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Finis les mémos top secret pour Jared Kushner : la véritable histoire de la « dégradation » du gendre de Donald Trump
©NICHOLAS KAMM / AFP

An American Story

Finis les mémos top secret pour Jared Kushner : la véritable histoire de la « dégradation » du gendre de Donald Trump

Jared Kushner, mari d’Ivanka Trump, avait jusqu’ici accès aux informations classifiées . Mais cette autorisation suscitait beaucoup d'inquiétude au sein de la Maison-Blanche.

Patrick Chamorel

Patrick Chamorel

Patrick Chamorel est professeur à l'université de Stanford.

Il y enseigne les sciences politiques, à l'aulne des relations transatlantiques et des différences de systèmes politiques européens et français. Il collabore réguliérement au Wall Street Journal, Die Welt et CNN. Dans les années 90, il était conseiller politique dans plusieurs cabinets ministériels, à l'Industrie et auprès du Premier ministre.

 

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Atlantico : Le gendre et conseiller de Donald Trump, Jared Kushner, s'est vu retiré, par l’exécutif,  son autorisation (temporaire) aux informations classifiées "top secret". En quoi les difficultés liées aux difficultés financières de Jared Kusnher et de son entreprise immobilière Kushner Cos ont-elles pu jouer un rôle dans cette décision ? Quels sont les risques que cherchent à éviter ici la Maison Blanche, notamment face à la vulnérabilité financière de Jared Kushner face aux puissances étrangères ?

Patrick Chamorel En effet, vendredi dernier, le directeur de cabinet de la Maison-Blanche, le Général John Kelly, a informé Jared Kushner, le gendre et “principal conseiller” du Président Trump, qu’il n’aurait plus accès aux informations les plus sensibles, classées “Top Secret”, mais seulement à celles classées “Secret”.   Cette mesure ne vise pas seulement Jared Kushner, mais l’ensemble des conseillers de la Maison-Blanche qui bénéficient d’un accès provisoire” aux informations “Top Secret”.  Dans la plupart des cas, au terme des longues vérifications du FBI, ces conseillers n’ont pas été jugés suffisamment fiables pour mériter un accès “permanent”.  La Maison-Blanche avait déjà été échaudée par le cas de Rob Porter, qui est resté conseiller de Trump pendant des mois avant que les enquêtes du FBI le jugent inapte à conserver son poste.  Cependant, derrière cette mesure collective, c’est bien Jared Kushner qui est visé par le directeur de cabinet de la Maison-Blanche, le General John Kelly.

En conséquence, le principal conseiller du Président Trump, dont le portefeuille n’a cessé de s’étendre, de la relance du processus de paix entre Israéliens et Palestiniens aux autres dossiers chauds du Moyen-Orient, aux relations avec la Chine, le Mexique, l’Arabie Saoudite, puis à la réforme de l’administration publique fédérale toute entière, ne pourra plus participer au briefing matinal du Président Trump sur le renseignement, ou accéder aux informations les plus sensibles.  Sans les informations-clé dont il a besoin sur les contacts et les positions de ses interlocuteurs étrangers, Kushner est voué a perdre toute crédibilité auprès de ceux-ci a quelques jours de la visite de Benjamin Netanyahu à Washington. Dans ces conditions, on peut se demander comment il va pouvoir continuer à remplir les missions que lui a confiées son beau- père! Kushner a jusqu’à présent sollicité un accès aux informations classées “Top Secret” plus souvent qu’aucun autre conseiller de la Maison-Blanche, a l’exception des membres du Conseil de la Sécurité Nationale. Comment pourrait-il d’ailleurs en être autrement puisque Kushner illustre le paradoxe d’avoir à traiter de sujets sensibles et complexes, souvent en dehors des circuits habituels, alors même qu’il est dénué d’expérience en matière diplomatique et de sécurité nationale! Le retrait de son accès aux informations “Top Secret” va encore accroitre sa vulnérabilité face à ses interlocuteurs étrangers et le risque d’être même manipulé par eux. Ce n’est pas seulement un problème pour Kushner, mais pour la conduite de la politique étrangère et la sécurité nationale des Etats-Unis…et pour Trump lui-même.

Il faut bien voir que la requête de Kushner pour l’obtention d’un accès “permanent” aux informations “Top Secret” s’est heurtée à des obstacles constants depuis sa prise de fonction a la Maison-Blanche, il y a plus d’un an, dans la foulée d’une campagne à laquelle il avait pris une part essentielle. Kushner s’est même rendu coupable d’utiliser sa boite mail personnelle au lieu de la boite sécurisée de la Maison-Blanche, alors que le candidat Trump et les Républicains avaient outrageusement exploitée une “erreur” similaire commise par Hillary Clinton pendant la campagne présidentielle. Kushner n’a dévoilé les contacts qu’il avait eus avec des personnalités étrangères pendant la campagne et la période de transition entre le scrutin de novembre 2016 et la prise de fonction de Trump en Janvier 2017, qu’au compte-gouttes. Plus d’une fois, il a dû réactualiser ses déclarations. Le directeur de cabinet John Kelly et le Conseiller à la Sécurité Nationale Robert Mc Master n’ont cesse de reprocher à Kushner de nouer des contacts avec des dirigeants étrangers sans les en informer, les débriefer, ou se coordonner avec leurs services. Quant au procureur Mueller, il n’enquête pas seulement sur les anciens contacts qu’a pu avoir Kushner avec des responsables russes dans le cadre de l’enquête sur les liens supposés entre la campagne de Trump et la Russie, mais aussi sur les conditions dans lesquelles Kushner rencontre ses interlocuteurs étrangers. C’est là que Kushner continuent d’être rattrapé par ses affaires financières.

Alors que la dette du couple Kushner a été révisée à la hausse, passant d'une fourchette de 19 à 98 millions de $ à une fourchette de 31 à 155 millions de dollars,  quels sont les risques que cherchent à éviter ici la Maison Blanche, notamment face à la vulnérabilité financière de Jared Kushner face aux puissances étrangères ? Quels sont les pays concernés ?

Le manque d’expérience de Kushner en matière de diplomatie et de sécurité nationale n’est pas la seule, ni même peut-être sa principale vulnérabilité aux yeux du FBI, de la CIA, de la NSA, des Départements d’Etat, de la Défense et de la Sécurité Intérieure. Sans parler des généraux Kelly et Mc Master à la Maison-Blanche…ni évidemment des puissances étrangères qui cherchent à tirer le maximum d’avantages de leurs relations avec Kushner! Depuis qu’il a pris le contrôle de l’empire immobilier familial “Kushner Companies”, suite aux démêlés de son père Charles avec la justice américaine pour cause de corruption politique, Jared Kushner fait face a un mur de dettes. L’origine en est l’achat par sa compagnie, en 2007, d’une tour de Manhattan pour le prix record de 1,8 milliards de dollars. Soit quelques mois seulement avant l’explosion de la bulle immobilière à Wall Street! Kushner Companies doit encore 1,2 milliard a ses prêteurs.

C’est pourquoi Jared Kushner s’était mis à la recherche d’investisseurs étrangers. Il a été en contact avec Sergei Gorkov, le dirigeant de la banque russe Vnesheconombank que l’administration Obama avait placée sur une liste noire et sanctionné pour soutenir les rebelles russes du Donbass en Ukraine. Il avait aussi rencontre les dirigeants du géant chinois de l’assurance, Anbang, et l’ancien Premier ministre du Qatar. Mais ces discussions se sont interrompues au moment ou Kushner a rejoint la Maison-Blanche, ces investisseurs éventuels souhaitant éviter des conflits d’intérêt potentiels. Pour la même raison, Kushner s’est désengagé de son entreprise.

Les velléités passées de Kushner à rechercher activement des investisseurs étrangers ne sont pas de nature à rassurer les responsables de la Maison-Blanche –à l’exception de Trump lui-même qui ne manque pas une occasion de renouveler sa confiance à Kushner. La dette personnelle du couple Kushner a récemment été réévaluée à la hausse et pourrait largement dépasser les 100 millions de dollars. Or, les services secrets américains ont obtenu la preuve qu’au moins quatre pays ont discuté des meilleurs moyens d’exploiter la vulnerabilite de Kushner à leur profit, notamment les difficultés financières et la structure complexe de Kushner Companies. Ces pays sont les Emirats Arabes Unis, le Mexique, Israël et la Chine. Kushner pourrait-il être “acheté” par une puissance étrangère qui leur proposerait d’effacer une partie des dettes de l’entreprise qui reste aux mains de sa famille, ou même ses dettes personnelles, par exemple?

Dans quelle mesure cette décision peut-elle également découler de l'enquête menée par Robert Mueller ?

Ce qui aurait pu rester une enquête classique du FBI sur le passé de Kushner en vue de lui accorder un accès “permanent” à des informations “Top Secret” a pris un tour beaucoup plus politique avec l’ouverture d’une enquête du FBI, puis d’une autre menée par le procureur spécial Robert Mueller, sur les liens supposes entre l’équipe de campagne de Trump (dont Kushner a été l’un des principaux animateurs) et la Russie.

Durant cette période, Kushner avait plusieurs fois rencontré l’ambassadeur russe à Washington, Sergei Kislyak, connu pour être un recruteur d’espions particulièrement efficace. Il avait aussi rencontré le banquier Sergei Gorkov, bien qu’il nie que l’objet de ces discussions ait été son entreprise. Mais, au-delà de ses contacts avec des responsables russes, c’est l’ensemble des relations de Kushner avec des personnalités étrangères qui intéresse le procureur Mueller et inquiètent les responsables de la Maison-Blanche. Par exemple, le couple Kushner est lié d’amitié avec Wendi Cheng, suspectée d’être une espionne chinoise. Dans ses contacts avec ses interlocuteurs étrangers, Kushner respecte rarement les règles diplomatiques et de sécurité, ce qui irrite Kelly et Mc Master au plus haut point.

La décision de Kelly de retirer à Kushner son accès aux informations “Top Secret” peut s’analyser comme une victoire pour celui-ci et Mc Master dans les lutes de pouvoir internes à la Maison-Blanche. Kushner s’était appuyé sur les deux Généraux pour évincer Steve Bannon, le conseiller stratégique populiste de Trump. Désormais, Kelly et Mc Master s’attaquent a Kushner, non pas pour des raisons idéologiques cette fois, mais parce que Kushner ne se plie pas à la discipline qu’ils cherchent à imposer à la Maison-Blanche (et Kushner est une cible plus “facile” que Trump), parce qu’il represente à leurs yeux un danger potentiel pour la sécurité des Etats-Unis, et enfin que Kushner, en tant que cible privilégié dans l’enquête du procureur Mueller sur les liens entre la campagne Trump et la Russie, fait peser une épée de Damoclès sur la Maison-Blanche.

Il est symptomatique que Trump, qui a le pouvoir d’accorder un accès “permanent” aux informations “Top Secret” à Kushner, se soit défaussé sur Kelly. Manifestement, il ne souhaite pas ouvrir un nouveau front contre ces généraux qui s’emploient, contre Trump lui-même, à essayer d’instaurer un minimum de discipline au sein de la Maison-Blanche. Il est difficile pour Trump de s’aliéner davantage Kelly et Mc Master qui jouissent d’une bonne réputation dans les cercles du pouvoir et les media à Washington. Il a besoin d’eux. Mais Trump, lui-même soupçonné de malversations par Mueller, a peut-être aussi jugé qu’il ne pouvait continuer à protéger exagérément son gendre au regard des suspicions grandissantes de Mueller à l’égard de celui-ci. Kushner est considéré par Mueller et de nombreux observateurs comme un personnage-clé dans les liens supposées entre la campagne Trump et la Russie et celui qui pourrait contribuer a faire tomber Trump. S’il était formellement mis en cause par Mueller, Trump s’en trouverait évidemment affaibli et serait en première ligne. Et qui sait ce que Kushner serait prêt a révéler sur Trump s’il se sentait “lâché” par le Président?

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