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Et maintenant l’appel à la grève générale : ce gros risque que prennent les Gilets jaunes pour tenter de compenser leur essoufflement
©Eric CABANIS / AFP

Escalade

Et maintenant l’appel à la grève générale : ce gros risque que prennent les Gilets jaunes pour tenter de compenser leur essoufflement

En parallèle de l'annonce d'une liste Gilets jaunes en vue des prochaines élections européennes, la CGT a appelé à une grève illimitée le 5 février.

Hubert Landier

Hubert Landier

Hubert Landier est expert indépendant, vice-président de l’Institut international de l’audit social et professeur émérite à l’Académie du travail et de relations sociales (Moscou).

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Atlantico: Ne peut-on pas voir dans cet appel à la grève des Gilets jaunes une prise en compte de l'impasse qu’entraînerait la structuration politique que les Gilets jaunes tentent de mettre en place  en vue des européennes? Les résultats attendus ne risqueraient-ils pas de renforcer la position d'Emmanuel Macron ? 

Hubert Landier : Les derniers appels à la grève lancés par la CGT ont été des échecs. On pourrait presque dire que c’est la CGT qui se rallie aux Gilets jaunes. Leur ralliement représente en tout cas une opportunité qui laisse à la CGT l’espoir de pouvoir affirmer ensuite que la journée a été un succès. Par ailleurs, nombre de salariés d’entreprises ou d’administrations où elle est présente se reconnaissent dans les thèmes portés par les Gilets jaunes. Il n’y aurait donc rien d’étonnant à ce que le mouvement national du 5 février se poursuive par des mouvements de grève dans certaines entreprises, ce qui donnerait une autre dimension à la crise sociale.

Dans une telle hypothèse, il n’est pas certain que la CGT pourra dans tous les cas les encadrer efficacement. Le gouvernement se trouverait alors dans une situation beaucoup plus périlleuse encore que celle dans laquelle il se trouve actuellement. Nombre d’entreprises, où la Direction a pu se réjouir (discrètement) de la réduction des droits des représentants du personnel à l’occasion des ordonnances Macron, pourraient s’en mordre les doigts.

Quant aux Gilets jaunes, le 5 février leur offre une porte de sortie. On ne peut indéfiniment occuper les ronds points et manifester dans les rues des grandes villes. Il fallait trouver autre chose pour éviter l’usure du mouvement.

Selon les chiffres de l'IFOP, 31% des ouvriers, 23% des employés et 25% des travailleurs indépendants se "sentent Gilets jaunes", marquant une fusion inédite dans un mouvement social. Ne peut-on pas voir un risque d'une fracture entre ouvriers, employés, et les indépendants (commerçants, artisans) , dans le cadre d'un appel à la grève soutenu réalisé par la CGT ? Un lien avec la CGT entraînerait-il mécaniquement une fracture entre Gilets jaunes et commerçants et artisans indépendants ? 

Le mouvement des Gilets jaunes est composite et va de l’extrême droite à l’extrême gauche. Il est donc probable que la présentation d’une liste n’aurait pas fait le plein. Et surtout, les Gilets jaunes se situent au-delà de la politique politicienne. Ils représentent les sans voix, ceux qui ne se reconnaissent plus ni dans les partis politiques qui se sont succédés au pouvoir depuis vingt ans, ni les syndicats, qui sont à leurs yeux plus ou moins compromis. Ce qu’ils mettent en cause, c’est la mythologie sur laquelle se fondent les uns et les autres, quels que soient par ailleurs leurs différends : la mondialisation heureuse, la croissance créatrice d’emplois, la nécessité de s’adapter et ainsi de suite. Ce qu’ils constatent, c’est que les fins de mois sont de plus en plus difficiles, nonobstant ce que prétend l’INSEE à partir d’un indice des prix qui minore systématiquement l’inflation.

Les Gilets jaunes représentent ainsi une illustration de la post-modernité. Ils ont cessé de croire dans le progrès tel qu’on le leur fait miroiter, ils récusent les « grands machins » qui confisquent le pouvoir au nom de mythes qui ne sont pas les leurs. Et là, ceux qui exercent le pourvoir, que ce soit le pouvoir politique ou le pouvoir économique, ne se rendent pas compte que leur discours a perdu toute crédibilité, toute capacité de faire rêver. Pour la France d’en bas, il ne s’agit pas de savoir s’il faut être favorable ou non à la politique de Necker, il s’agit de réunir les état généraux et d’en faire une assemblée constituante. Tel est le ressort profond de la revendication portant sur le referendum d’initiative citoyenne.

Comment anticiper les prochaines mutations que pourraient prendre le mouvement dans ce cadre paradoxal ? 

Pour l’Elysée, une telle perspective est évidemment inacceptable. Et c’est pourquoi ce conflit et insoluble en termes de compromis. Emmanuel Macron ira jusqu’au bout de la logique moderniste qui l’anime. Et les Gilets jaunes iront eux aussi jusqu’au bout. Pour l’instant, ils se tiennent en embuscade et attendent la façon dont se jouera la scène du « grand débat national », dont le président Macron a du reste  déjà dit quelles devaient être les conclusions. Et si la France d’en bas est déçue parce qu’elle aurait eu le sentiment que l’Elysée n’a fait que semblant de l’écouter, le mouvement repartira. Et s’il s’éteint par lassitude, il repartira d’une autre façon, avec d’autres formes de désobéissance civile.

Ce qui se joue, c’est l’écart entre la façon de penser des dirigeants, qui font comme si la mondialisation et la croissance étaient synonymes de progrès humain, et tous ceux qui voient bien que ce n’est pas vrai, qui rejettent l’exercice centralisé du pouvoir et qui exigent à la fois plus de proximité et plus d’humilité dans l’exercice du pouvoir.

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