Grèce, Botswana, Hong-Kong… ces murs érigés pour lutter contre l'immigration clandestine | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Histoire
Grèce, Botswana, Hong-Kong… ces murs érigés pour lutter contre l'immigration clandestine
©

Bonnes feuilles

Grèce, Botswana, Hong-Kong… ces murs érigés pour lutter contre l'immigration clandestine

Quand ils ne sont ni de maison ni de prison, les murs sont des instruments de contrôle, d'exclusion, d'interdiction, de mémoire, aussi. De la Grande Muraille de Chine aux murs d'îlots d'habitation sécurisés derrière lesquels vivent aujourd'hui quelque 8 millions d'Américains, de l'étonnant mur de la peste au XVIIIe siècle au "mur de Bush" séparant les États-Unis et le Mexique, Claude Quétel propose dans son livre "Histoire des Murs" (Perrin) un passionnant tour d'horizon des murs à travers les âges et les civilisations.(2/2)

Un peu partout dans le monde apparaissent d’autres barrières contre l’immigration clandestine. Pour n’en rester qu’à l’espace Schengen, des velléités d’édification ont été enregistrées en Slovaquie face a l’Ukraine et en Grèce devant la Turquie. Le processus est même engagé pour la Grèce, qui a commencé par faire appel à l’agence européenne Frontex pour endiguer l’arrivée des clandestins par les îles. L’action entreprise a permis de diminuer le flux de 70 à 75 % mais a augmenté du même coup de 370 % l’arrivée des clandestins par la Turquie. Celle-ci s’opère le long du fleuve Evros qui fait office de frontière naturelle, sauf au nord ou le cours d’eau dessine un crochet en Turquie, laissant un segment de frontière sans aucun obstacle physique.

C’est la que, selon Athènes, prés de 300 clandestins passent chaque jour. Quant au total des clandestins arrivés en Grèce par des voies diverses en quatre ans, de 2007 a 2010, il atteindrait le chiffre de 512 000. Alors, au début de 2011, il a été envisagé de construire une clôture de 12,5 kilomètres sur la frontière pour fermer le coude de l’Evros. Des patrouilles de Frontex renforcent la police grecque dans ce secteur. Selon un responsable grec, « cela incitera aussi la Turquie à reconnaître sa propre responsabilité dans cet afflux de clandestins ».

L’opposition (de gauche) grecque a crié au racisme et Bruxelles s’est montrée embarrassée : « Les murs ou les grillages sont des mesures à court terme qui ne permettent pas de s’attaquer de manière structurelle à la question de l’immigration clandestine. » L’ONU a de son côté condamné l’initiative grecque. Christos Papoutsis, ministre de la Protection du citoyen (et chargé de l’immigration), a fustigé toutes ces « hypocrisies » en ajoutant : « On pointe la Grèce du doigt depuis des années en l’accusant d’être incapable de garder ses frontières selon les critères du traité de Schengen et, au moment ou elle décide de prendre des mesures, elle est critiquée. »

En France, le ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux, lui-même en charge de l’immigration, a soutenu ce projet lors d’une visite a Athènes le 27 janvier 2011 : « Les mesures qui sont engagées, des lors qu’il ne s’agit pas de restaurer le mur de Berlin, vont dans le bon sens et nous les soutenons » (Le Monde.fr). Quant a la Bulgarie, membre de l’Union européenne et candidate a l’intégration dans l’espace Schengen, elle a annoncé qu’elle souhaitait à son tour élever une barrière antimigratoire sur sa frontière avec la Turquie.

Il semble donc que les murs contre l’immigration aient de l’avenir au sein même de l’Union européenne. Avec l’Amérique du Nord, l’Europe fait figure de Terre promise pour les innombrables candidats à l’immigration venant des pays pauvres. Le différentiel de niveau de vie produit un phénomène d’aspiration migratoire qui provoque a son tour, en réaction et passé un certain seuil quantitatif, des mesures de restriction envers l’immigration légale et a fortiori illégale. Les barrières physiques n’en sont finalement que la forme la plus outrée et la plus impopulaire, en attendant leur second souffle à la fois plus discret et plus efficace : les murs virtuels.

Bien entendu, ces barrières contre l’immigration clandestine ne sont l’apanage ni des Etats-Unis ni de l’Union européenne. On n’en prendra pour exemple que l’Afrique australe ou, en 1975 déjà, une barrière de sécurité électrifiée avait été érigée par l’Afrique du Sud en bordure orientale du Kruger National Park (plus de 20 000 kilomètres carrés) sur les frontières avec le Mozambique et le Zimbabwe. Toutefois, le Mozambique étant alors au début d’une sanglante guerre d’indépendance (prés d’un million de morts jusqu’en 1992), cette barrière anciennement conçue pour la séparation des parcs naturels animaliers était de type conflictuel. S’étirant initialement sur 120 kilomètres, elle n’a pas totalement disparu et fait désormais fonction de mur contre l’immigration et la contrebande sur les tronçons qui subsistent.

En revanche, la nouvelle barrière érigée depuis 2005 par le Botswana sur ses 500 kilomètres de frontière avec le Zimbabwe est, dès son origine, antimigratoire. Une fois de plus, la considérable différence de niveau de vie entre les deux pays a provoqué le processus. Au nord de l’Afrique du Sud, le Botswana, de la taille de la France, ne compte que 2 millions d’habitants. Indépendant depuis 1966 et resté dans le Commonwealth, il est l’un des « bons élèves » de l’Afrique, économiquement parlant (9 % de croissance). Politiquement stable, il ne connaît aucun problème d’émigration. En revanche, le Botswana doit affronter un mouvement d’immigration massive en provenance de son voisin oriental, le Zimbabwe (ex-Rhodésie du Sud), beaucoup plus peuplé (12,5 millions d’habitants) et infiniment plus pauvre.

C’est pourtant un grand pays minier comme son voisin, mais un régime dictatorial et corrompu a précipité le pays dans la crise économique, le chômage et une inflation galopante. Du même coup, en dépit des chutes Victoria, le tourisme s’est raréfié sur fond de campagnes contre les « pays blancs » (notamment ceux du Commonwealth). Les Zimbabwéens ont alors massivement fui leur pays : un quart peut-être de la population a émigré depuis 2007, principalement vers l’Afrique du Sud et le Botswana. Ce dernier pays s’en était alarmé depuis longtemps, constatant en 2003 que sur 125 000 entrées légales chaque mois, très nombreux étaient les Zimbabwéens « oubliant » de rentrer chez eux une fois leur visa expiré. Et c’était compter sans les entrées clandestines.

Bientôt, 2 000 Zimbabwéens étaient reconduits chaque semaine à la frontière. Bientôt aussi, les Botswanais accusaient leurs voisins non seulement d’envahir leur pays, mais d’y commettre des vols et d’y propager le sida. Quant a la décision de construire une barrière électrifiée, elle a pris pour alibi la prévention de propagation de maladies du bétail – le Botswana étant un pays traditionnel d’élevage, équipé d’abattoirs modernes et exportateur vers l’Europe. Le Zimbabwe a eu beau jeu de rétorquer qu’une barrière de 4 mètres surmontée de barbelés, électrifiée de surcroît, c’était beaucoup pour empêcher le passage du simple bétail. « Le Botswana est en train de créer une nouvelle bande de Gaza », s’est plaint le gouvernement du Zimbabwe.

La pression sur la frontière est trop forte pour que cesse l’immigration illégale et d’ailleurs, par endroits, la barrière est arrachée. L’étape suivante du processus est l’attitude de plus en plus brutale de la police de l’autre côté de la frontière. On commence même à parler d’assassinats, à en croire The Daily News. La encore, le mur n’est que l’élément le plus visible du problème de l’immigration « sans consentement mutuel ». On ne quittera pas l’Afrique australe sans y remarquer un « mur » qui pourrait bien remporter la palme de l’originalité.

Il s’agit, si l’on veut, d’une barrière antimigratoire, mais cette fois contre les éléphants de Zambie qui chaque soir passent le fleuve pour piller de ses manguiers, paisiblement mais catastrophiquement, un village proche. Or l’espèce est désormais protégée et il est hors de question de tirer sur les éléphants. Alors les habitants ont imaginé un « mur du piment », en partant du constat que les éléphants ont une sainte horreur de l’odeur du piment. Et nos villageois, excédés des incursions dévastatrices de la gente éléphantesque, de piler quantités de piments rouges de l’espèce la plus forte (sacana), de les incorporer a de la graisse et d’en imprégner des linges tendus sur des piquets, a hauteur de trompe. Des paysans font de même en Mozambique et il semble que cela soit efficace.

De tous les murs d’interdiction, ceux qui tentent de s’opposer a l’immigration illégale sont, plus peut-être que les frontières conflictuelles, appelés à se multiplier dans le monde. Partout ou il y a un important différentiel de niveau de vie, un courant migratoire s’installe que les pays d’accueil ou plutôt les pays d’arrivée ne peuvent pas ne pas contrôler. Encore une fois, les murs, s’ils sont au centre de l’attention publique, ne constituent pas le problème en soi, mais le reflètent et le cristallisent. 

Evoquons ici un dernier exemple, paradoxal, qui veut empêcher des Chinois d’aller chez des… Chinois : la barrière qui interdit l’accès de Hong Kong au reste de la République populaire de Chine. D’un côté, 7 millions d’habitants dont le pouvoir d’achat est proche de celui des Américains. De l’autre, 1,3 milliard de Chinois qui voient Hong Kong comme l’Eldorado. L’enclave britannique est redevenue chinoise en 1997, mais en conservant son gouvernement, son système légal, sa monnaie (le dollar de Hong Kong), son port franc, ses équipes sportives… et ses lois sur l’immigration.

Dans le slogan chinois du « Un pays, deux systèmes », que Pékin voudrait appliquer également a Taiwan, la « Région administrative spéciale de Hong Kong de la République populaire de Chine » bénéficie d’une promesse d’autonomie de cinquante ans. Pour le monde des affaires de Hong Kong, 2 047 équivaut a l’infiniment loin. En attendant ces lendemains incertains, Hong Kong – ou 500 000 Chinois se sont installés depuis 1997 – a entrepris de filtrer sévèrement les entrées sur son territoire. Bienvenue aux touristes chinois, de plus en plus nombreux, mais halte a l’immigration autre qu’autorisée et contrôlée. Alors pourquoi pas un mur sur l’ancienne frontière de l’enclave ? C’est aujourd’hui chose faite, alors même que rien de tel n’avait existé du temps de l’enclave britannique. Cette barrière métallique coiffée de barbelés a elle aussi son surnom : « La petite muraille de Chine. »

Extraits de "Histoire des murs" de Claude Quétel publié aux éditions Perrin (2014). Pour acheter ce livre, cliquez ici

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !