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Les top-models correspondent plutôt aux années 1990. Cindy Crawford était une super star...
Les top-models correspondent plutôt aux années 1990. Cindy Crawford était une super star...
©Reuters

Naomi, Claudia, Cindy...

"La fin des top-modèles humains ? Et alors ? Ils ont toujours été des porte-manteaux !"

La marque H & M fait scandale pour utiliser dans sa campagne de Noël des mannequins dont le corps a été dessinés par ordinateur. La virtualisation du corps est-elle choquante ? Pas sûr...

Laurent de Sutter

Laurent de Sutter

Laurent de Sutter est écrivain et éditeur. 

Passionné de cinéma, il dirige la collection "Perspectives Critiques" aux Presses Universitaires de France. Il vient de publier Théorie du trou aux éditions Léo Scheer. 

 

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Atlantico : Pour sa campagne de Noël, H&M utilise des top-modèles conçus par ordinateur : leur visage est bien celui de mannequins humains, mais leur corps est "virtuel". La marque suédoise a-t-elle franchie la ligne jaune ?

Laurent de Sutter : Comment regarder une top-modèle ? Notre premier réflexe, lorsque nous sommes confrontés à cette question, est de répondre : "comme un être humain, comme une femme". Mais c’est une erreur. Lorsque nous rencontrons une top-modèle, c’est toujours dans une campagne de publicité. Nous ne connaissons d’un top-modèle que l’image qui fait d’elle ce qu’elle est. En ce sens, un top-modèle n’a jamais été un corps physique.

Comme image, la top-modèle est une sorte d’apparition : un corps de lumière soumis à notre regard, un pur fantasme que personne, nulle part, ne rencontrera jamais pour de vrai. Les théologiens, jadis, avaient un mot pour décrire cette apparition épiphanique d’une image : ils parlaient de « corps glorieux ». C’est ce corps glorieux qu’Ernst Kantorowicz avait à l’esprit lorsqu’il élabora la théorie des « deux corps du roi » (séparant le corps concret du souverain mortel, et le corps mystique du Roi éternel). C’est sans doute aussi à lui que pensait Gilles Deleuze lorsque, dans un texte de jeunesse, il analysa le maquillage comme le mode d’accès privilégié au secret de la femme. Ou bien Paul Valéry lorsqu’il formula sa célèbre formule : « Le plus profond, c’est la peau ».

Dans tous ces cas, ce dont il s’agit, c’est d’accepter la différence fondamentale qu’il y a entre un être humain et la manière dont cet être humain peut se transformer en image. Car, en effet, ce qui compte, c’est bien l’image : s’il y a un secret à chercher chez la top-modèle, ce n’est pas dans la fille qui fait ce métier, mais dans les images auxquelles elle donne lieu. Du reste, les couturiers sont les premiers à s’en rendre compte, eux qui n’hésitent pas à parler des mannequins travaillant pour eux comme autant de « porte-manteaux » destinés à mettre en valeur la surface sublime qui viendra y dessiner leurs vêtements, tandis que l’œil du photographe transformera cette pure surface en images. Si l’on est d’accord avec cela, l’argumentation utilisée par H&M pour défendre la campagne de publicité qui fait scandale ces jours-ci est tout à fait légitime. Si les mannequins sont de pures images, en quoi, en effet, celles-ci devraient avoir une origine véritable ?

 

Les top-models correspondent plutôt aux années 1990. C’est à cette époque que Naomi Campbell, Claudia Schiffer ou Cindy Crawford furent des super stars et prirent le pouvoir dans les magazines people sur les actrices. Mais seulement vingt ans plus tard, on leur signifie qu’elles n’ont plus lieu d’exister. Comment analysez-vous cette évolution ?

Je crois que toute la question est ici celle de la démocratisation du monde – c’est-à-dire le fait que, dans les sociétés occidentales, l’égalité est devenue la plus importante des valeurs.

Comme pouvait l’écrire Edgar Morin il y a presque quarante ans, les stars n’étaient possibles que dans un monde où l’identification avec plus grand que soi ne paraissait pas grotesque. Or c’est ce qui se passe dans une société intégralement démocratisée : personne, nulle part, ne peut être considéré comme plus grand que moi, c’est-à-dire plus beau, plus riche, plus important. H&M, d’ailleurs, a joué un rôle crucial dans ce processus de démocratisation : en devenant, par sa politique stylistique et publicitaire, un acteur légitime du monde de la mode, le prestige dont bénéficiaient les créations impayables issues de la haute couture est aussi devenu celui du prêt-à-porter de masse. Tout le monde s’est retrouvé égal devant la mode : ce n’est plus l’argent (le prix des vêtements) qui permet désormais de faire la distinction entre plouc anonyme et star internationale, mais le goût, aussitôt sanctionné par les magazines spécialisés.

Cette situation, toutefois, n’est pas nouvelle. En réalité, elle constitue le point d’aboutissement d’une logique qui remonte aux Lumières : la logique du soupçon, c’est-à-dire la logique voulant que, derrière toute grandeur, il y a une petitesse qui se cache. Derrière le pouvoir se dissimule la corruption, derrière l’argent se dissimule l’oppression, derrière le bonheur se dissimule la névrose, derrière la religion se dissimulent des prêtres pédophiles, etc. La généralisation, depuis le XVIII° siècle, de la logique du soupçon a abouti à déboulonner chaque grandeur du piédestal où celle-ci croyait se trouver à l’abri de la critique : c’est ce que Jean-François Lyotard appelait la « fin des grands récits ». Nous refusons de croire – mais nous refusons de croire d’une manière très particulière : nous ne refusons de croire que pour autant que notre incroyance aboutisse à une diminution de ce qui se voulait grand. Ainsi des stars, dont la presse people nous a appris que, au fond, il ne s’agissait que de filles et de garçons plus ou moins névrosés, plus ou moins alcooliques, plus ou moins incapables d’amour, et qui, comme tout le monde, doivent se battre contre la peau d’orange, les vergetures ou les boutons. Il y a vingt ans, à l’époque des « super-tops », on y croyait encore. C’est désormais fini, semble-t-il. 

 

Il est intéressant de constater que ces « top models virtuels » ne sont pas seulement des femmes, mais aussi des hommes...

Je n’en suis pas certain. L’histoire des fantasmes suscités par les « corps glorieux » est aussi ancienne que celle l’art, et aussi peu genrée que celui-ci – voyez les éphèbes de la statuaire grecque. Il est vrai, qu’une sorte de mouvement de balancier a pu s’observer : dans l’amour courtois, c’était la Dame qui était le fantasme pur, tandis qu’à l’époque de la musique romantique, c’étaient les solistes virtuoses. Franz Liszt, par exemple, provoquait chez ses fans des crises d’hystérie tout aussi peu réalistes, je veux dire : tout aussi hantée par les fantasmes, que celles dont ont pu faire l’objet les Beatles, Patrick Bruel ou Justin Bieber. De ce point de vue-là, je ne crois pas du tout que la « virtualisation » des corps d’hommes soit une nouveauté.

 

Mais alors pourquoi ces « top-modèles virtuels » font scandale aujourd’hui ?

Je dirais que le scandale causé par les « top-modèles virtuels » est au fond de l’ordre de la peur. Mais cette peur n’est pas celle, dont on a beaucoup parlé, du remplacement prochain des humains par les machines. Je crois que c’est une peur beaucoup plus profonde. Le progrès de la logique du soupçon a en effet conduit à abattre toutes les idoles des temps passés – le dieu, le roi, la star. Mais abattre une idole ne signifie pas pour autant sortir de la croyance : derrière ce qu’on prenait pour une illusion à dissiper se cache toujours une autre illusion attendant son heure. Or il se fait qu’à nos illusions nous tenons plus que tout : ce sont elles qui définissent ce que nous sommes, le monde dans lequel nous vivons, et les gestes que nous avons à faire pour y vivre. Et il se fait aussi que, malgré la « fin des grands récits », nous ne sommes pas différents de ceux qui nous ont précédés : nous aussi nous avons nos illusions – à commencer par celle de la « fin des grands récits », de la fin des illusions. Ainsi, celle à laquelle s’attaquent aujourd’hui les « top-modèles virtuels » nous est d’autant plus précieuse que nous nous croyons désillusionnés de tout. Quelle est cette illusion ? Je dirais que c’est celle de l’authenticité de notre être – l’authenticité de notre humanité d’être humain.

Que l’être humain puisse être remplacé par des machines est une perspective bien moins effrayante que celle voulant que ce sont les êtres humains eux-mêmes qui ont toujours été des machines. Ou plutôt, dans le cas qui nous occupe : qu’ils ont toujours été des porte-manteaux, c’est-à-dire des images.

Notre illusion a été de croire que le « corps glorieux » ne concernait que nos ancêtres obsédés de religion, alors que celui-ci était une part intégrante de notre être, lequel ne s’est donc jamais résumé à notre corps. C’est ce que nous réalisons aujourd’hui : toucher à notre image est peut-être beaucoup plus grave que toucher à notre corps. En même temps, c’est aussi une chance : nous avons à nouveau l’occasion de nous rendre compte de la différence qu’il y a entre nous et notre image, et donc de nous réconcilier avec ces images que nous n’avions jamais cessé de considérer comme des mensonges.

 

Propos recueillis par Aymeric Goetschy

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