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Gaffes en série & dérapages : comment le casting de la classe politique en est arrivé à ne plus être à la hauteur de la fonction
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Gaffes en série & dérapages : comment le casting de la classe politique en est arrivé à ne plus être à la hauteur de la fonction

"Je suis en situation précaire, en CDD" pour Manuel Valls, "un des journals" de la part de Myriam El Khomri... Si les dérapages et les gaffes ont toujours existé, leur accélération dans le temps est révélatrice de la baisse de niveau du personnel politique. Un phénomène qui n'est pas sans conséquence sur la défiance qu'entretiennent les Français vis-à-vis de leurs élites.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Atlantico : Alors que la Belgique et l'Europe étaient en émoi suite aux attentats commis à Bruxelles, le ministre des Finances déclarait qu'il y avait eu "une certaine forme de naïveté" de la part des autorités belges à l'origine du développement du communautarisme. Au-delà du fond, ce commentaire a été perçu comme déplacé par un certain nombre de responsables politiques. Quels sont les dérapages récents de la part du personnel politique qui vous ont paru les plus choquants ? Peut-on dans certains cas parler d'insuffisance, voire d'incompétence ?

Vincent Tournier : En pointant la "naïveté"des autorités belges, Michel Sapin a-t-il commis un dérapage ? N’a-t-il pas plutôt dit tout haut ce que certains, y compris au gouvernement, pensent tout bas ? Voire : n’a-t-il pas été missionné pour envoyer un message au gouvernement belge ? Après tout, Michel Sapin n’est ni un novice, ni un ministre subalterne. Et ce ne serait pas la première fois qu’un ministre est chargé de dire tout haut ce que les autorités de l’Etat ne peuvent pas assumer officiellement, quitte à ce que lesdites autorités démentent aussitôt après.

Dans tous les cas, cela montre qu’il existe un "problème belge". Les autorités de la Belgique ont-elles fait ce qu’elles auraient dû faire, alors même que la Belgique s’est déjà trouvée au centre de plusieurs événements dramatiques, que ce soit avec Mehdi Nemmouche en mai 2014 (le musée juif de Bruxelles) ou avec l’attaque du Thalys en août 2015 ? La tolérance, c’est bien joli, mais une fois passé un certain seuil, cela devient de la bêtise, voire de la complicité. C’est probablement ce que le gouvernement français a eu envie de dire, sans passer par les canaux officiels mais de façon suffisamment ferme pour être sûr que le message passe bien. Car qu’arrivera-t-il si une nouvelle attaque se produit sur le territoire français grâce aux facilités que la Belgique procure aux djihadistes ? On voit mal comment la France pourrait laisser prospérer à ses frontières une zone hostile qui sert de base à ses ennemis. Et puis, reconnaissons-le : il en va aussi de l’image de l’Union européenne. Car, tout de même, quelle image donne l’Europe, dès lors que sa propre capitale sert de succursale aux djihadistes.

En même temps, on comprend aussi pourquoi les autorités françaises ne veulent pas trop en faire. En effet, le cas de Molenbeek soulève un problème très perturbant, notamment pour ceux qui soutiennent mordicus qu’il ne faut pas faire d’amalgame entre l’islam et les terroristes. La question est de savoir si un quartier majoritairement musulman peut éviter de faire une quasi-sécession culturelle, voire devenir une pépinière pour djihadistes. C’est une question dérangeante parce qu’elle ouvre un débat que, pour l’heure, personne n’a voulu aborder : peut-on imaginer un territoire, par exemple un département ou une région, a fortiori un pays, devenir majoritairement musulman tout en maintenant les valeurs et les principes qui fondent la société occidentale ? Pour l’heure, une telle interrogation n’a pas droit de cité car elle impliquerait des remises en cause trop déchirantes. 

Affaiblissement de l'Etat, manque de préparation des gouvernants, manque de formation, pression médiatique, par quelles causes le personnel politique a-t-il pu en arriver à ne plus être à la hauteur de sa fonction ? Depuis quand ces derniers ne représentent-ils plus l'élite réelle de la France ?

C’est une vaste question qui mêle différents débats. C’est tout le problème des élites politiques aujourd’hui. Le sujet est sensible parce qu’on a ici vite fait d’être taxé de populiste, mais ce terme de populisme a aussi bon dos et permet d’esquiver trop facilement les débats. Or, aucune question n’est illégitime. Les élites sont-elles moins compétentes qu’autrefois ? Sont-elles devenues médiocres ? Ont-elles simplement moins de pouvoir ? Ne sont-elles pas aussi davantage soumises à la tyrannie des médias et de la communication ? Il serait trop facile de donner une réponse angélique à toutes ces questions. Les élites politiques ont manifestement changé ; elles se sont davantage professionnalisées, ce qui n’a pas que des avantages. Elles doivent aussi faire face à des contraintes nouvelles, à commencer par celle des tribunaux et des organismes supranationaux, mais aussi de l’opinion publique, avec des citoyens souvent plus critiques et plus exigeants. Les leaders ont-ils moins de talent qu’autrefois ? Leur intelligence n’est pas en cause, mais il est assez évident que les qualités nécessaires pour faire une carrière politique ne sont plus les mêmes. Sur le plan culturel, les élites actuelles se sont éloignées de l’ancien modèle des élites littéraires, où prédominait la culture classique et humaniste. Mais elles sont ici à l’image d’une société qui évolue, dans laquelle les loisirs et le culte de l’instant ont remplacé la culture classique. Il faut aussi souligner que les esprits les plus brillants se dirigent davantage vers les métiers de la finance et du secteur concurrentiel, plus rémunérateurs et plus prestigieux, que vers les métiers de l’Etat, mal considérés.  

Quel en est le prix pour la société française ? 

C’est une évolution qui risque de poser des problèmes à terme. Dans son dernier rapport, le président du jury de l’ENA pointe certaines faiblesses observées chez les candidats. Ce constat n’est pas totalement surprenant. Nombreux sont les universitaires qui font aussi le constat d’une baisse du niveau des étudiants, lesquels maîtrisent de moins en moins le français et ont des trous béants sur leur connaissance de l’histoire nationale. Comment pourrait-il en être autrement puisque l’histoire nationale est tenue en suspicion et que seule l’histoire des peuples migrants paraît digne d’être enseignée. On l’a encore vu récemment avec la polémique sur la commémoration de la guerre d’Algérie. Que représente cette guerre pour un jeune Français d’aujourd’hui, sinon un combat entre un peuple pacifique et dominé, et un peuple dominateur et tortionnaire ? Qui va oser dire que le FLN de l’époque n’a rien à envier à l’Etat islamique d’aujourd’hui, lui qui ne respectait aucune des lois de la guerre, n’hésitant pas à massacrer les harkis et les Européens après le cessez-le-feu ? 

Cette prise de distance avec l’histoire nationale peut produire des effets en cascade. Ce qui a fait la force de la France, c’est d’avoir un Etat fort, animé par un corps de fonctionnaires dévoués et fiers de servir leur pays. Si on enlève ces éléments, que va-t-il se passer ? On voit déjà que le monde enseignant, qui a constitué l’ossature de l’administration française (les fameux "hussards noirs de la République"), commence à douter du bien-fondé de sa mission. Que va-t-il arriver si l’on peine à trouver des fonctionnaires de qualité pour assurer les fonctions de base dans l’administration, que ce soit pour la sécurité sociale, les impôts, l’état civil, la justice, la police ? Une administration ne tient pas seulement par la qualité de ses lois ; elle a aussi besoin de toute une armée de petites mains qui font correctement leur travail, en refusant l’à-peu-près et les passe-droits, et ayant l’envie de résister à la corruption. Cette question me paraît plus importante que de savoir s’il y a suffisamment de femmes parmi les énarques.

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