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Etat d’urgence : la gauche à l’épreuve de son éternelle difficulté à trancher entre défense et restriction des libertés
©Reuters

Schizophrène

Etat d’urgence : la gauche à l’épreuve de son éternelle difficulté à trancher entre défense et restriction des libertés

Les critiques contre les abus liés à l’état d’urgence se font de plus en plus pressantes contre le gouvernement et François Hollande. Traditionnellement protectrice des libertés individuelles, la gauche se retrouve aujourd’hui tiraillée entre son héritage politique et sa pratique du pouvoir. En résulte un effondrement de son système de valeurs qui a un effet certain sur le moral de ses électeurs.

Paul-François Paoli

Paul-François Paoli

Paul-François Paoli est l'auteur de nombreux essais, dont Malaise de l'Occident : vers une révolution conservatrice ? (Pierre-Guillaume de Roux, 2014), Pour en finir avec l'idéologie antiraciste (2012) et Quand la gauche agonise (2016). En 2018, il publie "Confessions d'un enfant du demi-siècle" aux éditions du Cerf et "L'imposture du vivre ensemble: Quelques points de repères" aux éditions de L'Artilleur. 

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L’état d’urgence est de plus en plus pointé du doigt pour ses dérives et ses atteintes aux libertés publiques. Comment expliquer que la gauche, qui se veut le porte-étendard historique des libertés individuelles, ait effectué un tel revirement sous François Hollande ?

Le gouvernement de François Hollande est dans une situation extrêmement complexe politiquement. Le pur objectif de François Hollande est d’être présent au deuxième tour des élections présidentielles de 2017. Il sait très bien que les mesures de son parti-pris sécuritaire vont dans le sens de ce que souhaitent les Français. Il ne peut pas prendre le risque d’apparaître comme le chef d’un gouvernement incapable de sécuriser les Français. Sa position est tout simplement rationnelle politiquement. François Hollande est quelqu’un qui est tout le temps dans le calcul politique. Or, l’état d’urgence fait l’unanimité. Ce n’est pas très difficile d’obtenir un consensus minimum sur ces questions alors qu’il y a justement un climat d’insécurité dans le pays. Il fait tout simplement un habile calcul politicien, comme souvent. Car dans le même temps, pour satisfaire sa gauche, il renonce à la déchéance de nationalité, alors que c’est lui-même qui l’avait proposée ! Vous connaissez la formule célèbre de Lénine : "Un pas en avant, deux pas en arrière".

François Hollande n’a évidemment rien en commun avec Lénine, ni les idées ni le comportement. C’est quelqu’un d’intelligent politiquement, il est tout le temps dans le calcul. Là, il essaye de maintenir l’équilibre. Il ne peut pas déplaire aux écologistes et à Christiane Taubira. Vous noterez que c’est en Algérie que Christiane Taubira a annoncé qu’il n’y aurait pas de déchéance de nationalité. Comme si on savait que les djihadistes et les gens les plus radicaux en France étaient souvent d’origine algérienne et que la question de la déchéance est un grave problème, car cela touche à la double nationalité et il est bien connu qu’un certain nombre de gens de la communauté franco-algérienne ne se cachent pas de considérer qu’ils sont algériens de cœur et français administrativement. Cette question va très au-delà du terrorisme, c’est la question de la double nationalité. Quand quelqu’un comme Marie-Noëlle Lienemann du PS déclare qu’on ne peut pas déchoir de sa nationalité quelqu’un et le rendre apatride, elle fait semblant d’ignorer qu’il y a en France beaucoup de gens qui ont la double nationalité, en particulier des Franco-Algériens qui pour beaucoup d’entre eux n’accordent aucune valeur à la nationalité française.

Historiquement, la gauche au pouvoir a-t-elle toujours bien assumé et respecté son héritage idéologique de défense des libertés individuelles ?

La gauche a réussi à convaincre les Français depuis la Libération que les restrictions de liberté étaient toujours de la responsabilité de la droite. C’est évidemment une vision très simpliste et unilatérale de la question. Lorsqu’elle était au pouvoir dans les années 1930, la gauche radicale a mis en pratique la notion de préférence nationale et avait engagé, avec l’aval des syndicats et en particulier de la CGT, une politique de retour des ouvriers d’origines étrangères pour protéger l’emploi des Français. La gauche a tout un passé et tout un passif par rapport à ces valeurs proclamées. Elle considère constamment qu’elle existe comme un comité de surveillance du peuple français qui serait là pour vérifier que les valeurs de la République soient bien mises en pratique. Mais elle a très souvent transgressé ces valeurs dont elle se gausse en permanence ! Mais quand elles les transgressent, c’est au nom de la République, dont ça passe comme une lettre à la Poste.

L’autre exemple à citer ici, en-dehors de ce fait avéré de politique de préférence nationale entre 1932 et 1938 dans le domaine industriel, c’est la guerre d’Algérie. Lorsque Guy Mollet était au pouvoir et François Mitterrand ministre de l’Intérieur, la peine de mort était appliquée à un certain nombre de nationalistes algériens. Près d’une cinquantaine d’entre eux ont été exécutés, et François Mitterrand à l’époque était intraitable. Ensuite il l’a regretté, il a fait une sorte de mea culpa. Mais en fait la gauche sociale-démocrate, socialiste, républicaine, est tout à fait capable comme la droite de restreindre par moments certaines libertés pour des raisons politiques supérieures. Au début des élections de la IIIe République, un dirigeant politique républicain célèbre déclara même que "ce qui est bien avec la République, c’est qu’on peut faire tirer sur les gens". Et on sait que Clémenceau n’a pas hésité avant la Première Guerre Mondiale à mobiliser l’armée lors des grandes grèves viticoles du sud-ouest. Et cela, la gauche ne le rappelle jamais. Jamais. Elle considère qu’elle est là pour donner des leçons de valeur.

Est-ce que le PS et la gauche plus généralement, qui se veut dépositaire des notions de "bien" et de "progrès", peut-elle plus facilement s’affranchir du respect des libertés individuelles ? Pardonne-t-on plus facilement à la gauche qu’à la droite en cas de violation des libertés ?

Bien sûr, c’est une évidence ! On ne peut pas soupçonner la gauche d’avoir de noirs desseins. Il n’y a que la droite qui est soupçonnée de couver de noirs desseins. Pour la gauche, c’est même la définition de la droite. Selon des gens comme Madame Taubira ou autres, si on laisse la droite être ce qu’elle est vraiment, elle est nationaliste, raciste et rien d’autre. Il faut dire à leur décharge que la gauche a en face d’elle depuis 1945 des gens qui sont tout simplement des invertébrés intellectuels. Quand vous écoutez Monsieur Estrosi, vous comprenez que les sondages disent qu’il fait partie des personnalités politiques les plus impopulaires en France. Si effectivement ce sont ces gens qui représentent la droite, il est clair que le parti des Républicains est très mal parti pour 2017.

Certains épisodes de restriction des libertés ont jalonné le quinquennat de François Hollande (répression à Notre-Dame-des-Landes, mort de Rémi Fraisse). Peut-on dire que sur cette question, la gauche a trahi ses électeurs ?

Sur le fond, cette histoire de trahison de la gauche est une inanité parce que la gauche n’a plus d’idéaux. Elle ne peut plus trahir des idéaux qu’elle n’a plus. C’est ce que j’explique dans mon prochain essai Quand la gauche agonise : la gauche en France n’a plus de fonction historique. Elle n’est au pouvoir que parce que la droite en France est invertébrée et n’a pas de projet. Elle a une légitimité, puisqu’aujourd’hui les Français sont majoritairement de droite, même s’ils le sont très modérément. On peut dire que la France est aujourd’hui au centre-droit. La fonction historique de la gauche, c’était de proposer un projet alternatif au capitalisme libéral.

Elle n’est plus en mesure d’opposer un projet crédible à un capitalisme libéral auquel elle s’est complètement acclimatée. François Hollande, qui a été proche de Jacques Delors, est un homme qui n’a aucun idéal. Cela n’a pas de sens de parler d’un idéal de Hollande, comme cela n’a pas de sens de parler d’un idéal de Sarkozy. Ce sont des gens qui n’ont plus d’idéaux. La question qu’on se pose, c’est de savoir si on a besoin en politique d’avoir des idéaux. Ce n’est pas certain. On peut dire grosso modo que les idéaux ont disparu.

Selon vous, la gauche a échoué dans sa tentative de trouver son centre de gravité et son équilibre entre les idéaux qu’elle défend historiquement et sa pratique du pouvoir ?

La gauche a complètement échoué dans le sens où elle n’a plus de projet alternatif, premièrement. Elle ne représente plus les classes populaires. Ses deux piliers étaient un projet alternatif au capitalisme et représenter les aspirations des classes populaires. Aujourd’hui, ces dernières aspirent à plus de sécurité, moins de chômage et plus de frontières. C’est aujourd’hui la droite qui représente ces aspirations, ce n’est plus la gauche. Il y a un transfert historique et stupéfiant : les classes populaires aujourd’hui se reconnaissent plus dans les discours autoritaires de la droite que dans les discours inqualifiables de la gauche, car on ne peut plus les qualifier de libéral ou de socialiste.

On ne sait plus ce que c’est. Le discours de Valls est un discours pseudo-républicain musclé, mais qui est en fait sans fil conducteur. C’est surtout de la parole et de l’apparence. En réalité, aujourd’hui la gauche n’a plus que deux électorats : l’électorat urbain des classes moyennes supérieures, ce qu’on appelle les bobos, et ce que les sociologues appellent les minorités, à savoir les gens issus de l’immigration. Or, ces deux foyers électoraux sont beaucoup plus sensibles à des discours contre l’exclusion, le racisme et la discrimination qu’à des discours sur l’autorité, l’Etat régalien ou les frontières.

Que peut penser le peuple de gauche des dérives de l’Etat d’urgence ? On parle d’abus de pouvoir, de perquisitions inutiles…

Ce peuple de gauche, ou plutôt ce qu’il en reste, est traumatisé. C’est évident que pour un électeur de Mélenchon, entre ce qu’il se passe en France avec un Front national qui fait 6,8 millions de voix et une région comme la Corse où les nationalistes ont pris le pouvoir, c’est la fin d’un certain idéalisme républicain. On voit bien aujourd’hui que les leitmotivs dominants, ce sont l’identité, la sécurité, l’autorité, le fait de se reconnaître dans une communauté. Ce n’est plus du tout les valeurs de la République.

Il y a là un effondrement sémantique. Les Benoît Hamon, les Mélenchon, les Martine Aubry, leur discours est en perte de vitesse. C’est ça, le peuple de gauche. Ce sont des gens pour qui les grands référents sont la République, la lutte contre l’oligarchie, la finance et le grand capital… Aujourd’hui, ce discours est démodé, obsolète. Il y a une sorte d’effondrement et de traumatisme intellectuel.

Peut-on dire que la droite est plus pragmatique que la gauche sur cette question des libertés individuelles ?

Oui, parce que la droite a beaucoup moins de complexes. Elle est moins dans le discours sur les valeurs, si vous voulez. Quand quelqu’un comme Cambadélis, qui n’a aucun idéal et aucune valeur, écrit un livre intitulé Nous la gauche, nous avons des valeurs et qui prend la claque politique qu’il vient de prendre, qu’est-ce que cela veut dire ? Tout simplement que les Français ne marchent plus dans ce discours des valeurs qui est mort désormais.

Et la droite est moins dans cette optique-là. Parce que ce n’est quand même pas Monsieur Estrosi, qui a essayé pendant des années de s’allier à Jean-Marie Le Pen, qui va représenter maintenant l’idéal républicain. Il n’est pas du tout crédible dans ce rôle. Les Français ne veulent pas des discours sur des valeurs mais des résultats sur le chômage, l’autorité de l’Etat, la sécurité et le terrorisme. C’est ça qu’ils attendent. Là-dessus, la droite est moins embarrassée par des scrupules et toutes sortes de discours moralisateurs.

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