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L’Union européenne et Joaquim Almunia, le commissaire européen chargé de la Concurrence, ont jugé les propositions de Google pour pallier les entraves à la concurrence insuffisantes.
L’Union européenne et Joaquim Almunia, le commissaire européen chargé de la Concurrence, ont jugé les propositions de Google pour pallier les entraves à la concurrence insuffisantes.
©Flickr commons

Roi d'internet

Google accusé d’abus de position dominante mais y a-t-il des combattants crédibles sur son marché ?

Joaquim Almunia, le Commissaire européen à la concurrence, a jugé mercredi 17 juillet les mesures proposées par Google pour lever les craintes d'abus de position dominante insuffisantes.

Frédéric Fréry

Frédéric Fréry

Frédéric Fréry est professeur à ESCP Europe où il dirige le European Executive MBA.

Il est membre de l'équipe académique de l'Institut pour l'innovation et la compétitivité I7.

Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont Stratégique, le manuel de stratégie le plus utilisé dans le monde francophone

Site internet : frery.com

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Atlantico : L’Union européenne et Joaquim Almunia, le commissaire européen chargé de la Concurrence, ont jugé les propositions de Google pour pallier les entraves à la concurrence insuffisantes. Le géant est soupçonné de ne pas respecter la concurrence sur les marchés de la recherche et de la publicité en ligne. Dans quelle mesure Google est devenu aujourd'hui indétrônable, incontournable ?

Frédéric Fréry : Le poids de Google est suffisamment prépondérant pour attirer l’attention des autorités sur un éventuel abus de position dominante. Google est présent sur toutes les plateformes d’accès Internet, y compris maintenant sur PC avec leur système d’exploitation Chrome. Ils sont premiers sur les smartphones et les tablettes (Androïd) et ultra-dominants comme moteur de recherche sur Internet. Youtube, qui leur appartient, est la première chaîne de télévision au monde tous supports confondus, et leur position dans la publicité en ligne est exceptionnelle. Il faut ajouter à cela que certains services qu’ils développent sont intégrés à d’autres sites, comme la localisation avec Google Maps.
Dans tout ce que nous faisons sur Internet, ou presque, Google intervient à un moment où un autre. Les interrogations de l’Union européenne sont donc légitimes.

Les usagers peuvent-ils réellement fonctionner sans lui ?

On peut échapper à Google, mais il s'agit c’est une démarche délibérée et méticuleuse. Cependant, on se prive alors de la facilité d'utilisation et de la qualité de leurs services. Trouver des alternatives est possible mais c’est compliqué et au total l’expérience utilisateur est moindre.


Existe-t-il des solutions alternatives crédibles ? Lesquelles ? Pourront-elles se développer ?

Sur à peu près tous les services de Google il existe des concurrents. Bing de Microsoft ou le Français Qwant pour les moteurs de recherche, Facebook ou Twitter pour les réseaux sociaux, Hotmail ou Yahoo! mail pour les mails, Firefox pour la navigation, TomTom ou Géoportail pour la cartographie, etc. Il existe donc des alternatives, mais le principal avantage de Google c’est l’interconnexion de tous ses services. Dès qu’on utilise un de leurs services, la proposition est affinée pour la prochaine utilisation d’un autre service. Si on utilise des solutions alternatives, on perd cet avantage précieux. Or, il n’y a pas de concurrents qui puissent proposer le même éventail de services, hormis éventuellement Microsoft ou Yahoo!, mais avec une qualité souvent inférieure.
Au passage, on peut s’étonner d’un retour aux portails Internet. Avant Google, à la fin des années 1990, il existait des portails qui proposaient toute une panoplie de services (e-mail, infos, météo, shopping, etc.), sur une même page. C’était la grande époque d’AOL, de Yahoo!, ou de Voila. Après l’explosion de la bulle Internet au début du siècle, on a pensé que cette logique de portail était dépassée et qu’elle devait laisser la place à des acteurs spécialisés par service. Or, aujourd’hui, Google et Microsoft se rapprochent en fait du modèle historique de Yahoo!, avec toute une série de services proposés sur une même page d’accueil.
Ce revirement est logique. Google se rémunère essentiellement car les internautes vont accéder, par son intermédiaire, à des sites référencés chez lui. Google agit comme un péage. Ils ont donc forcément intérêt à être une porte d’entrée d’Internet sur tous les supports, c'est-à-dire, en fait, un portail.

L'Union européenne et les autorités de la concurrence ont, dans le passé, pris des mesures pour empêcher certains monopoles de se créer en découpant des entreprises en morceaux par exemple ou en supprimant certaines interconnexions. Peut-elle faire la même chose pour Google ? Ou est-ce trop tard étant donné son poids économique ? Aurait-il été possible de réagir avant ?

Ce sera une procédure juridique longue dont on ne connait pas les aboutissants pour le moment. Cependant, les autorités de la concurrence ont déjà fait plier de grandes entreprises, largement dominantes en leur temps, comme IBM dans les années 1970, AT&T dans les années 1980 ou Microsoft dans les années 1990 et 2000. Google n’est donc pas à l’abri d’une procédure du même type.
Cela dit, d’une manière générale, l’objectif de toute stratégie d’entreprise consiste à créer un avantage concurrentiel, ce qui revient à établir – légalement – une forme de concurrence déloyale. Il est normal que les entreprises cherchent à occuper une position dominante leur permettant de profiter le plus possible de leur avantage concurrentiel, et il est tout aussi normal que les autorités s’assurent qu’elles n’en abusent pas aux dépens des consommateurs. Elles ont ainsi forcé Microsoft à dés-imbriquer Windows et Internet Explorer. On pourrait imaginer une démarche du même type, entre le moteur de recherche de Google, son réseau social Google+ et son service de vidéos YouTube.

Quelles conséquences a sa position dominante aujourd'hui et quelles pourraient-elles être demain ?

L'histoire de l’informatique est faite d’époques successives. Le vainqueur de la première époque – les ordinateurs – a été IBM. Lorsque dans la deuxième époque la valeur est passée du matériel au logiciel, c’est Microsoft qui l’a emporté. La troisième époque a vu le basculement du logiciel vers Internet et la domination de Google. Nous en sommes maintenant à la quatrième époque, le 2.0, avec la co-création des contenus par les utilisateurs. Or, vous l’avez remarqué, chaque vainqueur de chaque époque a perdu sa supériorité à l’époque suivante : IBM n’a jamais dominé les logiciels, Microsoft n’est pas devenu une entreprise Internet et de même Google n’a pas une position très forte sur le 2.0, notamment par rapport à Facebook ou Twitter.
D’un point de vue stratégique, c’est ce que l’on appelle le dilemme de l’innovateur : ceux qui ont été les meilleurs à chaque génération se sont tellement spécialisés qu’ils ont beaucoup de mal à renier leurs compétences pour passer à la génération suivante. Ils cèdent donc la place à de nouveaux entrants. Ce processus d’obsolescence du succès est essentiel à la vitalité du capitalisme.
Propos recueillis par Manon Hombourger

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