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En quoi une rigueur de gauche 
peut-elle être différente 
d’une rigueur de droite ?
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En quoi une rigueur de gauche peut-elle être différente d’une rigueur de droite ?

Le séminaire qui s'est tenu ce lundi pour la préparation du budget 2013 et la programmation 2013-2015 a permis à Jean-Marc Ayrault d'envoyer un message fort : les hausses d'impôts ne suffiront pas, il faudra s'attaquer aux dépenses publiques... Regards croisés de Jean Peyrelevade et d'Alain Madelin.

Alain  Madelin,Jean Peyrelevade

Alain Madelin,Jean Peyrelevade

Alain Madelin a été député, Ministre de l'Economie et des Finances et président du Parti Républicain, devenu Démocratie Libérale, avant d'intégrer l'UMP.

Jean Peyrelevade est l'ancien conseiller économique du Premier ministre Pierre Mauroy, et également directeur adjoint de son cabinet. Économiste et administrateur de plusieurs sociétés françaises et européennes de premier plan, il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur l’évolution du capitalisme contemporain.

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Atlantico : Si l'on en croit le Journal du Dimanche, pour l'Elysée " La rigueur de gauche, s'il y en a une, est juste, elle n'est pas idéologique, injuste et punitive comme la rigueur de droite et évidemment, elle a vocation à s'arrêter rapidement, l'austérité n'est la solution à aucun des problèmes. " (JDD, 25/06/2012). Faites-vous également une différence entre la rigueur de gauche et celle de droite ? Et si oui, laquelle ?

Alain Madelin : Par principe, je refuse à me déterminer sur l'étiquette d'une décision politique. Ce qui compte, c'est son contenu. La droite n'aimait guère le mot rigueur, elle n'avait pas tort et préférait utiliser le terme "conduite rigoureuse des affaires de l’État".

Après avoir longtemps débattu sur la refondation du capitalisme, la question qui se pose aujourd'hui est donc celle de la refondation de l’État, et d'une discipline de ses finances publiques. Je pense que dans l'optique de la gauche aujourd'hui au pouvoir, l'idée est de refuser une politique de déflation salariale. C'est-à-dire de faire peser l’ajustement sur la variable des salaires, comme cela est le cas en Grèce, et à moindre mesure en Espagne et au Portugal. Le modèle de l’État-providence doit être assurément repensé. Reste à savoir si nous avons des coûts salariaux trop élevés ? C'est à mon avis partiellement le cas...


Jean Peyrelevade
: Pour l'instant, nous n'avons vu ni l'une ni l'autre... Si ce n'est dans la rhétorique ! Ensuite, avant de savoir s'il s'agit de rigueur de gauche ou de droite, ce qui compte principalement est de porter remède au déséquilibre de l'économie française. En d'autres termes, mesurer la portée des décisions qui pourraient être arrêtées. Et pour le moment, la rigueur de gauche ne relève que du virtuel.


Jean-Marc Ayrault réunissait ce lundi ses ministres pour préparer le budget 2013. Si François Hollande avait promis d'être contre l'austérité et la rigueur, l'équation semble difficile à relever pour le gouvernement socialiste, sachant qu'il devra ramener le déficit public l'an prochain à 3% du PIB (4,5% cette année), et ce alors que la croissance attendue de 1,7% ne sera pas au rendez-vous (entre 1,3 et 0,9% pour les plus pessimistes). Sachant que 0,5% de croissance en moins équivaut à 5 milliards d'euros en moins dans les caisses de l’État, comment le gouvernement compte-t-il atteindre cet objectif de réduction des déficits publics sans recours à la rigueur ou à l'austérité ?  

Alain Madelin : A s'enfermer dans le cadre "lutte contre les déficits publics = austérité", on passe à côté de l'essentiel. D'un point de vue du vocabulaire du moins, François Hollande a eu raison dans la campagne présidentielle de poser la question de la croissance. C'est une question effectivement importante. Par ailleurs, il y avait un certain paradoxe à voir la question de la croissance posée par le champion de la gauche, alors même que le champion de la droite faisait une "OPA" sur le mot "frontière". On aura d'autant moins besoin "d’austérité", que l'on aura réellement besoin d'une politique de croissance. Plus vous serez libéral côté croissance, moins vous aurez besoin d'austérité, qu'elle soit de droite avec la réduction des salaires, ou qu'elle soit de gauche par la hausse des impôts.

D'une façon générale, le gouvernement Ayrault est dans le collectif budgétaire. Il doit inscrire son action dans une vision longue, soit le retour résolu à la croissance et à la compétitivité dans cinq ou dix ans. Les marchés financiers sont prêts à donner du temps à n'importe quel gouvernement, pourvu qu'ils soient sûrs que ce dernier aille dans la bonne direction. Or personne ne peut dire que la France va dans la bonne direction ! Le risque serait de donner le sentiment que l'action conduite par le gouvernement se fait à base d’expédients fiscaux pour atteindre l'objectif de la fin 2012 et 2013.


Jean Peyrelevade :
Le programme de François Hollande ne permet pas d'atteindre ces objectifs, je n'ai eu cesse de le répéter tout au long de la campagne présidentielle...

Ce à quoi je m'attends, c'est un collectif budgétaire qui - pour l'essentiel - va prélever des sommes supplémentaires en impôts sur les plus riches, et éventuellement sur l'appareil productif, notamment les grandes entreprises. Ceci permettra peut-être de boucler le collectif budgétaire, mais le vrai rendez-vous dans cette hypothèse se situe à la préparation du vote des finances budgétaires à l'automne 2013.

Enfin, je reste absolument persuadé que, si l'on vise des hypothèses de croissance réalistes, il est impossible de rétablir la situation sans un effort significatif de véritable réduction des dépenses publiques. Ce qui n’est évidemment pas le cas aujourd’hui.

Vous n’avez en définitive que deux solutions, soit augmenter les recettes, soit diminuer les dépenses. Avec la première - qui n’est pas forcément la meilleure - on n'obtiendra des ressources significatives qu’en élargissant l’assiette d’imposition, et touchant par conséquent une plus grande partie de la population. En définitive, le choix est simple : plus d’impôts pour tout le monde, ou la réduction des dépenses publiques.

Est-il aujourd'hui concevable de vouloir limiter les dépenses publiques à une progression d'1% (en volume), voire même vouloir les geler jusqu'en 2015, alors que les prévisions s'accordent sur une tendance naturelle autour de 2% ?


Alain Madelin :
A plus long terme, je pense que cette perspective devrait être encore plus forte. Nous avons non seulement besoin de retrouver l'équilibre de nos finances publiques à l'issue du quinquennat, mais il faut aussi, et surtout, s'inscrire dans la voie du remboursement de nos dettes (je rappelle que l'équilibre consiste à faire rouler la dette).

Il est donc nécessaire de s'inscrire dans la voie de la réduction du différentiel de compétitivité entre la France et l'Allemagne. La France dépense 163 milliards d'euros de plus que l'Allemagne pour ses services publics. Le problème de la dette est en réalité le produit d'un déficit de compétitivité. C'est un problème double, qui vient d'un manque de compétitivité de l’État et des entreprises.

En ce qui concerne la compétitivité de l’État, ce n'est pas par la technique des coupes budgétaires qu'on va régler le problème. C'est par la reconfiguration de l'État autour de ses missions essentielles, en interrogeant chacune des fonctions de l’État. Les économies à réaliser sont en réalité le résultat de cette action de reconfiguration de l'État. De nombreux exemples étrangers montrent qu'il est possible de moderniser l'État... Et si le gouvernement de gauche ne souhaite pas prendre l'exemple de la Grande Bretagne avec Margaret Thatcher, ce que je comprends très bien, on peut a minima s'inspirer des sociales-démocraties nordiques réformées par des politiques libérales.


Jean Peyrelevade : S’il n’y a pas d’effort réel de réduction des dépenses publiques maintenues, vous êtes obligés d’appliquer le taux d’inflation, et nécessairement conduits - au minimum - à les reproduire en volume. La tendance se résume donc à davantage de dépenses.

La seule façon de contenir les dépenses publiques, c’est de les supprimer. Autrement dit, des coupes franches dans ces dernières.

Il manque toujours 10 milliards d'euros pour boucler le budget de l'année. Le gouvernement Ayrault peut-il compter sur les augmentations d'impôts prévues (ISF, hausse des droits de succession, taxation des dividendes, prélèvement sur intéressement et participation), et ce sans pénaliser la croissance ?


Alain Madelin : On peut compter sur les augmentations d'impôts pour assurer les fins de mois de l’État, mais ce sera bien évidemment au détriment de la croissance. Ce que l'on gagne d'un côté, on le perd durablement d'un autre.
Le gouvernement serait bien avisé, puisque servant un président normal, de réfléchir à une fiscalité normale. Quand je parle de fiscalité normale, je fais référence à la fiscalité de l’excellence. Autrement dit, s'aligner sur le meilleur des exemples européens.

A défaut, la France devrait se ranger sur une fiscalité moyenne, au service de la croissance. Or nous avons un des impôts sur le revenu le plus élevé, et un impôt sur le capital également. Tant qu'on ne répondra pas à cette question, il n'y aura pas de croissance crédible.


Jean Peyrelevade : Une fois de plus, en agissant de la sorte, le gouvernement passe le cap du collectif budgétaire, en prétendant rééquilibrer le budget fin 2012, mais sans s'assurer de passer le cap de 2013.

Car d’ici 2013, il faudra économiser 1,5% de PIB par rapport aux objectifs de 2012, soit une baisse des déficits publics de l’ordre de 4,5% du PIB. Or pour arriver à tenir les objectifs de 2013, il faudrait déjà en 2012 être en dessous non pas de 4,5% du PIB (dépenses publiques), mais plutôt aux alentours de 4%. Ne serait-ce que pour que le parcours d’ensemble soit plus équilibré.

Pour y arriver, François Hollande sera obligé d’élargir l’assiette des impôts, et d’exercer des coupes franches dans les dépenses publiques (collectivités locales et protection sociale). Reste que plus le gouvernement tarde, plus ce sera douloureux.


Le président français avait souligné que les socialistes "n'avaient pas caché que la situation était difficile et jamais laissé entrevoir que la gauche serait laxiste (...), mais qu'elle ne mènera pas à une politique d'austérité qui pèserait sur les couches moyennes". En instaurant pourtant un prélèvement sur l'intéressement et la participation, en augmentant les cotisations, les classes moyennes sont directement visées... De quelles marges de manœuvre dispose encore le gouvernement pour paraître crédible aux yeux des classes moyennes ?


Alain Madelin :
La France devrait suggérer l'idée d'une fiscalité compétitive. La compétitivité de l’État et de l'entreprise passe par là. Pour cela, il faut se situer dans la moyenne européenne haute, quitte à avoir à titre provisoire une fiscalité exceptionnelle additionnelle.

Pour avoir une perspective crédible longue, la France a besoin d'une fiscalité normale longue. Particulièrement axée vers des impôts favorables à la croissance.


Jean Peyrelevade : Il n’y a pas un seul programme de rigueur qui puisse se faire sans que la majorité soit concernée, et donc que la classe moyenne le soit également. Le gouvernement ne dispose donc d'aucune marge de manœuvre pour être crédible aux yeux de la population dans son ensemble. L’effort sera nécessairement général ! Les seuls qui pourront éventuellement y échapper sont les revenus les plus faibles, qu’il faut évidemment protéger.

La Cour des comptes rendra le 2 juillet son audit sur les finances publiques de l'Etat pour l'année en cours. A quoi peut-on s'attendre ?


Alain Madelin :
Le nombre de rapports qui aurait dû pousser les gouvernements à changer de cap est impressionnant. Je ne doute pas de la qualité du rapport de la Cour des comptes, même si parfois j'ai douté des préconisations qui sont souvent plus comptables que politiques ou économiques.

Il pourrait servir utilement de base à un gouvernement décidé à amorcer un tournant nécessaire.


Jean Peyrelevade :
Je m’attends à ce que le discours que j'ai précédemment tenu soit modéré par rapport à celui que tiendra la Cour des comptes. Sa position sera très dure quant à la situation économique du pays aujourd’hui, notamment après 30 ans d’augmentation des dépenses publiques, que Nicolas Sarkozy lui-même n’a pas su corriger.

Propos recueillis par Franck Michel

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