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FN : pourquoi la stratégie de la France apaisée est un pari risqué pour le parti
©Reuters

Séminaire à huis clos

FN : pourquoi la stratégie de la France apaisée est un pari risqué pour le parti

Le Front National, confronté à son incapacité à rassembler suffisamment pour remporter le second tour des élections jusqu'à présent, tient un séminaire en ce premier week-end de février. Il met également en avant un nouveau slogan, visant à faire du parti frontiste celui de l'apaisement... Une stratégie de communication qui pourrait s'avérer à double tranchant.

Jean-Philippe Moinet

Jean-Philippe Moinet

Jean-Philippe Moinet, ancien Président de l’Observatoire de l’extrémisme, est chroniqueur, directeur de la Revue Civique et initiateur de l’Observatoire de la démocratie (avec l’institut Viavoice) et, depuis début 2020, président de l’institut Marc Sangnier (think tank sur les enjeux de la démocratie). Son compte Twitter : @JP_Moinet.

 

 

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Atlantico : "La France apaisée" tel est le slogan de l'une des affiches du FN diffusée depuis plusieurs semaines. Que laisse-t-il entrevoir de la stratégie du Front national ? En quoi est-elle nouvelle ? Quel est l'objectif recherché à travers ce message ?

Jean-Philippe Moinet : La ficelle FN est bien grosse...Le premier mouvement d'extrême droite en Europe tente de poursuivre sa tentative de banalisation, ou de l'anesthésie, par un marketing de "l'apaisement", visant à rajouter une couche mielleuse sur sa façade. Mais qui peut croire que le parti lepeniste va "apaiser" la France ? C'est une nouvelle duperie !

Même si sa croissance électorale a été continue lors des élections intermédiaires jusqu'au régionales, on a bien vu que le FN, tout simplement par ce qu'il contient en lui de ferments de fracturations de la société (fracturations politiques, sociales et communautaires notamment), est apparu comme le parti de toutes les tensions. On est très loin, dans l'idéologie et la culture FN d'une "France apaisée".

Face à lui, dans quelques régions clés, les citoyens ne s'y sont d'ailleurs pas trompés malgré certaines prévisions: ils ont majoritairement choisi de laisser de côté leur préférences politiques habituelles pour, au deuxième tour, opposer au FN un bloc républicain, qui a été victorieux. C'est ce bloc républicain, qui a apaisé les régions et a rassuré la France. Cette affiche est curieuse mais un psychanalyste pourrait dire qu'elle révèle tout ce qui manque au FN: la France et l'apaisement.

Cette stratégie est-elle sincère ou artificielle ? Ce discours s'apparente-t-il davantage à une stratégie de communication politique ou à la nouvelle réalité du parti ?

Il s'agit plus de tactique que de stratégie. Il semble clair que le FN cherche à faire "de l'image", pour tenter de sortir de l'impasse dans laquelle ses discours (même lissés devant les medias, comme l'a montré un récent documentaire d'Envoyé Spécial sur France 2) et ses propositions continuent de le mettre. Tous les artifices lui semblent bons, y compris d'inventer ce slogan "la France apaisée", qui est à total contre-courant de la culture FN. 

Le parti des Le Pen, la fille au Nord, la petite-fille au Sud, veut le beurre et l'argent du beurre : à l'approche des élections, il est le parti du racolage de toutes les peurs ( la xénophobie et l'europhobie étant ses deux fonds de commerce traditionnels qui, malheureusement, fonctionnent en des moments de crise) ; ensuite, pour se refaire une image, il instrumentalise un slogan "la France apaisée", qui pourrait correspondre au positionnement d'un... Francois Bayrou !

C'est une tentative de masquer une réalité : le parti de Marine Le Pen continue de faire peur. Comme vient le montrer la nouvelle édition d'un sondage annuel sur le FN (TNS-Sofres pour Le Monde, France Info, Canal Plus), ce parti inspire de plus en plus de craintes, notamment à droite : les Français sont 56% à penser qu'il constitue "un danger pour la démocratie en France", soit neuf points de plus qu'en 2013. Et le FN a aujourd'hui le même niveau de répulsion qu'au moment où Jean-Marie Le Pen transmettait les rênes du parti à sa fille. Chose importante à relever : les personnes qui estiment qu'il faut "combattre" le FN a progressé : du côté des sympathisants "LR", cette attitude combative a même progressé de 16 points en un an. Les élections régionales ont contribué à ouvrir les yeux, de ceux qui pouvait se laisser amadouer, ou anesthésier. Pour la droite républicaine et le centre, pour leur survie, il a été démontré, au Nord comme au Sud, que la victoire passait par une confrontation frontale, et non biaisée ou évitée, avec le FN. 

Inversement, une véritable stratégie d'apaisement n'aurait-elle pas pour effet de lisser excessivement l'image du FN, et ainsi d'amoindrir son pouvoir d'attraction ?

Peut-être. Le risque, pour Marine Le Pen, est aujourd'hui aussi de se voir contestée par les tenants d'une ligne "orthodoxe". Le succès du FN est de savoir profiter de toutes les crises, et de ce qui est considéré comme l'impuissance de la classe politique traditionnelle. Tout le discours FN sur "le système" politico-médiatique, tout le discours "ni droite, ni gauche" correspond à une volonté de se présenter comme une alternative, dite "nationale", aux autres partis, qualifiés par exemple d'"européistes". C'est cette posture "anti-système", ultra-protestataire et populiste, qui a fait ses succès passés, surtout aux élections intermédiaires (européennes, premier tour des régionales)  où les enjeux de pouvoir étaient considérés comme faibles (ce sera toute autre chose avec la présidentielle). 

Si le FN sort de cette ligne de différenciation forte - on verra par exemple s'il ose revenir sur sa proposition de sortir de l'Euro - certes il pourra gagner en crédibilité mais il risque alors de perdre en attraction protestataire et en cohérence politique. Il lui sera difficile de sortir de la démagogie à succès ! C'est la quadrature du cercle pour Marine Le Pen. Si, à un an de la présidentielle, ses propositions se rapprochent de celles des autres formations politiques, et en particulier de LR, le procès interne en trahison pourra lui être intenté : n'oublions pas que Jean-Marie Le Pen, resté complice de Marion Marechal-Le Pen au Sud, n'a pas dit son dernier mot ! 

Par ailleurs, si le FN revient sur sa volonté de remettre en question l'Euro et de sortir de l'Union Européenne (comme l'avait dit Marine Le Pen), beaucoup d'électeurs pourront lui opposer ce raisonnement, renversé : sur l'euro, l'original (LR, UDI, Modem, voire PS) vaut mieux qu'une copie, pâle et risquée... 

En quoi cette stratégie d'apaisement rejoint-elle une dynamique plus générale au sein de la classe politique française ? A quels autres exemples peut-on la comparer dans d'autres partis ?

Presque tous les partis et leaders démocratiques, au-delà de l'affirmation de leur champ de convictions, font généralement en sorte d'apaiser. C'est une forte demande, aujourd'hui, dans l'opinion. Cliver ne fait plus recettes. La gravité de la situation dans laquelle se trouve le pays appelle une hauteur de vue. Ce mot-clé "apaiser" faisait d'ailleurs partie, dès 2014, des trois axes (avec "rassembler" et "réformer") de la candidature d'Alain Juppé, à la primaire présidentielle de la droite et du centre. Il est à la fois curieux et comique que le FN cherche aujourd'hui à s'inspirer de la méthode Juppé, qui a prouvé un certain succès. 

Je pense que cette tentative d'affichage frontiste, si elle n'est étayée par aucun renoncement de fond et de discours, notamment sur la xénophobie et l'europhobie, risque d'être perçue comme à contre-emploi et donc creuse. En d'autres termes, l'imagination marketing a beau être développée au FN comme ailleurs, la France ne se laissera pas apaiser par n'importe qui !

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