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Europe : le grand saut dans l’inconnu pour Emmanuel Macron
©EMMANUEL DUNAND / AFP

Divergences

Europe : le grand saut dans l’inconnu pour Emmanuel Macron

Alors que le chef de l'Etat consacrera ce mardi 17 avril au lancement des consultations citoyennes sur l'Europe au Centre des Congrès d’Épinal, un fossé d'incompréhension semble se creuser entre Berlin et Paris.

Jérôme Vaillant

Jérôme Vaillant

Jérôme Vaillant est professeur émérite de civilisation allemande à l'Université de Lille et directeur de la revue Allemagne d'aujourdhuiIl a récemment publié avec Hans Stark "Les relations franco-allemandes: vers un nouveau traité de l'Elysée" dans le numéro 226 de la revue Allemagne d'aujourd'hui, (Octobre-décembre 2018), pp. 3-110.
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Atlantico : Olaf Scholz, nouveau ministre des finances allemand a pu déclarer que toutes les réformes proposées par Emmanuel Macron n'étaient pas "possibles", une position qui semble commune avec les membres de la CDU/CSU. De la même façon, l'annonce préventive de Berlin sur sa non-participation aux frappes en Syrie a pu consolider, notamment, la relation entre Paris et Londres. Comment Emmanuel Macron peut-il intégrer ces différents éléments pour la suite de son ambition européenne alors qu'il l'avait envisagé sous l'angle du couple franco-allemand ? 

Jérôme Vaillant : Alors qu’Emmanuel Macron rappellera son projet de réforme pour l’Europe ce mardi 17 avril, la chancelière exposera devant le groupe parlementaire CDU-CSU les premiers pas à faire pour réformer l’Europe. Angela Merkel est manifestement obligée de tenir compte des réserves formulées au sein de son propre parti, tout particulièrement de la part des spécialistes des questions budgétaires qui s’appuient sur le jugement du Tribunal fédéral constitutionnel de Karlsruhe soucieux de préserver la souveraineté du Bundestag en matière de budget (cf. entre autres son jugement de septembre 2012). Certains députés chrétiens-démocrates, dont Ralph Brinkhaus, vice-président du groupe parlementaire, doutent qu’il soit possible d’aboutir à une position franco-allemande commune lors du sommet européen du mois de juin. Mais la nouvelle secrétaire générale de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer, a fait savoir pour sa part que s’il fallait aborder les réformes avec le sérieux nécessaire, le faire savoir « n’avait rien à voir avec un blocage de l’Europe ». Elle ajoutait que chancelière disposait au Bundestag de la marge de manœuvre nécessaire pour convaincre le groupe parlement chrétien-démocrate. Le porte-parole du gouvernement, Steffen Seibert, a en même temps insisté sur le fait que la chancelière partait de l’idée d’un accord franco-allemand d’ici fin juin et indiqué que « la volonté commune d’aboutir était là », ajoutant que A. Merkel et E. Macron « se trouvaient dans un processus intensif de discussion et de travail sur toutes les facettes de la réforme de la zone euro et qu’il y avait certes à ce propos des concordances comme des divergences. »

Quant à Olaf Scholz, ministre des Finances, il n’a lors de son entretien avec la Frankfurter Allgemeine Zeitung du 14 février, rien dit d’autre que la chancelière. Après avoir rappelé le geste fort qui a consisté  pour la chancelière, le ministre des Affaires étrangères et lui-même à se rendre à Paris  aussitôt après la formation du nouveau gouvernement, il estime que les discussions avec Paris vont être menées à un bon rythme et que l’on peut s’attendre à des résultats  sur la question de l’union bancaire, une fois réglées quelques questions ardues de crédits.

Faut-il voir la situation actuelle sous l'angle d'une crise plus profonde qui révélerait des intérêts divergents entre les deux pays ? Dans un climat de crise européenne qui perdure, quels sont les risques d'une telle ambition déçue ? 

Jérôme Vaillant : La France et l’Allemagne se trouvent à la veille de négociations difficiles mais la volonté politique de ne pas décevoir les attentes existe bien. Les deux pays se trouvent dans une situation relativement classique pour leurs relations. A mettre en avant les oppositions, on s’interdit de les dépasser alors que la volonté d’aboutir peut permettre de passer outre à ces divergences pour faire faire avancer les choses. Le résultat ne pourra être qu’un compromis qui conciliera plus ou moins les intérêts des deux pays au service de l’Europe. Que le plan Macron ne soit pas appliqué tel quel ne signifierait pas pour autant que ce soit un échec, l’Allemagne lui est déjà reconnaissante d’avoir ouvert de nouvelles perspectives.

Où le bât blesse-t-il le plus? Il apparaît à la CDU-CSU peu sensé d’introduire au sein de l’Union européenne un deuxième budget réservé à la seule zone euro alors qu’il faut commencer par régler les conséquences budgétaires du Brexit. Il lui semble également qu’il ne convient guère de lier le parlement européen qui sera issu des élections de mai 2019.  Derrière ces réticences, on retrouve la question du droit constitutionnel du Bundestag à décider du budget allemand et à ne pas laisser la Commission européenne disposer librement des nouvelles ressources budgétaires que créerait la transformation d’un fonds européen de stabilité en un fonds monétaire européen. Pour aboutir, ce projet implique que l’Allemagne obtienne des garanties et le Bundestag un droit de regard.

Quels sont encore les points de convergence qui mériteraient d'être mis en avant pour donner forme à une nouvelle ambition européenne que voulait incarner Emmanuel Macron ? Ceux-ci sont-ils encore suffisants pour faire face à la déception qui s'annonce ?

Jérôme Vaillant : Réformer l’Europe avec l’Allemagne ne peut que prendre du temps. E. Macron ne se heurte pas à un mur d’incompréhension. Bon connaisseur des rouages allemands, il sait ce qui est et ce qui n’est pas possible avec elle. Au demeurant, il est aussi des publications en Allemagne, ne serait-ce que la FAZ, pour souhaiter que le gouvernement fédéral aille plus vite et fasse une réponse aussi sérieuse que possible aux propositions françaises. Enfin, on en saura un peu plus non pas seulement ce mardi 17, journée au cours de laquelle E. Macron et A. Merkel exposeront leurs points de vue comme base de départ de leurs négociations, mais ce jeudi 19 avril quand ils se rencontreront à Berlin. Et puis, il ne faut jamais perdre de vue ce que la chancelière a dit de sa façon de travailler : elle prend son temps pour décider, mais une fois la décision prise, elle s’y tient.

Il n’en va pas autrement pour la politique étrangère de l’Allemagne et les opérations extérieures auxquelles elle peut accepter de participer. Rien n’est possible sans l’aval du parlement, l’armée fédérale étant dans sa nature même, pour tirer les leçons de l’histoire, une « armée du parlement ». Cela lui ôte la capacité de réagir vite comme c’est le cas pour la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Mais sur l’intervention en Syrie, ni le ministre social-démocrate des Affaires étrangères, Heiko Maas, ni la chancelière n’ont laissé planer un quelconque doute sur le soutien politique de l’Allemagne à l’intervention en Syrie. Dans la ligne de sa politique de retenue plus favorable à la diplomatie qu’aux actions militaires, l’Allemagne est en train de prendre avec la France une initiative diplomatique sur la Syrie. Pour le Mali, elle a apporté en son temps un soutien logistique, mais elle est plus à l’aise encore quand il s’agit de former militaires ou policiers, une fois la paix rétablie. En matière de défense, les problèmes sont plus profonds : il faut que l’Allemagne entretienne son armée de façon à la rendre opérationnelle, il faut ouvrir avec elle plus grande la porte déjà entrouverte par la chancelière quand celle-ci a estimé que désormais on ne pouvait plus compter sur les Etats-Unis tout en sachant qu’il faudra trouver à la défense européenne sa place davantage au sein de l’OTAN qu’à côté de celle-ci. Il faut enfin mettre concrètement en œuvre dans le cadre de coopérations européennes le programme annoncé d’équipements militaires lourds.

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