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Le leader de Syriza, Alexis Tsipras.
Le leader de Syriza, Alexis Tsipras.
©Reuters

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Et l’UMP passa à côté de l’opportunité Tsipras

L'arrivée au pouvoir de Syriza en Grèce a suscité un engouement dans toute l'Europe, car elle est vue par beaucoup comme la première étape pour changer l'UE. En France le Parti socialiste s'est jeté sur l'occasion pour féliciter Alexis Tsipras, le nouveau Premier ministre. Un opportunisme dont aurait également pu bénéficier l'UMP, qui pourtant s'est peu exprimée à ce sujet.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico :  A l'annonce de la victoire de Syriza en Grèce, la classe politique française a largement réagi. L'UMP, elle, est restée silencieuse et semble coincée dans le Doubs. Pourquoi ne cherche-t-elle à profiter de cet engouement ?

Christophe Bouillaud : Cela correspond d’abord au simple fait que l’UMP et le vaincu des élections grecques du 25 janvier 2015, le parti grec Nouvelle Démocratie, font partie du même parti politique européen, le Parti populaire européen (PPE). Il y aurait eu tout de même quelque indécence à se réjouir de la défaite de son parti-frère grec. En outre, la politique qui vient d’être désavouée avec fracas par une grande majorité de l’électorat grec –pas seulement d’ailleurs par les électeurs de Syriza - n’est autre que celle-là même que la France a validée sous la Présidence de Nicolas Sarkozy avant 2012. Rappelez-vous qu’on parlait à l’époque du "Merkozy" pour désigner le couple franco-allemand prenant toutes les grandes décisions. Il y aurait donc eu quelque étrangeté à voir un certain président de l’UMP, Nicolas Sarkozy, se féliciter que le peuple grec ait finalement rejeté à une écrasante majorité une politique que le Président de la République, Nicolas Sarkozy, comme membre du Conseil européen de 2007 à 2012, a soutenu dans sa définition et sa mise en place. Rappelez-vous aussi les propos de N. Sarkozy en 2010-11 expliquant à la télévision que l’aide financière à la Grèce ne coûterait pas un centime d’euro au contribuable français. Qu’adviendrait-il si, par malheur, la Grèce finissait par faire défaut sur l’ensemble de sa dette, dont celle due directement ou indirectement à la France ? Le gouvernement actuel aurait beau jeu de souligner les erreurs de l’époque. Enfin, la victoire de Syriza, c’est tout de même avant tout une victoire impensable il y a encore trois ans de la gauche de la gauche, un peu comme si en France le Front de gauche élargi aux Verts et au NPA finissait par devancer en voix l’UMP-UDI, une perspective pas très réjouissante tout de même pour tous les cadres de l’UMP.-

Certains cadres du parti ont critiqué l'emballement pour Syriza. Alain Juppé a également accueilli froidement cette nouvelle. Finalement on a l'impression que face à la remise en cause générale de la politique économique mise en place en Grèce, il n'y a plus que l'UMP pour défendre l'austérité...

Oui, vous avez presque raison, en fait il y a aussi l’UDI et le Modem sur une ligne semblable. L’ensemble de la droite et du centre reste effectivement partisan d’une vision de l’économie semblable à celle de la CDU allemande. Selon elle, il faut faire à tout prix de l’austérité sur les dépenses publiques pour relancer l’économie, c’est la thèse de l’ "austérité expansionniste". Le déficit zéro, c’est le seul idéal à atteindre. Et, par ailleurs, il n’y a de salut que dans des réformes structurelles, en particulier celle du marché du travail qui permettent de revenir à un équilibre spontané de ce dernier, comme au XIXème siècle avant la malencontreuse invention du "droit du travail" sous l’influence délétère des idées socialistes.

On peut également se demander où se trouve Laurent Wauquiez, qui n'a jamais caché son désir d'une "autre Europe", et a même consacré un livre à ce sujet …

D’abord, il y a tout de même la solidarité de parti européen qui joue comme je l’ai dit. Par ailleurs, vous aurez peut-être remarqué qu’en Grèce, un groupe de députés de Nouvelle démocratie a fait scission en 2012 parce qu’il refusait les conditions du mémorandum. Ce groupe d’élus de droite, très remontés contre l’humiliation infligée à la Grèce, a fondé le petit parti des « Grecs indépendants ». Or ce parti vient de rentrer en coalition avec Syriza pour former le nouveau gouvernement grec au nom du refus de l’austérité. Son choix d’une telle alliance au-delà des divergences idéologiques entre gauche et droite a été salué par Nicolas Dupont-Aignan, le leader de Debout la France (ex-Debout la République). Du coup, il n’est donc peut-être pas de très bonne politique pour un L. Wauquiez de souligner par contraste publiquement sa propre hypocrisie en matière européenne, ou simplement son incapacité à agir dans le contexte institutionnel français qui ne favorise guère les scissions des grands partis de gouvernement. Le silence me parait préférable. Il faut aussi souligner à sa décharge que le contexte français post-7 janvier 2015 est plutôt centré sur des préoccupations franco-françaises.

Henri Guaino a annoncé sur BFMTV qu'il envisageait de "peut-être quitter l'UMP", car il est "dégouté" de la politique politicienne. Sur le sujet européen, de la possibilité de construire une autre Europe, les dissidents de l'UMP sont-ils condamnés à se taire ?

Oui, la ligne de l’UMP, comme parti de gouvernement lié au PPE, ne peut être que favorable à l’Union européenne telle qu’elle est, l’alliance sur ce point avec les autres partis conservateurs européens n’est pas négociable, en conséquence, les éventuels dissidents ne peuvent s’exprimer et espérer poursuivre une carrière politique que s’ils bénéficient d’une implantation locale comme député qui leur permette de se passer de l’étiquette partisane UMP pour continuer leur carrière politique nationale. N. Dupont-Aignan, parce qu’il est sans doute un maire de Yerres très efficace, a ainsi réussi à continuer à siéger à l’Assemblée nationale après avoir rompu avec l’UMP. De fait, le mode de scrutin actuel, avec la domination de deux grands appareils partisans à droite et à gauche liés à des partis de gouvernement pro-européens, interdit pratiquement toute dissidence sur l’enjeu européen, sauf à se situer aux extrêmes droite et gauche de l’échiquier politique.

La France étant la deuxième puissance de l'UE, après l'Allemagne, elle a un rôle de leader dans la construction européenne. En tant que principal parti d'opposition en France, l'UMP n'est-elle pas tenue d'intervenir dans ce débat ?

Bien sûr, mais il me semble que l’UMP intervient tout de même. Est-ce que N. Sarkozy, en compagnie de Bruno Le Maire, n’est pas allé rencontrer Mme Merkel au siège de la CDU à Berlin il y a quelques jours ? L’UMP et le principal parti de la droite allemande, la CDU, sont obligés d’être d’accord sur l’essentiel en matière d’affaires européennes. Mais il est vrai que, par les temps qui courent, apparaître comme le soutien français de la ligne de Madame Merkel que même un Barack Obama se permet désormais de critiquer ouvertement au mépris de la bienséance diplomatique la plus élémentaire n’est peut-être pas une position très vendeuse auprès de l’électorat français. Les économistes qui s’expriment sont presque tous d’accord pour souligner que la ligne Schäuble-Merkel a mené l’Union européenne dans une impasse dont la Banque centrale européenne essaye par ailleurs de nous sortir à grands coups de politique monétaire désormais follement accommodante. Bref, il est peut-être urgent pour l’UMP de se faire oublier sur ce genre de débats d’économie européenne.

Y a-t-il une forme d'attentisme dans la position de l'UMP ? Une stratégie visant à voir ce qui se passe dans la Grèce de Syriza  avant de réagir ?

Oui, probablement, d’autant plus qu’il n’est pas sûr que l’électorat français suive tellement ces affaires européennes. L’UMP peut bien sûr espérer que l’expérience Syriza tournera court, que Madame Merkel réussira à remettre les dirigeants grecs dans le droit chemin ou à s’en débarrasser purement et simplement, voire que l’économie grecque s’écroule pour de bon pour bien montrer aux Français, tentés d’aller mal voter à l’extrême droite, ce qui arrive quand on refuse de voter pour un parti raisonnable comme Nouvelle Démocratie. L’UMP a donc tout intérêt à attendre de voir comme les choses vont tourner.

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