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Entre 2006 et 2011, la consommation de cocaïne a baissé de 40% aux Etats-Unis.
Entre 2006 et 2011, la consommation de cocaïne a baissé de 40% aux Etats-Unis.
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Incroyable

Et si le marché de la drogue était en réalité sur une pente descendante ?

Après 20 ans d'augmentation de la consommation des drogues dures dans le monde, la tendance diminue de façon surprenante dans le monde occidental, s'expliquant en partie par l'apparition de nouvelles substances. Une victoire sociétale qui pourrait cependant avoir des conséquences terribles sur la reconversion des dealers.

Stéphane Quéré

Stéphane Quéré

Diplômé de l'Institut de Criminologie et d'Analyse en Menaces Criminelles Contemporaines à Paris II, Master II "Sécurité Intérieure" - Université de Nice. Animateur du site spécialisé crimorg.com. Derniers livres parus : "La 'Ndrangheta" et "Planète mafia" à La Manufacture de Livre / "La Peau de l'Ours" (avec Sylvain Auffret, sur le trafic d'animaux, aux Editions du Nouveau Monde)

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Atlantico : Une étude publiée jeudi 29 août dernier par le magazine britannique The Lancet s'inquiète d'une hausse de 50% des maladies liées aux "quatre grandes drogues" - amphétamines, cocaïne, cannabis et opiacées - dans le monde entre 1990 et 2010. Cette statistique est-elle selon vous révélatrice d'une hausse de la consommation de ces stupéfiants sur la même période ?

Stéphane Quéré : Il est évident que la consommation des stupéfiants entre 1990 et 2010 a été très forte et cette étude du Lancet confirme les dangers sur la santé publique des toxicomanies (78.000 décès estimés en 2010). Durant ces 20 années, la consommation a augmenté partout sur la planète. Mais ce que l’on constate ces dernière années, c’est bien un tassement, voire une baisse, de la consommation globale des drogues illicites. Ainsi, entre 2006 et 2011, la consommation de cocaïne a baissé de 40% aux Etats-Unis, un des principaux marchés de ce produit. En Europe, la consommation globale de cocaïne est stabilisée, et baisse même dans certains pays : c’est notamment le cas en Grande-Bretagne. La tendance à la baisse est également vérifiée en France et est surtout constatée chez les jeunes, c'est-à-dire le « cœur de cible » de ce marché. Au Royaume-Uni, non seulement la consommation baisse mais en plus, la vision négative de la consommation de toutes les drogues est en hausse, y compris sur le cannabis et y compris chez les jeunes. En matière d’héroïne, la consommation est également en baisse en Europe. En France, il y a eu un rebond de la toxicomanie à l’héroïne il y a quelques années mais désormais la consommation stagne voire décline.

Il faut rester prudent mais la tendance est constatée dans plusieurs pays et sur plusieurs années.

Le directeur de la Commission des Drogues de l'ONU, Yury Fedotov, s'inquiétait pour sa part d'une augmentation de la consommation des "drogues légales" - médicaments psycho-actifs, drogues de substitutions type méphédrone, etc. Peut-on parler d'un déclin global des drogues ou simplement d'un effondrement des substances "classiques" ? 

Dans un contexte global de baisse de la consommation, il y a un certain report vers les « legal highs », qu’on appelle en France « nouveaux produits de synthèse » (NPS). Il s’agit de structures moléculaires qui imitent certaines drogues illégales et qui permettent, au moins temporairement, de contourner le dispositif légal d’interdiction. Il s’agit principalement de cannabinoïdes de synthèse et de cathinones. En 2012, 73 nouvelles substances ont été identifiées par les autorités en Europe (contre 49 en 2011, 41 en 2010, 24 en 2009).  On constate aussi un report vers les médicaments dont l’usage est détourné. Car certains consommateurs de drogues de synthèse font de moins en moins confiance au contenu des pilules sortant des laboratoires clandestins. Ils se tournent alors vers les produits légalement fabriqués par les laboratoires pharmaceutiques. Dans certains pays, on constate donc une augmentation de cambriolages de pharmacies pour s’emparer de ces médicaments, certes légaux, mais dont la vente est contrôlée.

Sur cette thématique, on a donc une double tendance : une baisse de la consommation globale des stupéfiants et un déplacement des produits « classiques » vers ces « nouvelles drogues de synthèse ». 

Par ailleurs, la production "locale" de stupéfiants semble connaître un net essor. Cela représente t-il un manque à gagner pour les "multinationales" du secteur ?

Il y a en effet une tendance à la baisse de consommation du cannabis (notamment chez les jeunes) mais aussi un changement de consommation passant de la résine de cannabis vers l’herbe. Or, si la résine consommée en Europe est principalement produite au Maroc, l’herbe est produite en Europe même, soit en plein air (notamment en Albanie ou en Calabre), soit dans des plantations in-door. La production de cet « euro-cannabis » se professionnalise de plus en plus et l’Europe est quasiment en autosuffisance dans ce domaine. Les réseaux vietnamiens restent dominant sur les plantations de cannabis en Irlande ou au Royaume-Uni mais ils sont de plus en plus soit concurrencés, soit associés avec des éléments du crime organisé local. Ces plantations vietnamiennes, dont les jardiniers sont souvent des immigrés clandestins payant leurs dettes aux réseaux, ont été repérées également en République Tchèque, en Allemagne, en France, en Belgique. Les gangs de motards criminalisés semblent également impliqués dans ces plantations illicites. On constate également que les « spécialistes » de cette activité (les Néerlandais) ont déplacé leur expertise et leurs plantations (qui nécessitent un investissement important : lampes chauffantes, ventilation, engrais, irrigation) des Pays-Bas vers l’Espagne où les forces de l’ordre multiplient les découvertes de plantations. Ainsi, le 27 août, la Guardia Civil a fait une saisie record près de Murcie : 14.000 plants, manipulés génétiquement, répartis sur 5.000 m². On est pourtant loin de la saisie opérée près de Rome le 17 août : 87.000 plants, gérés par des calabrais.

Les fournisseurs marocains sont donc doublement touchés par la baisse du nombre de consommateurs et par le changement du mode de consommation. Ils sont donc à la recherche de nouveaux marchés et se tournent vers l’est : l’Egypte et au-delà Israël, le Proche et le Moyen-Orient, habitués à une consommation d’herbe et non de résine. Pour accéder à ces nouveaux marchés, les réseaux empruntent régulièrement la route sahélienne, devant parfois payer une « taxe » aux groupes islamistes actifs dans la région.

Quelles peuvent être les conséquences de cette tendance sur l'activité des réseaux criminels bénéficiant du trafic ?

Le marché se tend, les parts du gâteau se réduisent, les bénéfices également… Cela rend les gens nerveux et agressifs, ce qui explique en partie les règlements de comptes que l’on constate à Marseille ou dans la région parisienne. Mais avec la réduction du marché, les dealers de cocaïne ou de cannabis ne vont pas abandonner le secteur criminel et pointer à Pôle-Emploi pour trouver un travail légal. Il y aura un effet de déplacement vers d’autres activités illicites, peut être des activités de prédation violente (« braquages de proximité », arrachages de bijoux, séquestrations à domicile, etc.). C’est un effet de déplacement d’une activité de services (le deal) à une activité de prédation.

Pour conclure, il faut donc que nos dirigeants et nos services répressifs tiennent compte de ces changements et observent sérieusement ces tendances, en constante évolution. Attention, historiquement le trafic des drogues est (et restera) une des principales sources de revenus des organisations criminelles. Par effet de levier, l’évolution d’un tel secteur a donc des répercussions importantes sur ce monde opaque.

Propos recueillis par Théophile Sourdille

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