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Et la France prit activement le parti de la Grèce : les raisons et les conséquences d’une prise de distance avec l’Allemagne
©Reuters

Je t'aime moi non plus

Et la France prit activement le parti de la Grèce : les raisons et les conséquences d’une prise de distance avec l’Allemagne

Alors que François Hollande juge les propositions d'Alexis Tsipras "sérieuses, crédibles", plusieurs commentateurs décrivent une collaboration actives entre Paris et Athènes pour les élaborer. Une hypothèse qui pourrait ne pas convenir à la chancelière, en première ligne des négociations jusqu'alors.

Alain Wallon

Alain Wallon

Alain Wallon a été chef d'unité à la DG Traduction de la Commission européenne, après avoir créé et dirigé le secteur des drogues synthétiques à l'Observatoire européen des drogues et des toxicomanies, agence de l'UE sise à Lisbonne. C'est aussi un ancien journaliste, chef dans les années 1980 du desk Etranger du quotidien Libération. Alain Wallon est diplômé en anthropologie sociale de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, VIème section devenue ultérieurement l'Ehess.

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Anita Hausser

Anita Hausser

Anita Hausser, journaliste, est éditorialiste à Atlantico, et offre à ses lecteurs un décryptage des coulisses de la politique française et internationale. Elle a notamment publié Sarkozy, itinéraire d'une ambition (Editions l'Archipel, 2003). Elle a également réalisé les documentaires Femme députée, un homme comme les autres ? (2014) et Bruno Le Maire, l'Affranchi (2015). 

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Atlantico : Qu'en a-t-il été réellement du rôle de la France dans les propositions d'Alexis Tsipras de vendredi 10 juillet ? 

Anita Hausser : En réalité, François Hollande œuvre depuis des semaines pour parvenir à un accord. Depuis que la situation se tend, il est à la manœuvre, et j'ai d'ailleurs le sentiment qu'Angela Merkel et lui sont sur la même ligne... Mais sur le plan de la politique intérieure, la chancelière a une droite à satisfaire, alors que lui a une gauche.

Merkel est probablement beaucoup moins dure que Schauble. Et la droite en France est divisée. La position française n'est pas très structurée. On a récemment pu lire que la France avait par ailleurs envoyé une équipe complète à Athènes pour assister le gouvernement de Tsipras à formuler des propositions pertinentes. Et il est vrai qu'en matière de fiscalisation, notre administration est en pointe... La France avait donc en toute probabilité une valeur ajoutée estimable à apporter aux équipes grecques.

Je suis un peu surprise qu'on présente la situation selon laquelle François Hollande aurait émergé dans les négociations ces derniers jours seulement. Car je crois au contraire que c'est un travail de fourmis, long et lent auquel on a assisté. A un moment, dans ce type d'affaire on est audible ou on ne l'est pas. Et comme on s'approche d'un accord, on se rend compte que le Président de la République en a été un des artisans.

D'ailleurs, j'ai pu assister à l'Elysées mardi 7 juillet au soir, et s'il y avait certes une tension, mais je n'ai pas du tout senti un couple franco-allemand au bord de la rupture comme on a pu l'entendre. Je dirais que dans cette affaire, c'est plutôt Merkel qui s'est rapprochée de Hollande, et ce dernier qui a joué en sous-main le rôle de mauvais policier avec Tsipras. 

Alain Wallon : La France n'a cessé, non seulement de maintenir un contact étroit avec Tsipras et son équipe rapprochée mais aussi de tester les propositions grecques auprès de la Commission européenne, du FMI et des poids lourds de l'Eurogroupe, grâce notamment à ses contacts entre fonctionnaires responsables du suivi des différents dossiers: fiscalité, retraites, privatisations, etc. Côté français, ces fonctionnaires se trouvent pour la plupart à la Représentation permanente (RP) de la France auprès de l'UE â Bruxelles ainsi qu’au Secrétariat général des Affaires européennes (SGAE), qui coordonne l'action européenne avec tous les ministères à Paris, sans oublier les experts nationaux détachés en poste dans les services de la Commission. Malgré le "turnover" inhérent à ces postes, il y a là, accumulée et affinée au cours du temps, une connaissance très pointue de la machinerie européenne mais aussi des personnes clés en charge des domaines et secteurs, à travers les multiples réunions formelles ou informelles. Et cela au service d’un Etat et d’un gouvernement qui peuvent mobiliser ces ressources en partie ou en totalité, comme François Hollande le sollicite à fond en ce moment. Dans la mesure où l’exécutif grec actuel a dû naviguer, tel Ulysse, dans un vent de tempête au milieu des récifs des procédures et des rapports de force politiques, il a pu compter, semble-t-il sur les conseils et l’appui technique discret mais constant des experts français. Un appui qui n’aurait pas suffi au bateau grec à remonter le vent sans le formidable – et très risqué - coup de dés lancé par Alexis Tsipras avec le référendum de dimanche dernier. Son succès, par la dynamique enclenchée, a du coup rouvert  le champ des possibles et donné un réel espace et une nouvelle chance aux efforts de la France pour éviter la sortie de la Grèce de la zone euro. Car il fallait parvenir à un réglage très fin des propositions grecques de « réformes contre argent frais ». Une telle sophistication était indispensable à la fois pour démontrer la volonté grecque d’aller vers un accord, certes dans un cadre enfin politique, celui du niveau des chefs d’Etat et de gouvernement, mais également technique pour être avalisé en premier lieu par les ministres réunis au sein de l’Eurogroupe, et surtout de passer le cap d’un accord du Parlement grec et de l’alliance entre Syriza et une partie de la droite nationaliste qui en forme la majorité. 

Quelles conséquences peut-on réellement en attendre pour le couple franco-allemand ?

Alain Wallon : Si, pour Angela Merkel, l’échec à éviter absolument - a fortiori depuis la large victoire du « non » au référendum grec - c’est de devenir responsable aux yeux de l’Histoire et du monde du bond dans l’inconnu que signifierait un « Grexit », pour François Hollande le défi a été de faire son maximum pour ne pas se voir associé à un tel résultat et, si possible, de l’éviter. Il s’est donc employé à tenir pour la France les deux bouts de la corde : d’un côté rester aux côtés de l’Allemagne dans le « carré de tête » des créanciers, mais de l’autre jouer sa propre musique, bien distincte même si parfois guère audible car chantée à mezzo voce. Mais c’est là l’inconvénient de s’activer dans la coulisse dans une ombre propice aux tractations de dernière heure mais guère susceptible de faire bouger ouvertement les lignes. Ce pari du « backstage » est peut-être en passe d’être gagné, dans la mesure où les propositions de réformes grecques paraissent cette fois avoir le double avantage de respecter le cadre voulu par les « institutions », FMI inclus, et de rester in extrémis dans les clous du compromis acceptable pour la majorité parlementaire hellène et, le plus crucial, en deçà de la ligne rouge fixée par les militants et la base politique de Syriza. Si la base technique de accord est avalisée techniquement par l’Eurogroupe, actuellement réuni et ce sous la pression, ne l’oublions pas, des chefs d’Etat de la zone euro qui veulent boucler enfin ce nouveau plan d’aide, alors l’accord politique final donnera à la fois raison à Tsipras et à Hollande d’avoir tout tenté jusqu’au bout en coordonnant leurs forces. S’il laissera, dans le cas d’un accord réussi, une image contestable d’Angela Merkel pour avoir mené le train européen au bord extrême du gouffre, en revanche celle de François Hollande y gagnera en fermeté et l’attelage franco-allemand en cohérence et complémentarité retrouvées. Une épreuve de cette importance laisse forcément des traces très profondes et durables. Le long épisode à tiroirs que nous venons de vivre, s’il est clos demain, aura permis un rééquilibrage majeur au sein du couple franco-allemand sans que, selon les canons de l’honneur chinois, la principale touchée par ce rééquilibrage n’y perde la face, gage de longévité d’une alliance fondatrice pour l’Europe.

Qu'est-ce que cela peut changer en termes d'équilibres pour l'Europe ? 

Alain Wallon : Il est difficile de faire si tôt des pronostics. Le juge de paix sera, pour les années qui viennent, la capacité des institutions européennes à faire les sérieuses modifications du dispositif qui s’imposent pour éviter à l’avenir un remake du cas grec, qui serait vraisemblablement mortel si aucun des instruments de gestion économique et politique de la zone euro n’a évolué. C’est donc dans la recherche conjointe et la mise en place effective d’une Union économique et monétaire dotée enfin de pieds solides, capable de répondre de façon coordonnée et forte aux grands défis macroéconomiques et en priorité à celui de l’emploi, d’une Union capable de se doter d’une indépendance énergétique, militaire et stratégique indispensable à la situation géopolitique de l’Europe dans le monde de ce siècle, c’est dans toute cette aire tissée d’interdépendances que se révélera ou non un nouvel équilibre à la tête de la Maison Europe. D’ores et déjà, l’image de la France a changé parmi ses partenaires européens. Moins d’arrogance, plus de sens pratique et surtout une preuve incontestable de son engagement européen au moment décisif. Seul et éternel bémol, les lauriers finissent toujours par se faner et il serait donc vain de s’en contenter pour ne les utiliser qu’à des fins limitées, internes et électorales par exemple…

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