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La rareté de l'eau risque d'exacerber des tensions politiques.
La rareté de l'eau risque d'exacerber des tensions politiques.
©Reuters

Et moi, et moi, et moi

Et quand nous serons 11 milliards sur Terre en 2100 ? Partie 4 : la course de l'accès à l'eau potable

Selon l'Institut national d'études démographiques (Ined), nous serons entre 10 et 11 milliards d'êtres humains d'ici à la fin du siècle. Un chiffre énorme qui pose la question de l'accès à l'eau potable, ressource primordiale dont l'importance géopolitique est bien trop sous-estimée. Quatrième épisode de notre série.

Grégory Built

Grégory Built

Grégory Bulit a été Coordinateur de programmes d’accès à l’eau et à l’assainissement et relance agricole de 2001 à 2010, en Europe de l’Est, Afrique, Asie et Amérique Centrale, puis Référent Technique Eau, Hygiène et Assainissement au siège de l’ONG Solidarités International  de 2010 à 2013, et, depuis mars 2013, il est Responsable du Département Technique et Qualité des Programmes de cette même ONG. Il a une formation initiale de Technicien Supérieur en Agronomie spécialisé en Irrigation. Il a été ensuite diplômé du WEDC (Water Engineering & Development Centre, Loughborough University, Royaume-Uni) en Gestion de l’Eau et de l’Environnement.

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Atlantico : L'Ined estime que nous serons entre 10 et 11 milliards d'êtres humains d'ici la fin du siècle. 11 milliards de personnes sur terre, c'est plus de déplacements, plus de production, plus de consommation… et donc plus de pollution. Ne serait-ce qu'aujourd'hui, l'eau engendre parfois des conflits. Alors en 2100 pourrait-on assister à une guerre de l'eau ? Sur quelle quantité d'eau potable pourrait-t-on compter ? La carte de la répartition des eaux potables et des conflits de l'eau évoluerait-t-elle ?

Grégory Bulit : Oui, la rareté de l'eau, ne serait-ce qu'à partir de 2025, exacerbera des tensions politiques, économiques et ethniques qui existent déjà dans de nombreuses parties du monde. L'eau pourrait même parfois devenir un objet de pouvoir notamment pour ses objets agricoles ou industriels, surtout en Afrique du Nord, en Afrique subsaharienne, au Moyen-Orient, en Asie centrale avec la gestion complexe des fleuves transfrontaliers (le Nil, l’Euphrate et le Tigre, le Jourdain, l’Indus, le Gange, ou de lacs, comme le lac Tchad). Toutes ces tensions existent déjà. United Nations Environmental Program (UNEP) estime que déjà en 2050 40% de l'humanité sera dans une situation de stress hydrique, d'un stress lié à l'eau, et les observations du GIEC corroborent cette idée. Et donc ce risque de conflits liés à l'eau existera et sera accentué d'ici la fin du siècle.

>>>> A lire, le premier épisode de notre série : Et quand nous serons 11 milliards sur Terre en 2100 : le risque d'épidémie.

Il est difficile de répondre à la question sur la quantité d'eau potable sur laquelle nous pourrons compter. Cependant, en fonction à la fois de l'augmentation de la demande de cette population - qui est en constante augmentation dans tous les pays -, et, de la perturbation du cycle hydrologique - notamment par les effets du changement climatique, l'urbanisation à outrance, l'utilisation des sols et l'irrigation en croissance - feront certainement que l'accès à l'eau sera réduit. Et ce y compris en France, et en particulier dans le sud : on estime que d'ici la fin du siècle il pourrait y avoir des périodes de sécheresses. En effet, les sécheresses centenaires pourraient revenir tous les 10 ans au lieu de tous les 100 ans. Quand on parle de la quantité d'eau potable, il faut également évoquer le trop d'eau. Il est vrai que dans de nombreuses régions du monde, l'évolution du climat va faire qu'il y aura des extrêmes pluviométriques de plus en plus forts et fréquents avec la génération de pollutions assez régulières dans beaucoup de pays. Et les pays pauvres n'auront pas la capacité de traiter ces eaux-là et d'accéder à de l'eau potable.

>>>> A lire, le premier épisode de notre série : Et quand nous serons 11 milliards sur Terre en 2100 : la facture pour l'environnement et le climat

Les zones les plus concernées par cette problématique de l'accès à l'eau seront l'Afrique du Nord, le pourtour méditerranéen dans son ensemble, certainement l'Europe centrale, le Moyen-Orient. Mais il faut également parler de l'Amérique du Nord parce que la demande est en forte croissance et qu'elle va continuer à l'être. En outre, il faut noter le cas de la Chine où l'urbanisation est directement connectée à ce manque en eau potable. Bien que la Chine ait le quatrième réservoir d'eau douce au monde, on considère que dans les 20 à 30 ans à venir la demande en eau excédera la disponibilité créant une tension dans ce pays. Quand on parle des tensions en Chine on sous-entend aussi celles qui auront lieu dans les pays avoisinants parce que les bassins sont connectés.

>>>> A lire, le premier épisode de notre série : Et quand nous serons 11 milliards sur Terre en 2100 : l'enjeu de l'eau potable

Les politiques et les organisations mondiales travaillent-elles déjà à gérer cette crise de l'eau ?

Oui, l'eau étant un bien essentiel, cela fait très longtemps - et on pourrait remonter à des milliers d'années - que les États et les populations se sont concertés sur la question.Et d'ailleurs on se rend compte que l'eau est plus souvent une source de coopérations que de conflits. A peu près 60% des rivières et des fleuves font l'objet d'accords de coopération transfrontaliers, et de long terme (accords de gestion sur le Nil, ceux qui lient l'Inde et le Pakistan pourtant ennemis, ceux entre le Bangladesh et l'Inde pour le Gange, ceux sur l'Euphrate et le Tigre, et, sur le Mékong). Sans doute que la création d'une autorité supranationale de gestion des conflits liés à l'eau serait la bienvenue. Aujourd'hui, ce sont plutôt plusieurs entités au sein des Nations Unies qui s'attachent à endosser ce rôle. Au plus haut niveau il est fort probable qu'on se penche sur les questions sécuritaires sous-tendues par l'eau.

Quelles conséquences sur notre santé pourrait avoir une importante pollution de l'eau potable ou la consommation d'eau non potable par nécessité ?

Il faut faire ici la différence entre quantité et qualité. Jusqu'à présent on a parlé en termes de quantité mais quand on parle de pollution il faut parler de qualité. En effet, les problèmes de quantité provoquent des conflits mais n'engendrent pas des conséquences sur la santé. En revanche, il est clair que la rareté de l'eau dans de nombreux pays pauvres aura un impact direct sur la santé des populations (avoir suffisamment d'eau à la maison permet de s'assurer une hygiène alimentaire et corporelle). Aujourd'hui, on compte 2 millions d'enfants qui subissent ce problème et sont victimes de diarrhées chroniques. Donc s'il y a moins d'eau, ceci ira en s'aggravant.

De plus, une population mondiale de 11 milliards d'êtres humains suppose qu'il faudra les nourrir et donc cela permet d'évoquer l'accroissement des surfaces irriguées - déjà en augmentation régulière de nos jours (+ 0,6% de surfaces irriguées par an), l'accroissement de l'utilisation des engrais, des fertilisants qui impacteront la qualité de l'eau. Traiter avec des produits phytosanitaires est coûteux, et donc, beaucoup de pays ne pourront pas se le permettre.

Si on se retrouve avec de plus en plus de phénomènes pluvieux extrêmes, il y aura des conséquences sanitaires. Et d'ailleurs, nous les voyons déjà. Les quartiers pauvres et les villes sans assainissement construites de manière anarchique seront soumis à des problèmes sanitaires de plus en plus fréquents.

Existe-t-il des solutions pour remédier à ce manque croissant d'eau potable ?

Oui, et elles sont nombreuses. Mais encore faut-il que les décideurs en aient la volonté et voient l'intérêt de les mettre en œuvre.

La première serait de réduire, ou du moins de promouvoir, la réduction domestique. Un Français consomme en moyenne 150 litres d'eau par jour quand une personne vivant dans en Afrique sub-saharienne consomme entre 5 et 10 litres par jour. Ma remarque ne veut pas dire que nous devons en arriver à ce type limité de consommation ; au contraire il serait bien que ces personnes en manque d'eau puissent avoir accès davantage à cette ressource. D'autant plus que ce n'est pas parce qu'on économise de l'eau ici qu'il y en aura plus là-bas. Par contre il faut penser que même en France nous connaissons parfois des manques d'eau (durant la saison estivale) et que prendre l'habitude d'économiser l'eau peut nous permettre de mieux gérer ce bien.

L'autre solution est de sensibiliser au concept d'eau virtuelle. Ce concept permet d'avoir une image des transferts d'eau de manière globale. L'eau virtuelle permet de prendre conscience qu'importer 1 kg de soja en France pour nourrir du bétail nécessite 3 m3 d'eau au Brésil pour le produire. Ce concept permet donc de savoir d'où vient l'eau de nous consommons (dans l'exemple précédent, l'eau provenait du Brésil) et permet parfois de réaliser que nous consommons de l'eau de pays qui ont déjà des problèmes d'accès à l'eau. En incluant ce concept d'eau virtuelle, on se rend compte qu'un Français consomme grosso modo, non plus seulement 150 litres d'eau par jour, mais aussi 5 000 litres d'eau virtuelle par jour. Pour davantage marquer les esprits, il serait intéressant de noter cet indice d'eau virtuelle sur les emballages des produits que nous achetons.

On peut également améliorer l’efficience des usages de l’eau, notamment en agriculture et dans les réseau d’eau potable où il y a un grand écart entre l’eau prélevée du milieu et l’eau réellement consommée. En agriculture tout particulièrement, l’adaptation de nouvelles cultures, la modification des calendriers agricoles, la construction de retenues d’eau de pluie, l’amélioration des techniques d’irrigation devraient permettre de réduire la consommation d’eau, surtout quand on considère que la FAO estime qu’à l’horizon 2080 de nombreuses régions seront peu ou plus adaptées à la culture irriguée de céréales.

Des systèmes alternatifs de collectes des eaux fluviales et de réutilisation des eaux usées sont une autre solution. Il existe des initiatives au niveau européen pour promouvoir l'utilisation des eaux usées. Par là, il faudrait que l'on parvienne à ne plus utiliser l'eau du sous-sol ou des rivières mais utiliser l'eau déjà utilisée.

On parle aussi de transferts d'eau entre des zones excédentaires et des zones déficitaires. On a, par exemple, parlé d'un transfert des eaux de la vallée du Rhône à Barcelone.

La désalinisation de l'eau est aussi possible. Mais ce système-là a des impacts environnementaux qu'il convient d'étudier avant de le multiplier.  

L'eau potable devenant de plus en plus sûrement un bien précieux, peut-on imaginer un business de l'eau ?

L'eau, en tant que bien, ne s'achète pas et ne se vend pas. Quand on parle du coût de l'eau, on parle des services qui sont derrière (forages, puits…). Mais si l'eau devient un bien rare, on peut imaginer que les autorités publiques établissent des tarifs pour limiter les gaspillages. Cependant, il ne faudra pas perdre de vue les plus démunis.

Selon moi, l'eau ne peut et ne doit pas devenir un bien marchand comme les autres. Depuis 2010, l'accès à l'eau est devenu un droit humain reconnu par l'Assemblée générale des Nations Unies et ce droit doit permettre de lutter contre la marchandisation de ce bien universel car la rareté de l'eau pourrait avoir pour conséquence d'en priver les populations les plus pauvres.

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