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Les kurdes militants et indépendantistes sont présents dans la région depuis longtemps : la guerre du gouvernement Turc contre le PKK a poussé un grand nombre de turcs à se réfugier dans les montagnes du Nord de la Syrie.
Les kurdes militants et indépendantistes sont présents dans la région depuis longtemps : la guerre du gouvernement Turc contre le PKK a poussé un grand nombre de turcs à se réfugier dans les montagnes du Nord de la Syrie.
©ANDREAS SOLARO / AFP

Démocratie naissante

Et vous ne devinerez jamais quelle zone de guerre vient d'accoucher de l'une des démocraties les plus vivantes au monde...

Une petite enclave démocratique au Moyen-Orient a récemment vu le jour. Entre propagande et utopie, elle accueille les minorités, protège les droits de l'homme et rêve de représentation directe du peuple par les élites.

La guerre en Syrie semble avoir apporté le chaos partout dans ce pays, et à sa périphérie, et même au bout du monde où le groupe État islamique a exporté son terrorisme… Mais dans une petite enclave du nord du pays, elle a permis à un groupe de kurdes de créer ce qui ressemble à une oasis de paix et même de démocratie : Rojava.

Rojava, dans la région kurde de Syrie, au nord, comprend trois cantons : le canton d'Afrin, le canton de Kobani et le canton de Cizre. Et ses dirigeants ont décidé de pratiquer la démocratie directe de la manière la plus absolue que possible, advienne que pourra. Et, pour l'instant, ça a l'air de fonctionner… Enquête.

Rojava, un ilôt de paix dans la guerre

Les kurdes militants et indépendantistes sont présents dans la région depuis longtemps : la guerre du gouvernement Turc contre le PKK a poussé un grand nombre de turcs à se réfugier dans les montagnes du Nord de la Syrie. Rojava a déclaré son autodétermination au début de la guerre civile syrienne. Mais Rojava s'est également fait havre pour les réfugiés, d'abord yézidis puis de nombreux autres groupes déplacés par la guerre civile de Syrie et d'Irak. Aujourd'hui, Rojava a ouvert ses portes aux réfugiés de Mossoul.

Au sein de Rojava, la gouvernance est pratiquée selon les principes du confédéralisme, presque proche d'une coopérative anarchiste. La règle est la décentralisation du pouvoir, qui vient d'assemblées locales village par village, qui élisent divers conseils communaux, conseils législatives et comités qui gèrent économie, défense et justice. A chaque niveau, l'équilibre ethnique et la parité sont respectés. Si Sheppard, de The Atlantic, raconte qu'à Robani, ce qui est unique dans cette région en guerre pour un journaliste, il peut se promener où il veut et interroger qui il veut sans devoir être accompagné d'un représentant du régime local.

Cet idéal de démocratie directe viendrait d'Abdullah Ocalan, le leader historique du PKK, aujourd'hui emprisonné en Turquie, naguère communiste mais qui se serait inspiré de nul autre que Thomas Jefferson, un des plus grands Pères fondateurs de la République américaine, pour inventer son concept.

Rojava s'est forgée dans le sang : le siège de Kobani, qui a duré de l'automne 2014 à janvier 2016, fut la première vraie défaite de l'État islamique, et a montré la puissance des Peshmerga, les troupes kurdes, et de leurs très médiatiques "Unités féminines de protection", ces femmes Peshmerga.

La région fut pilonnée par l'artillerie de l'État islamique et les frappes de la coalition occidentale et est en reconstruction. Près de la moitié des bâtiments sont inhabitables, et ne sont guère que des ruines calcinées. La plupart des débris ont été écartés, à travers "des efforts herculéens", rendant les routes praticables, mais l'eau et l'électricité ne sont pas encore là. La région, pourtant riche de pétrole, vit sous un embargo économique, sous un blocus syrien (face à l'État islamique), turc (qui ne va pas aider une enclave kurde) et irakien (où le Kurdistan autonome s'oppose aux mouvements kurdes syriens). Pourtant, le commerce revient peu à peu. Pied de nez à l'ennemi, on utilise des douilles de munitions de l'EI comme pots de fleurs.

Aujourd'hui, la menace de l'État islamique s'estompant avec la Bataille de Mossoul, Rojava doit faire face à des pressions turque. La Turquie intervient, directement et indirectement à travers des groupes rebelles qu'elle soutient, pour empêcher la création d'un "corridor kurde" au nord de la Syrie, et maintenir les cantons kurdes enclavés. La Turquie voit, non sans raison, les kurdes de Syrie comme une extension des séparatistes kurdes de la Turquie. Dans ce jeu d'alliances incroyablement malsain qu'est le Moyen-Orient, les États-Unis cherchent à soutenir les kurdes qui combattent l'EI, tout en étant forcés à un accord tacite aux actions anti-kurdes de son allié turc.

L'idée d'une entité kurde autonome et qui se gouverne démocratiquement fait frémir dans les capitales turque, syrienne, irakienne et iranienne, tous pays qui ont des minorités kurdes qui ont des velléités d'autonomie ou d'indépendance.

Rojava, utopie démocratique ou village Potemkine ?

Les kurdes savent très bien jouer des médias occidentaux et de leurs biais. Leurs unités de combat féminines ont emporté les cœurs des médias occidentaux : quoi de plus photogénique que des femmes combattant l'État islamique, visage symbolique d'un islam modéré et démocratique qui pourrait vaincre l'islamisme fanatique ? Pourtant, Rojava ne se résume pas à ce portrait idyllique. 

Selon l'ONG Human Rights Watch, tout ne va pas mieux dans le meilleur des mondes à Rojava. Si le Parti de l'union démocratique, le parti kurde qui contrôle Rojava, connu sous son sigle kurde de PYD, ne s'est pas prêté à des exactions graves, celui-ci n'hésiterait néanmoins pas à faire arrêter et à harceler ses rivaux politiques.

Selon Amnesty International, le PYD aurait rasé plusieurs villages et expulsé ses habitants en rétribution collective de suspicions de sympathie pour l'EI. "Nous avons vu des déplacements et de la destruction à grande échelle qui n'ont pas eu lieu en résultante de combats. Notre rapport montre des preuves claires d'une campagne délibérée, coordonnée, de punition collective de civils dans des villages précédemment capturées par l'EI, où une petite minorité était soupçonnée de soutenir le groupe", écrit l'ONG.

De même, s'il y a sans aucun doute plus de liberté journalistique à Rojava que sous Assad ou que dans de nombreux autres endroits du Moyen-Orient, l'ONG Freedom House signale néanmoins qu'à Rojava pour avoir le droit d'émettre tout média ou journaliste doit être inscrit auprès de l'"Union des médias libres", genre de syndicat officiel, sur lequel le PYD exercerait une influence.

Le journaliste Andrea Giloti, spécialiste du Moyen-Orient, donne un portrait plus nuancé de sa propre visite à Rojava. S'il y a effectivement des "Maisons du peuple" où s'exercerait la démocratie directe, la plupart des gens, plus préoccupés de leur existence du jour au lendemain dans un contexte de guerre, n'y vont pas, voire ne savent pas qu'elles existent. Le PYD semble toujours pratiquer le culte de personnalité d'Abdullah Ocalan, le leader historique du militantisme indépendantiste kurde, qui se vend parfois comme anarchiste mais a aussi eu des sympathies staliniennes.

Qu'en conclure ? D'abord que Rojava est un district en prise à une des guerres civiles les plus terribles de l'histoire récente, et qu'il ne faut pas s'étonner qu'une Suisse ou une Norvège ne peut y fleurir du jour au lendemain. Aussi, que les partis kurdes, qui attendent d'un soutien étranger et occidental le capital politique pour atteindre l'autonomie, cherchent à faire de Rojava un outil de propagande envers l'Occident, une belle pépite de Moyen-Orient où la démocratie et les droits de l'homme sont parfaitement respectés.

Rien de tout ça ne veut nécessairement dire que Rojava est un mensonge : tous les rapports concordent pour dire que les droits de l'homme, notamment la démocratie, la liberté d'expression et les droits des femmes, y sont mieux respectés que presque partout ailleurs dans la région. Pas assez pour en faire une utopie, mais néanmoins assez pour être remarqué, voire applaudi. 

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