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Nabilla, la nouvelle star de l'émission de téléréalité "Les anges".
Nabilla, la nouvelle star de l'émission de téléréalité "Les anges".
©Capture d'écran

Tous allergiques aux limites ?

Faut-il protéger la génération des Loana-Nabilla d’elle-même ?

Après son mémorable "Allo", Nabilla écume les plateaux de télévision. Se pose alors la question de l'origine de la fascination que cette jeune femme exerce sur notre pays, qui semble osciller entre le phénomène ancestral de l'ingénue captivante et la marque d'une génération qui veut se vider le cerveau, définitivement. Troisième épisode de la série "Tous allergiques aux limites ?".

Jean-Paul   Brighelli et  Eric Deschavanne

Jean-Paul Brighelli et Eric Deschavanne

Jean-Paul Brighelli est professeur agrégé de lettres, enseignant et essayiste français.

 Il est l'auteur ou le co-auteur d'un grand nombre d'ouvrages parus chez différents éditeurs, notamment  La Fabrique du crétin (Jean-Claude Gawsewitch, 2005) et La société pornographique (Bourin, 2012)

Il possède également un blog : bonnet d'âne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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Lire aussi les articles sur la même série : Sommes-nous capables de renoncer aux progrès de la science quand ils ont un coût humain ?etAllergiques aux limites : qu’il se pratique entre adultes consentants suffit-il à justifier que le porno extrême ne soit pas interdit ?

Atlantico : Après Loana, Nabilla a repris avec brio le flambeau de la starlette écervelée écumant les plateaux télé pour le plus grand plaisir d’un public qui se délecte de ses moindres maladresses. Pour faire durer le concept de la téléréalité, les chaînes n’hésitent pas recycler les concepts à l'infini et à « réutiliser » d’anciens candidats, pour sombrer toujours plus dans le vide intellectuel. Le divertissement est-il une fin en soi, qui justifierait tous les moyens ?

Eric Deschavanne :La téléréalité est un pur produit de la télévision commerciale, de cette télévision qui n'a d'autre but, selon le mot célèbre de Patrick Lelay, de vendre du temps de cerveau vide à Coca-cola. Seule compte l'audience, puisque l'unique source de profit est la vente d'espace publicitaire aux annonceurs. Ce qu'on ne souligne pas assez, c'est le caractère éminemment démocratique de ces programme de divertissement : puisque l'audience seule importe, le public règne en maître absolu ; on ne le manipule pas, on ne prétend pas l'éduquer, on lui donne simplement la dose de divertissement qu'il attend en s’efforçant de satisfaire ses désirs et ses fantasmes autant qu'il est possible. Le divertissement devient une fin en soi, au sens où toute dimension pédagogique et culturelle (avec la hiérarchie du maître et de l'élève que cela suppose) disparaît : la téléréalité représente à cet égard la quintessence du spectacle démocratique.

Jean-Paul Brighelli : Franchement, j'ai avec Secret Story des liens fort distendus : j'en sais juste assez pour mépriser une énième production d'Endemol — ou plutôt de Mediaset, le groupe de Berlusconi : nous voilà au cœur du divertissement planétaire (Secret Story n'est que l'adaptation de Big Brother, toutes ces télés, qui appartiennent peu ou prou aux mêmes groupes diffusent peu ou prou les mêmes programmes avec un même but : faire avaler aux téléspectateurs, via un divertissement aussi abrutissant que possible, divers écrans publicitaires (Niveau 1) et, par en-dessous, leur faire accepter la réalité saumâtre (François Hollande) ou grotesque (Berlusconi) dans laquelle ils baignent. De ce point de vue, oui, la fin justifie tous les moyens. Panem et circenses, disaient les Romains — du pain et des jeux : cela suffisait pour abrutir la foule, prête à encenser les politiques assez riches pour offrir deux cents paires de gladiateurs qui s'entre-tuaient dans l'arène — et à nourrir les citoyens pendant les Jeux. Aujourd'hui, c'est le panem qui manque — alors on en rajoute une couche dans le circenses. Au peuple exsangue des chômeurs européens correspondent les jeux les plus abrutissants jamais réalisés par une chaîne de télévision.

Le fait que les participants consentent à être les dindons de la farce audiovisuelle en connaissance de cause - moqueries des téléspectateurs, faiblesse intellectuelle, cynisme des sociétés de production - suffit-il à rendre la chose acceptable ?

Eric Deschavanne : La mise en scène de la médiocrité, de la bêtise ou simplement de la banalité, est l'aspect le plus fascinant, parce que le plus novateur, de la téléréalité. A travers la téléréalité, l'individu quelconque devient une star, abstraction faite de toute forme d'excellence ou de mérite. Il suffit d'être soi-même, d'être sexy ou d'être stupide au point de ne pas avoir honte de sa bêtise pour devenir le clou du spectacle. C'est un autre aspect de la démocratisation qui, sans doute, contribue à légitimer la téléréalité : la notoriété médiatique est désormais à la portée du premier venu, à la faveur d'une performance - la mise en scène de soi-même - qui ne requiert aucun travail ni mérite particulier.

Quels risques moraux les dérives des mécanismes de la téléréalité que sont la surmédiatisation de personnes qui n'ont rien à dire font-il courir à la société dans son ensemble ?

Eric Deschavanne : Le risque principal réside probablement dans cette déconnexion artificiellement entretenue entre la "réussite" (la sortie de l'anonymat que permet la médiatisation) et le mérite, dont les participants sont les premières victimes consentantes. Pour le reste, il faudrait parler de symptôme plutôt que de risque. La téléréalité témoigne ainsi par exemple du déclin de la pudeur, lié au brouillage de la frontière entre le public et l'intime. Elle entretient du côté du spectateur un certain voyeurisme cynique qui n'est certes pas l'aspect le plus flatteur de l'être humain.

Si l’on jette un regard sur notre société du divertissement au sens large, celle-ci semble passer par la passivité de ceux qui y souscrivent. Est-ce là le véritable divertissement ? Est-il autre, ou bien en existe-t-il plusieurs sortes ?

Eric Deschavanne : Je n'adhère pas à cette thèse de la "passivité". C'est la critique ordinairement adressée au "spectateur", passif devant le spectacle. Mais nous sommes des consommateurs de divertissement, et la société d'hyper-consommation dans laquelle nous vivons nous interdit d'être passif. Dans tous les aspects de nos vies, y compris donc le divertissement, nous sommes désormais confrontés à la concurrence, à la diversité de l'offre, et donc à la nécessité de choisir, d'être acteur. La connerie, disait Gainsbourg, est la décontraction de l'intelligence. Telle est sans doute la fonction du divertissement. Je ne me permettrais pas de juger les divertissements d'autrui ; je ne regarde pas la téléréalité mais je suis moi-même grand amateur de matchs de foot, ou de tennis, ce qui en soi n'est guère plus intelligent. On peut cependant, à l'inverse, défendre l'idée que l'intelligence, même confrontée au spectacle le plus stupide, ne cesse jamais d'être active.

Jean-Paul Brighelli :Inutile d'invoquer les mânes de Pascal, inventeur du concept même de divertissement, pour savoir que les spectacles les plus idiots sont les plus fascinants, en ce qu'ils nous empêchent de penser à l'essentiel - les fins de mois difficiles, le système éducatif en panne, la Gauche molle et la Droite dure, et la mort au bout du chemin. Le gouvernement espagnol est en train de supprimer la philosophie des cursus universitaires, prétextant son inutilité dans le jeu commercial. Je veux bien le croire : le philosophe empêche de commercer en rond. Le divertissement, d'hier et d'aujourd'hui, empêche de penser aux fins de mois difficiles, et au pain quotidien de plus en plus hebdomadaire.Il fut un temps où les gens, par exemple, lisaient. Mais c'est un divertissement exigeant, qui suppose une participation. Le divertissement de masse (entendons-nous : il s'agit de la masse qui nous tombe sur la tête…) élimine cet inconvénient. La télévision suppose une passivité totale, un glissement vers l'animalité au fond de son canapé. Philippe Muray n'a pas inventé pour rien le concept d'Homo Festivus — le successeur de l'Homo Sapiens est une créature des jeux, des fêtes, des manifestations "festives", de TF1 et de Paris-plage.

Des films comme Hunger games ou Live! - dans lequel des participants à un jeu télévisé jouent à la roulette russe - ont mis en avant les dérives extrêmes du divertissement dans la société de consommation. Ce questionnement est-il récent ? Si ce n’est pas le cas, qu’est-ce que cela révèle de la nature humaine ?

Eric Deschavanne : Il s'agit d'une mise en abîme, puisque ces films appartiennent eux-mêmes au domaine du spectacle de divertissement. Ils mettent en scène une confusion fictive entre la téléréalité et ces défis extrêmes ou luttes à mort qui fascinent la psyché adolescente. Ce sont peut-être de bons divertissements, mais comme questionnement de notre société cela ne vaut pas tripette. Il est possible de considérer le spectacle divertissement contemporain comme l'équivalent des antiques jeux du cirque ; la différence notable est toutefois que nous ne pouvons souffrir qu'il y ait mort d'homme autre que fictive.

Jean-Paul Brighelli :On voudrait nous faire croire que ces bouses sont des inventions nouvelles. Je renvoie le lecteur au divertissement que j'évoquais ci-dessus (la lecture) et lui conseille de lire la Dixième victime, de Robert Sheckley (1965 — tout comme le film, avec Marcello Mastroianni et Ursula Andress, qui en a été tiré : l'auteur de science-fiction y imaginait déjà les divertissements télévisés du XXIème siècle (et c'était autrement saignant que les bleuettes insipides de TF1 ou de M6 — Castaldi a œuvré sur les deux chaînes, si je ne m'abuse : le vecteur donne la qualité du présentateur…). Ou, du même Sheckley sur le même sujet, le Prix du danger — qui a donné en 1983 un bon film avec Michel Piccoli et Gérard Lanvin. 1983 ! Au tournant de la rigueur mitterrandienne, on comprenait que le futur télévisuel serait abrutissant ou ne serait pas. Les Américains, qui s'y connaissent en divertissement (It's just entertainment, n'est-ce pas…) l'ont pompé quatre ans plus tard avec Running Man (starring Arnold Scharzennegger…), tout en s'inspirant également d'un roman de Stephen King paru quatre ans auparavant. Et qui appartient au genre de la dystopie — une contre-utopie, qui nous présente le futur sous les traits les plus noirs. Eh bien, nous y voici : ce qui était hier encore fiction est aujourd'hui la réalité (pardon : la télé-réalité…) de quelques millions de téléspectateurs auxquels, dans la foulée, on fera croire que le Coca-Cola est une boisson saine, que les McDo ne font pas grossir, et que la crise est derrière nous.

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