. Le fantôme est un revenant, un mort qui revient dans l’univers des vivants. Quant au zombie, il est un humain réduit à sa plus simple expression, dépourvu de paroles, d’âme et assujetti à ses besoins les plus primitifs. Dans le monde funéraire d’avant, il fallait que les rites et les accompagnements religieux interviennent pour empêcher les morts de devenir des fantômes.

Aujourd’hui, avec le détricotage de la ritualité funéraire, l’affaiblissement des pratiques religieuses, le risque le plus grand est celui de devenir un zombie – un sous-homme aphone et désireux de « bouffer » de la chair humaine. Plus les gestes et paroles d’inscription des hommes dans une continuité, une histoire, s’affaiblissent, plus les hommes craignent, au moment de la mort, de devenir des zombies. C’est ainsi, me semble-t-il, que peut se comprendre cet actuel désir de ne pas laisser traces, de disparaitre au plus vite, de n’être plus à la charge des familles. 60 % de ceux, en France, qui souhaitent en passer par la crémation, espèrent, ainsi, ne pas être à la charge de leurs familles ou de la Nature. En somme, ils craignent d’épouser le sort des zombies pour n’être plus complètement des être humains chargés d’une histoire, gorgés d’affection, dotés de l’autorité du mourant. Dés lors, ils préfèrent choisir la mort en cendre dans une urne, plutôt que la mort en corps dans un cercueil.

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