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Démocratie, souveraineté nationale et zone euro sont-elles compatibles ?
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Le paradoxe de la mondialisation

Démocratie, souveraineté nationale et zone euro sont-elles compatibles ?

Pas encore traduit en français, "The Globalization Paradox", le livre du professeur de Harvard Dani Rodrik, s'intéresse au dilemme dans lequel se trouve l'Europe, incapable de conjuguer ses 3 aspirations les plus fortes : survie de l'euro, droit des nations et contrôle démocratique des institutions.

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Si l’on admet l’hypothèse que la crise de 2008 clôture la série historique des Trente Piteuses marquée par une mondialisation financière, et qu’elle ouvre une nouvelle série historique dont nous ne connaissons rien encore, sinon qu’elle commence par de graves secousses financières, alors l’ouvrage de Dani Rodrik, professeur à Harvard, The Globalization Paradox, paru en mai 2011 chez Norton & Company (346 pages, 20 €, en anglais, pas encore de traduction en français) constitue une sorte de phare symbolique. Il pose en effet avec beaucoup d’acuité la question de la compatibilité des modèles politiques nationaux avec la mondialisation financière, y compris celui de la démocratie et de la souveraineté populaire. Et il explore, sur le fond, la tentation impérialiste contenue dans la doctrine libre-échangiste.

Quand le libre-échange favorise le développement de l'Etat

D’une certaine façon, l’essentiel du livre, dans ce qu’il explique, et dans ce qu’il suggère d’ailleurs, tient dans le premier chapitre : Du Marché et de l’État [1], où Rodrik revient sur cet étrange paradoxe selon lequel les pays ouverts au libre-échange sont ceux qui historiquement ont le plus développé l’État. "Le marché et l’État sont complémentaires, et non substituables, comme des théories économiques simplistes voudraient le faire croire.[2]"

Avec talent, Rodrik pioche dans l’histoire des compagnies monopolistiques de l’empire britannique pour étayer sa démonstration. Dans le cas de la Compagnie de la Baie d’Hudson, titulaire du monopole du commerce avec les territoires de l’Ouest canadien, il est évident que l’importation de la fourrure vers l’Angleterre au XVIIe siècle n’aurait pu se développer sans une concession d’un monopole étatique à quelques commerçants déterminés à s’enrichir à l’abri de toute concurrence. Ainsi, la condition de développement de cette première forme de mondialisation tient tout entière à la garantie de droit offerte par la puissance publique, et surtout à l’imposition d’une règle unique d’échange sur les marchés internationaux.

Ce que montre Rodrik avec brio, et dès les premières pages, c’est le lien de nécessité entre l’existence d’un État capable de garantir une stabilité juridique aux échanges, et le développement de ces échanges internationaux. En ce sens, le libre échange constitue le triomphe de l’État et de la réglementation beaucoup plus que leur mise en cause.

On regrettera que Rodrik ne pousse pas son raisonnement jusqu’à son terme politique. En effet, il rappelle que la plus sûre garantie pour le développement d’un libre-échange intégral reste la règle de droit unique dans tous les pays. Ce grand fantasme de nos institutions multilatérales au fond, qui reposent sur l’intégration juridique internationale sur une base de volontariat, y fait écho. Rodrik fait remarquer qu’historiquement, la création des empires fut la réponse la plus simple à cette exigence. Dans le cas de la compagnie de la baie d’Hudson, elle consistait tout simplement à imposer les règles britanniques sur le sol canadien, solution rapide pour une intégration juridique réussie.

En vérité, l’impérialisme constitue bien la vérité profonde du libre-échange, et la souveraineté nationale sa contradiction.

Libéralisme politique vs. néo-libéralisme économique

L’ouvrage de Rodrik passe en revue l’histoire de la mondialisation et de sa compatibilité avec les règles juridiques nationales. L’ouvrage est trop riche pour être résumé de façon aussi lapidaire, et il mérite une lecture longue et posée.

On notera avec intérêt le chapitre Folle mondialisation financière[3], où Rodrik analyse les effets de la dérégulation dans la circulation des capitaux. Il rappelle que la libre circulation des capitaux fut remise en cause en 1945 à cause de la dangereuse instabilité économique qu’elle avait entraîné durant l’entre-deux-guerres, et qui fut alors perçue comme une cause majeure du second conflit mondial. De façon flatteuse pour nous Français, il soutient que c’est la conversion de la gauche française en 1983 à l’orthodoxie néo-classique qui a permis de déréguler effectivement au niveau mondial la circulation des capitaux dans le monde (page 103).

Rodrik a quelques phrases assassines sur les conséquences de ce choix : "Les théories décrétant l’efficacité des marchés financiers devinrent la doctrine intellectuelle dominante de l’époque. Ces théories étaient fondées sur des assertions invraisemblables concernant le comportement des spéculateurs et des investisseurs: sur leur rationalité et leurs anticipations, sur leur contribution au progrès économique[4]" (page 105).

La grande force de l’ouvrage de Rodrik est de passer en revue, avec une distance critique intelligente, tout le prêt-à-penser économique qui nous est livré sur la mondialisation, et d’en montrer les contradictions profondes avec le libéralisme politique qui structure nos démocraties. D’une certaine façon, Rodrik commence à éclairer la voie encore étroite où beaucoup d’esprits occidentaux s’engagent : montrer la contradiction entre le libéralisme politique et l’extravagant néo-libéralisme économique qu’on nous présente comme inéluctable.

 



[1] Of Markets and States, Globalization in History’s Mirror, page 3

[2] Markets and states are complements, not substitutes, as simpliistic economic account would often have it.

[3] Financial Globalization Follies, p. 89

[4] Theories that asserted financial market efficiency had become the dominant intellectual doctrine of the day. These theories were based on implausible assumptions about how speculators and investors behaved: how rational and forward-looking they were and how much their activities contributed to economic progress.

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